Bobillette

Pidie

Par Ariane Chalant

Publié le 26 novembre 2025

Mai 1871

En ces jours oĂą la petite EugĂ©nie fĂŞte ses quatre ans, un terrible malheur s’est abattu sur sa famille. La semaine passĂ©e, son père, allant retrouver quelques compagnons près de l’école militaire, est tombĂ© sous une balle. Nul ne sait si elle venait des communards ou des versaillais. Le paysage du centre de Paris n’est que dĂ©solation. C’est Ă  n’y pas mettre les pieds. Les pauvres gens ont dĂ©jĂ  tellement souffert de l’épouvantable hiver de disette. La petite faisait peine Ă  voir, ses larmes dĂ©bordaient. Sa mère avait les yeux secs et hagards, son visage tremblait. Je n’ai pu que donner quelques sous Ă  la mère pour aider dans les jours qui viennent. La pauvre Marie, avec une enfant si jeune… Si tu avais quelque ouvrage Ă  lui donner, je t’en serais reconnaissante. Elle est très adroite comme je te l’ai dĂ©jĂ  indiquĂ©. Ses chapeaux valent largement ceux de la modiste de Montmartre. Mon Dieu, quelle Ă©poque  ! …

C’est en ces termes qu’une cliente de Marie relate les événements.

Dans les semaines qui suivent, la petite maison Ă©troite dont Marie et sa fille occupent le rez-de-chaussĂ©e, est morose. Marie a froid, de ce froid qui entre Ă  l’intĂ©rieur, glaçant le cĹ“ur et les os et contre lequel elle ne sait se prĂ©munir. 

Marie vient border EugĂ©nie et lui souhaiter bonne nuit. L’enfant s’empare de la main de sa mère  : «  Ma  petite  maman  !  », Ă  chaque fois surprise de la vigueur de cette main de fillette. L’enfant est gracile et tonique, si lumineuse. Son visage Ă©troit s’enfouit sous sa chevelure brune abondante et dĂ©sordonnĂ©e. Ses yeux Ă©tincellent. Ils voudraient enflammer le chagrin de sa mère, le rĂ©duire en cendres et rĂ©animer son âme. Elle y met toute la force de sa conviction impuissante. La mère ne s’attarde pas dans les effusions. Elle lisse le drap, sur lequel elle pose les mains de sa fille, ouvertes, paumes sur le drap et sort s’accompagnant d’un  : «  Dors maintenant  ».

EugĂ©nie, dans le noir, se tapit au fond du lit. Elle revoit, comme chaque soir, les scènes qui se sont succĂ©dĂ©. Quelqu’un frappe Ă  la porte. Sa mère ouvre et s’entretient Ă  voix basse. EugĂ©nie entend  : «  Mets ta pèlerine  » tandis que sa mère pose Ă  la hâte une cape sur ses Ă©paules. EugĂ©nie sait que quelque chose de grave est arrivĂ©. Sa mère prend sa main, fermant la porte de l’autre. EugĂ©nie marche dans Paris, la main solidement tenue. Tandis que le pas de sa mère s’accĂ©lère, celui d’EugĂ©nie se multiplie. Elle court maintenant, elle est fatiguĂ©e, elle ne dit mot, elle sait que ce n’est pas le moment de se plaindre. Elle voit un attroupement. Devant une maison, sa mère lui dit  : «  Tu ne bouges pas, tu m’attends lĂ .  » Elle disparaĂ®t. EugĂ©nie observe des gens qui l’examinent dans un silence qui pèse sur ses Ă©paules, son front, ses yeux qu’elle ferme pour chasser les regards, et rouvre. Ils sont toujours prĂ©sents, dardĂ©s sur elle. Sa mère apparaĂ®t et, muette, lui prend la main. Puis c’est le chemin du retour. EugĂ©nie n’en peut plus. Elle continue Ă  trottiner et se traĂ®ne. Elle a peur. Jetant un coup d’œil sur le visage de sa mère, elle n’en voit que les mâchoires tendues et la duretĂ© des traits. C’est Ă  la maison, plus tard qu’elle comprend lorsque le corps de son père est ramenĂ© par ses compagnons. Elle ne peut s’empĂŞcher de verser des larmes. Elle veut se blottir dans les bras de sa mère qui la regarde, s’accroupit devant elle, la tenant par les Ă©paules de ses bras tendus, et lui dit  fermement : «Tu ne pleures pas.  » EugĂ©nie emmure en elle le chagrin de sa mère. Alors, avant de s’engloutir dans le sommeil, apparaĂ®t le visage de son père, les yeux rieurs, lĂ©gèrement plissĂ©s, lui disant de sa voix grave  : «  Viens ici mon GĂ©nie,  que je t’explique ». EugĂ©nie pleure en silence.

La maison est maintenant plongĂ©e dans la pĂ©nombre. La mère a quittĂ© la chambre de l’enfant, traverse sa propre chambre pour arriver dans la pièce principale. Celle-ci donne d’un cĂ´tĂ© sur la porte d’entrĂ©e, de l’autre sur une porte-fenĂŞtre ouvrant sur une courette d’oĂą provient un vestige de lumière. La mère augmente un peu l’intensitĂ© de la lampe. Elle se remet Ă  l’ouvrage, un chapeau Ă  livrer le lendemain et pense aux heures d’attente qu’elle devra encore subir, pour trouver de quoi les nourrir sa fille et elle. Elle trouve sur la table le chiffon laissĂ© par EugĂ©nie oĂą celle-ci a fait ses premiers points avec adresse voici quelques semaines. Il lui semble que c’était dans une autre vie. Elle pense Ă  sa fille, intelligente et curieuse. EugĂ©nie pose des questions Ă  n’en plus finir, auxquelles son père rĂ©pondait volontiers. Elle l’enverra Ă  l’Ă©cole prochainement. Elle y trouvera, espère-t-elle, des rĂ©ponses. Marie ne s’embarrasse d’aucune considĂ©ration sentimentale. Tenir bon, tel est son unique objectif avouĂ©, concret, qui lui permettra de traverser la minute prĂ©sente. Vivre au jour le jour, en chassant de son esprit le passĂ© Ă©cornifleur et les parasites angoissants de l’avenir, lui apparaĂ®t l’unique solution. Elle s’y tiendra. 

Juin 1879

Le seul phénomène que Marie juge immuable, c’est la répétition des saisons. L’aube de l’été ravive en elle une palette de couleurs qu’elle ignore le reste de l’année. C’est seulement à la fin du printemps que sa prunelle saisit les jaunes ardents, les verts tendres et la lumière exaltée par la chaleur. Elle regarde sa fille étrangement. Elle méconnaissait sa fraîcheur et sa maturité qui lui semble avoir fait irruption dans leur vie, une surprise absolue venue récemment, depuis l’anniversaire de ses douze ans.

Marie n’a pas les moyens de laisser EugĂ©nie poursuivre son instruction. Pourtant zĂ©lĂ©e, EugĂ©nie quitte donc l’école et la question de son avenir se pose. InitiĂ©e Ă  la couture, pour laquelle elle manifeste du goĂ»t et de l’adresse, la voie semble tracĂ©e. Un complĂ©ment d’apprentissage et particulièrement celui de la broderie, lui plairait. Sa mère est soucieuse de trouver un lieu d’apprentissage correct. Les ateliers ont mauvaise rĂ©putation, les jeunes filles y sont trop libres de leurs allĂ©es et venues, propices aux mauvaises frĂ©quentations ou bien elles sont exploitĂ©es, parfois mĂŞme maltraitĂ©es. Marie a entendu parler d’histoires sordides. Elle veille jalousement sur la sĂ©curitĂ© de sa fille, Ă  dĂ©faut de veiller sur son Ă©panouissement.

Toutes deux font le tour des ateliers du quartier. Aucun ne dĂ©clenche leur enthousiasme. Dans chaque atelier, elles sont reçues, parfois toisĂ©es et vite congĂ©diĂ©es, sans regret. EugĂ©nie, avec beaucoup de bon sens, sait dire assez vite lorsqu’elles sortent d’un atelier, ce qu’il en est : 

«  Elle crie fort !  

– EugĂ©nie, tu ne dis pas «  elle  » en parlant de Madame la directrice.  »

Ou bien  : 

«  Il fait tout noir lĂ -dedans.  Comment  font-elles pour coudre  ? » La mère ne trouve rien Ă  objecter.

Ou encore  :

«  Quelle agitation et quel dĂ©sordre. Il y a trop de monde.  Je ne veux pas aller lĂ -dedans.

– Tu sais que ce n’est pas toi qui dĂ©cidera mais, en effet, cet atelier manque de discipline.  »

Pendant ces jours de quête, la mère interroge, quand l’occasion s’en présente, certaines clientes de confiance. Elles ne savent pas de place disponible. Un jour, cependant, une dame dont la bienveillance ne réside pas dans les bonnes paroles lui indique une personne de sa connaissance que les malheurs de la vie ont obligée à subvenir à ses propres besoins et qui a ouvert un atelier, avec seulement quelques enfants, dans un bâtiment de son ancienne propriété. Il lui semble qu’elle cherche une nouvelle recrue, une de ses ouvrières l’ayant quittée pour se marier. Elle s’occupe elle-même des ouvrages et des apprenties et a une réputation de juste sévérité. L’atelier a quelque notoriété, elle-même y a fait appel pour une robe de baptême qui était de toute splendeur. L’atelier, certes, est assez éloigné.

Marie accepte le mot de recommandation proposé.

EugĂ©nie et sa mère se mettent en route un beau matin d’Ă©tĂ©. Elles cherchent leur chemin et le trajet leur prend presque une heure. La mère est prĂŞte Ă  renoncer tandis qu’EugĂ©nie est guillerette, un peu excitĂ©e. En changeant de quartier, elle a l’impression d’être plus grande. La mère pense qu’elle devra accompagner sa fille et aller la rechercher au moins la première annĂ©e. Du temps Ă  prendre sur son propre travail. EugĂ©nie babille  :

«  Et puis, quand je connaĂ®trai bien le chemin, je prendrai des raccourcis. Je couperai ainsi le temps.  » La mère sourit.

Lorsqu’elles arrivent, l’entrĂ©e n’a rien d’engageant. La porte, ordinaire, jouxte une magnifique porte cochère d’un bel immeuble. Elles s’engagent dans cette porte basse. Dès la porte d’entrĂ©e passĂ©e, elles entendent des rires. Elles Ă©changent un coup d’œil fugace. Elles s’avancent vers l’unique porte du rez-de-chaussĂ©e et frappent. Une dame, habillĂ©e de noir elle aussi, ouvre la porte. La mère d’EugĂ©nie se prĂ©sente tandis qu’EugĂ©nie fait une discrète rĂ©vĂ©rence, du meilleur aloi, sans que sa mère l’en ait priĂ©e au prĂ©alable. Mère et fille entrent dans un espace lumineux, tout le fond de la pièce est constituĂ© d’une verrière donnant sur un jardin. Quatre fillettes sont appliquĂ©es Ă  des tournures de robe ou des dessous dĂ©licats. Après les civilitĂ©s et la prĂ©sentation de la lettre de recommandation, Madame Barante invite EugĂ©nie et sa mère Ă  s’asseoir dans un coin sombre de la pièce amĂ©nagĂ© en bureau, entourĂ© de quelques chaises. 

L’accueil de Madame Barante est avenant, sa voix est pourtant blanche, comme impersonnelle, dénuée de tout sentiment. Très vite, inutile de perdre son temps, n’est-ce pas, elle donne à Eugénie, à titre d’essai, un ouvrage en train, un linge fin, superbement ajouré à sa base.

Tandis qu’EugĂ©nie, installĂ©e Ă  une table, est Ă  sa besogne, que les adultes devisent, les petites dĂ©visagent, Ă  la dĂ©robĂ©e, la nouvelle venue. EugĂ©nie sent ces regards portĂ©s sur elle. Elle n’y dĂ©cèle aucune hostilitĂ©, plutĂ´t de la curiositĂ©. Elle se garde de lever le nez, achève la tâche qui lui a Ă©tĂ© confiĂ©e. Elle vient porter le vĂŞtement, non sans l’avoir au prĂ©alable soigneusement pliĂ©. Madame Barante qui a observĂ© les mains fermes et dĂ©liĂ©es tenir le tissu avec dĂ©licatesse, a vu l’enfant travailler tout en parlant avec la mère qui raconte, brièvement qu’elle l’a Ă©levĂ©e seule et lui a appris la couture, Ă©tant modiste de son Ă©tat. Madame Barante apprĂ©cie le travail et fait parler l’enfant  :

 » Votre mère me dit que vous avez du goĂ»t pour la couture qu’elle a commencĂ© Ă  vous enseigner et que vous y ĂŞtes adroite.

– Je ne sais, Madame, je fais de mon mieux.

– VoilĂ  qui est bien. Avez-vous dĂ©jĂ  menĂ© un ouvrage de bout en bout ?

– Non, Madame, je n’en ai pas eu l’occasion mais j’aimerais apprendre si telle est votre bon vouloir.  »

S’adressant Ă  la mère  :

«  Cette jeune file me paraĂ®t pleine de vitalitĂ©. Est-elle toujours aussi phraseuse  ?

– Ma fille est un peu vive, il est vrai mais c’est une bonne enfant. Je lui dis parfois de rabattre le ton tant elle parle avec assurance qui pourrait ĂŞtre prise pour de l’impertinence. C’est une enfant curieuse d’apprendre et sĂ©rieuse Ă  l’ouvrage.

– Nous verrons cela. Dites-moi, est-elle de bonne compagnie au moins  ?  »

EugĂ©nie intervient  :

«  A l’école, nous Ă©tions engagĂ©es Ă  nous entraider lorsque cela Ă©tait nĂ©cessaire.

– Bien, mais je ne m’adressais pas Ă  vous, Mademoiselle, que je sache  !  »

La mère a un regard désolé vers sa fille.

«  Madame, vous verrez Ă  l’employer que vous pourrez compter sur elle.

– Bien, Madame, Mademoiselle, il me reste Ă  vous Ă©noncer les habitudes de la maison.  »

Madame Barante donne les règles, les horaires six jours sur sept, le repas de midi assuré sur place, la bonne tenue exigée, la ponctualité et l’assiduité, le respect des échéances, la qualité irréprochable du travail. Elle veille en personne à la perfection des ouvrages et fait recommencer autant de fois que nécessaire pour y aboutir. Elle est seule juge du temps d’apprentissage nécessaire.

«  Est-ce bien entendu  ? Voulez-vous repasser jeudi, ou plutĂ´t vendredi. Ma raison sera faite.

– Nous repasserons, Madame.

– Une dernière prĂ©cision  : pour commencer, le travail en silence est de rigueur. Lorsque je vous jugerai assez assurĂ©e pour ne pas lever l’aiguille en parlant, vous aurez la possibilitĂ© de vous entretenir avec vos compagnes Ă  certains moments.  »

Marie sourit à cette évocation qui adviendra, elle en est à peu près sûre, dès les premiers jours.

Dans les regards croisés d’Eugénie et de Madame Barante, le courant est passé.

Mère et fille quittent le lieu n’osant échanger, de peur de contrarier le sort. Elles sont implicitement d’accord malgré, pour la mère, l’éloignement. Eugénie a été intriguée par un objet volumineux recouvert d’une housse.

«  Qu’est-ce que c’était  ?  » demande-t-elle Ă  sa mère.

«  Je ne sais pas. Une machine peut-ĂŞtre. J’ai entendu parler de ces machines qui cousent mĂ©caniquement. Tu auras peut-ĂŞtre l’occasion d’interroger Madame Barante, poliment s’il te plaĂ®t, EugĂ©nie.  »

L’essai a été concluant. Les deux femmes se sont mises d’accord. La mère accompagnera Eugénie jusqu’à ce que celle-ci puisse faire le trajet seule. Eugénie commencera la semaine suivante.

Dès le premier jour, EugĂ©nie a posĂ© la question de la machine Ă  coudre Ă  Madame Barante qui lui a expliquĂ© que la machine permettait de faire les coutures mĂ©caniquement, plus rapidement qu’à la main. Madame Barante avait ajoutĂ©  :

«  Mais vous n’en ĂŞtes pas lĂ , Mademoiselle. Vous aurez tout le temps de voir cela ultĂ©rieurement quand vous maĂ®triserez parfaitement la couture manuelle, d’autant que cette machine fait des points grossiers et qu’on ne peut l’employer avec tous les tissus, en particulier aucun tissu fin ni soyeux.  »

Eugénie travaille aux côtés d’Alphonsine, de Félicité, de Marinette et de Louise. Les heures s’écoulent rapidement, bien occupées et Eugénie s’applique de son mieux. Le jour se lève tôt, la marche dans Paris est agréable et Eugénie raconte à sa mère les plus infimes péripéties de sa vie d’apprentie, qui prennent dans sa bouche valeur d’aventure. Un tissu taché, un ourlet imparfait, le rhume d’une apprentie, se transforment en épopée décrite dans ses moindres détails sur un ton si enjoué que Marie a l’impression que pour Eugénie, la vie est une succession de facéties. Ses questions d’enfant se sont taries, au profit d’une capacité à l’étonnement sur le monde qui l’environne.

A l’atelier, Eugénie caillette souvent et Madame Barante, inlassablement la fait taire. Eugénie a une vivacité qu’elle a beaucoup de mal à contenir malgré les bonnes résolutions qu’elle prend chaque jour.

Elle apprécie les jours travaillés, beaucoup plus nombreux que les jours chômés. Elle se lève le matin, le sourire aux lèvres, toute au plaisir d’aller rejoindre ses compagnes. Elle aime ce qu’elle fait et ne compte guère ses heures lorsqu’il s’agit d’une commande urgente. Elle se sent bien à l’atelier, est toujours prête à se proposer, quelle que soit la tâche à accomplir. Pourtant, la journée de travail est longue et rude avec une courte pause à l’instant du déjeuner. Madame Barante décèle chez elle un étrange contraste entre insouciance et sérieux, une petite fille tôt mûrie pense-t-elle. Elle lui confie volontiers des ouvrages délicats, en toute confiance. Elle veille cependant à alterner les travaux raffinés et les pièces ordinaires afin que la petite ne sente pas hors du rang. Madame Barante ne manifeste aucune marque particulière à l’égard d’Eugénie. Elle ne se contente pas d’apprendre un bon métier à ses apprenties. Elle se tient en relation avec les parents ou les tuteurs et suit l’évolution des enfants jusqu’au-delà de leur sortie définitive lorsqu’elles veulent lui donner des nouvelles. Une véritable affection la lie à ses apprenties et à ses ouvrières. Elle n’en surveille pas moins de façon stricte, leur tenue et leur travail. La réputation de son atelier repose sur cette excellence.

A la sortie de l’atelier, les fillettes s’égaient. Elles jabotent toutes en même temps, s’animant et s’exaltant, riant d’un rien. L’application tendue accumulée dans la journée se relâche. Alphonsine et Félicité s’en vont d’un côté du boulevard, tandis qu’Eugénie, Louise et Marinette l’empruntent en sens inverse. Eugénie effectue maintenant, sans le secours de sa mère, le trajet qui la sépare de la maison, accompagnée par ses amies sur une bonne partie de son trajet.

Les jours ont raccourci puis rallongé. Eugénie a pris, instinctivement, un pas de parisienne, plus rapide, petit chaperon brun traçant sa route au milieu de la foule. Elle est devenue circonspecte, un peu plus silencieuse. Elle se pose maintenant à elle-même, les questions qu’elle posait, petite, à son père. Parfois, elle trouve des réponses, parfois, elle se les pose devant sa mère qui l’écoute débattre et argumenter avec elle-même. Elle ne s’attarde plus sur les vétilles quotidiennes, a davantage à raconter, quand elle rentre, sur les quartiers qu’elle traverse que sur l’atelier, sur les comportements qu’elle trouve parfois étranges, que sur les événements.

«  J’ai rencontrĂ© Monsieur Untel. Il ne me voyait pas. Je l’ai saluĂ©. Il a mis quelques secondes Ă  rĂ©agir. Il a grognĂ© et a poursuivi sa route. Je ne comprends pas. S’il est soucieux, je n’y suis pour rien. Il aurait pu me reconnaĂ®tre et me donner quelques nouvelles de sa fille. Tant pis pour lui, après tout.  »

Marie, elle, tente de partager avec sa fille les événements importants, comme l’aurait fait son père qui commentait pour elle le journal qu’il lisait, l’enfant sur les genoux, comme si elle pouvait comprendre. Marie voit encore Eugénie regarder son père parler et répétant certains mots qu’elle semblait trouver jolis ou qui la faisait rire.

Marie interroge sa fille :

– «  Je viens d’apprendre que le 14 juillet a Ă©tĂ© dĂ©crĂ©tĂ© FĂŞte nationale et qu’il sera chĂ´mĂ©. L’atelier sera fermĂ© ce jour-lĂ .  Madame Barante vous en a-t-elle dit un mot  ? 

– Ah oui  ! elle nous en a parlĂ©. J’avais oubliĂ©. Qu’est-ce qui se passe ce jour-lĂ   ?

– Un dĂ©filĂ© est prĂ©vu autour du nouveau drapeau français tricolore qui sera remis Ă  l’armĂ©e.

– Il y aura une fĂŞte  ?

– SĂ»rement. On parle d’un concert au jardin des Tuileries et d’autres fĂŞtes locales avec des feux d’artifice.  »

Quelques jours plus tard, Eugénie, en rentrant, décrit l’agitation qu’elle a décelée dans les rues. Les fêtes se préparent un peu partout dans les quartiers, qui sont nettoyés, décorés par les habitants. Sa mère lui semble sombre. Ses termes sont avares. Eugénie l’interroge. Marie se sent la voix glacée quand elle dit :

«  J’ai aussi appris que les communards viennent d’être amnistiĂ©s.  » 

EugĂ©nie scrute le visage de sa mère. Lorsque celle-ci adopte ce ton rude qui se veut impassible, elle sait qu’il s’agit de quelque chose qui concerne son père, de près ou de loin. Pour aucune autre cause la parole de sa mère n’est aussi Ă©touffĂ©e. Celle-ci l’a tenue soigneusement Ă©loignĂ©e des amitiĂ©s engagĂ©es de son père. Remue-toi, Maman, c’est fini, tout cela, pense-t-elle. Regarde devant, je t’en prie. Nous avons beaucoup Ă  faire. La vie nous attend. Dis-moi, Ă  qui, Ă  quoi sert ta tristesse ? Au lieu de quoi elle s’entend dire  :

«  Et alors ma p’tite Maman, ça se termine bien, tant mieux. Regarde comme il fait beau. Veux-tu que nous allions nous promener  ? »

Juin 1885

EugĂ©nie est passĂ©e insensiblement du statut d’apprentie au statut d’ouvrière. Du haut de ses dix-huit ans, Madame Barante la sollicite maintenant pour diriger les travaux des plus jeunes. 

Toujours gracile et pĂ©tulante, les yeux noisette, brillants d’une lueur permanente pleine d’une curiositĂ© vivace, elle possède une joie de vivre communicative. De taille moyenne, elle a d’abondants cheveux bruns longs, très souples et parfois un peu fous, sĂ©parĂ©s par une raie mĂ©diane, en partie ramenĂ©s sur le haut du crâne, ce qui dĂ©gage le front ; le reste est tenu dans un filet reposant sur les Ă©paules ou bien rassemblĂ©s en une lourde tresse. Elle marche d’un pas assurĂ©, a des mains extraordinairement adroites, agiles, parfois agitĂ©es. Les annĂ©es d’apprentissage ont Ă©tĂ© des annĂ©es heureuses. Sa vie est rythmĂ©e, le travail, l’église oĂą elle accompagne sa mère, en particulier le dimanche, plus souvent pour rendre grâce que pour demander ou se plaindre, et ses inlassables promenades, en compagnie d’amies, dans Paris qu’elle explore et dĂ©couvre avec un plaisir qui se voit au rosissement de ses pommettes.

C’est le printemps. Eugénie vient de fêter ses dix-huit ans. Il fait chaud. Pour épargner les tissus qu’elle ornemente, elle a mis sur son front un bandeau qui épongent les perles qui sourdent.

Le carillon de la porte rĂ©sonne. Madame Barante occupĂ©e Ă  monter un ouvrage, demande Ă  EugĂ©nie de bien vouloir ouvrir. Un serviteur de maison, vient prendre livraison des atours de sa maĂ®tresse. EugĂ©nie lui donne la parure. Il repart. Il l’a regardĂ©e mais ne semble pas l’avoir vue. Elle a Ă©vitĂ© de le regarder et l’a vu. 

A la sortie de l’atelier, Louise l’interpelle, un sourire aux coins des lèvres  :

«  Tu as vu le coursier  ?

– Je l’ai aperçu, oui. Qu’est-ce qu’il avait de spĂ©cial  ?

– Eh bien  ! tu ne t’es pas vue l’observer, mine de rien !

– Non, qu’est-ce que tu vas chercher. Il avait belle allure c’est vrai, poli avec ça. Il a attendu patiemment que j’emballe la robe dans le carton.

– Et alors  ? Ils font tous comme cela. Non mais dis donc, ma parole, tu ne t’es pas rendue compte, je te dis que tu l’as dĂ©visagĂ© ! 

– Ah bon  ? Tu es sĂ»re  ? Oh lĂ  lĂ   ! je n’aurais pas dĂ», ce n’est pas bien. Je n’ai pas fait attention.  »

Louise se met Ă  rire  :

«  ArrĂŞte EugĂ©nie. Cela n’a pas d’importance. Tu me fais rire, tu es naĂŻve. Nous ne le reverrons peut-ĂŞtre jamais.  Et quand bien mĂŞme. Est-ce que tu viens avec moi au bal Ă  Nogent samedi soir  ? Â»

Le soir, EugĂ©nie raconte Ă  sa mère l’épisode, aseptisĂ©  :

«  Un coursier de maison est venu aujourd’hui Ă  la boutique prendre livraison de la robe du soir de Madame de Rouvier, sur laquelle j’ai travaillĂ© tous ces jours derniers. La robe est magnifique, le coursier aussi, pense-t-elle sans le formuler Ă  haute voix. Je suis contente du rĂ©sultat. Et puis, Louise m’a encore conviĂ©e Ă  aller danser Ă  Nogent avec ses amis. J’ai refusĂ©. 

– Pourquoi donc  ? Sors un peu avec tes amies.

– Je n’en ai pas envie cette fois. Ma petite Maman, dimanche, nous ferons juste une promenade aux Tuileries. 

EugĂ©nie est troublĂ©e. Ses pensĂ©es prennent la forme d’une inquiĂ©tude. Je dois te mĂ©nager. Tu dis sortir avec plaisir et j’observe que tu ralentis de plus en plus souvent le pas, surtout Ă  l’approche d’escaliers. Qu’est-ce que tu as, Maman  ? Pourquoi es-tu si fatiguĂ©e ? Serais-tu malade  ?

– Tu ne te sens pas bien  ?

– Si, juste un peu fatiguĂ©e ces temps-ci.

Le dimanche qui suit, Marie renonce Ă  sortir. Elle encourage EugĂ©nie Ă  sortir avec ses amies. EugĂ©nie, Louise et Marinette sont allĂ©es jusqu’à l’église Sainte Geneviève pour voir la dĂ©pouille de Monsieur Hugo. Elles ont traversĂ© le jardin du Luxembourg pour arriver jusqu’au PanthĂ©on.  Elles ont attendu longtemps et n’ont finalement pas pu approcher. »

Eugénie décrit à sa mère la foule, à la fois bavarde et recueillie, les efforts qu’elles ont déployés pour se frayer un chemin, l’impossibilité d’approcher.

A deux reprises, dans les semaines qui suivent, le coursier vient à l’atelier. Il n’est pas servi par Eugénie. Il la cherche du regard et l’admire, penchée sur sa couture, ou la reconnaît, de dos, en train de coudre à la machine.

Louise ne retient aucune de ses moqueries affectueuses. EugĂ©nie, songeuse, la laisse dire. Comment sait-elle  ? Je ne sais pas, moi, s’il vient par prĂ©texte pour me voir comme le prĂ©tend Louise.

Puis, un soir, quelques semaines plus tard, il traîne négligemment à l’heure de la sortie des ouvrières. Il voit les jeunes filles passer le porche, seules ou en groupes. Pour la plupart, elles rient, apparemment insouciantes. Il aperçoit Eugénie, n’ose s’approcher. Il la suit à distance puis renonce.

«  Ah, cette fois, tu l’as vu  !  » s’empresse de commenter Louise.

«  Oui mais il ne s’est pas prĂ©sentĂ©.

– Il le fera… une prochaine fois…  » Louise rit de bon cĹ“ur et EugĂ©nie sourit, pleine de confusion et d’espoir.

Il est de nouveau prĂ©sent quelques jours plus tard Ă  l’heure de la sortie et, cette fois, s’approche  :

«  Bonsoir, Mesdemoiselles, je me prĂ©sente, Jules. Puis-je vous raccompagner  ?  » 

Marinette et Louise sont aux cĂ´tĂ©s d’EugĂ©nie. Pourtant, il n’y a pas d’ambiguĂŻtĂ©. C’est Ă  cette dernière qu’il s’adresse. Elle a une seconde d’hĂ©sitation, il n’est pas convenable qu’elle rentre chez elle accompagnĂ©e par un jeune homme. Ses amies avancent de concert. EugĂ©nie est rĂ©servĂ©e, Louise prend l’initiative de la conversation  :

«  Nous vous avons vu Ă  l’atelier, n’est-ce pas  ?

– En effet, j’y Ă©tais venu prendre une commande.

– Je me souviens. C’était la robe de Madame de Rouvier puis encore une autre fois.

-Vous êtes observatrice et vous avez bonne mémoire, Mademoiselle. »

Louise sourit, Eugénie est toujours muette.

A quelque distance de lĂ , CĂ©line embrasse ses compagnes, dit «  Bonsoir, Monsieur  » et bifurque. Jules ne saurait poursuivre. Il les salue en ajoutant  :

«  Pourrais-je vous revoir  ?  ».

Le lendemain, les rires fusent. EugĂ©nie est candide. 

Ils se revoient. L’année suivante, Eugénie, à dix-neuf ans, devient Madame Jules Larapidie. Ils habitent dans la petite maison. Jules n’y est pas tous les jours. Il est parfois réquisitionné en soirée et retrouve alors son ancienne chambre chez ses patrons.

Le plaisir d’Eugénie de se promener dans Paris est renforcé par la connaissance que Jules a de la ville. Il connaît Paris mieux qu’Eugénie. Engagé très jeune au service de la famille de Rouvier, il est devenu homme de confiance pour toutes les courses délicates de la maison.

Paris est sans cesse bouleversĂ©. EugĂ©nie est insatiable. Jules a presque toujours l’avantage sur elle. Lorsqu’il l’emmène voir de nouveaux quartiers prestigieux, il y a dĂ©jĂ  accompagnĂ© Monsieur et Madame de Rouvier. Ils parcourent des kilomètres dans Paris qui change de visage. 

Eugénie quant à elle, profite aussi des livraisons qui lui sont confiées pour se dégourdir les jambes. Pourtant, elle est parfois en peine. Paris est poussiéreux et sale par mauvais temps. Elle a alors l’autorisation de prendre une voiture pour ne pas abîmer le fruit de longues heures de travail. Pour n’en pas prendre, il faudrait renoncer à sortir par la boue. Ainsi, un jour où Eugénie est allée livrer une toilette, elle fait la première partie du trajet à pied et en omnibus. Elle est si sale cependant qu’elle n’ose se présenter. Elle se sent obligée de faire cirer ses bottines dans la rue et de demander une brosse à habits chez la concierge. Sa robe a mis ensuite deux jours à sécher.

Pendant des années, ils sont à l’affût des nouveautés. La tour de Monsieur Eiffel, clou de l’exposition universelle fait les délices d’Eugénie. Elle est comme une enfant, pommettes rosies, battant des mains, ne pouvant retenir sa joie et son admiration. Jules rit de tendresse débordante. Ils voient rouler les premières voitures sans chevaux, appelées autotaxis sur des rues qui ne soulèvent plus la poussière.

Juin 1896

Jules et EugĂ©nie sont heureux. Cependant, leur bonheur n’est pas complet. Voici dix ans qu’ils sont mariĂ©s et point d’enfant Ă  l’horizon. Les annĂ©es ont passĂ©. EugĂ©nie seconde maintenant Madame Barante Ă  l’atelier. Elle s’occupe autant des jeunes apprenties que des comptes et de la correspondance avec les fournisseurs et les clientes. C’est Ă  Madame Barante qu’elle confie son chagrin de ne pas avoir d’enfant et celle-ci la rabroue  :

«  Allons, EugĂ©nie, je vous ai connue plus patiente. Vous entendez-vous bien avec votre mari  ?  »

Madame Barante a toujours parlĂ© directement, dans le travail comme pour la vie privĂ©e, sans intrusion et sans dĂ©tour. EugĂ©nie sait  que la question est prĂ©cise. Elle rougit un peu et rĂ©pond affirmativement, elle aime son mari et se sent bien avec lui.

«  Alors, soyez un peu patiente, attendez les bienfaits de la nature. Il va venir cet enfant. Quel âge avez-vous ? Vingt-neuf ans, vous ĂŞtes jeune encore.  »

C’est à ce moment que Marie tombe malade. Eugénie la soigne, a mille attentions pour lui éviter de souffrir. Malheureusement, le mal est incurable, et très douloureux. Marie meurt rongée par son mal. Eugénie ne pleure pas. Il y a bien longtemps qu’elle ne sait plus pleurer. Son chagrin est allée en elle, rejoindre l’autre, enfoui il y a des années.

Quelques mois plus tard, et alors qu’Eugénie va bientôt avoir trente ans, voici qu’un enfant s’annonce. Le bonheur d’Eugénie est saisissant. Elle, si vive et enjouée, acquiert tout à coup comme un centre de gravité tranquille et épanoui. Elle écrit à son amie Louise, mariée elle aussi et mère d’une déjà nombreuse famille, qui s’empresse de lui rendre visite.

Dans cette période, Jules s’absente souvent, requis par son travail. Eugénie le supporte moins bien. Elle a besoin de lui. Elle se sent submergée par des émotions inexprimables. Sa joie est parfois mâtinée de mélancolie. Elle est éblouie par son état, comme un cadeau du ciel qu’elle ne croyait plus possible, une grossesse enchantée, un bonheur ignoré d’elle.

L’enfant arrive et avec lui, une nouvelle vie. Eugénie cesse d’aller régulièrement à l’atelier, tout occupée de son petit Pierre.

Mai 1916

C’est le quarante-neuvième printemps d’EugĂ©nie et c’est la guerre qui ne devait durer que quelques mois. Son fils Pierre a Ă©tĂ© enrĂ´lĂ©. Elle a reçu la veille une lettre de son fils, une lettre pleine de vie, Ă©crite il y a plus de trois semaines. Il avait passĂ© une bonne soirĂ©e, malgrĂ© le froid et la peur, pour conjurer la peur peut-ĂŞtre. EugĂ©nie relit la lettre dix fois. Le ton est joyeux, lĂ©ger, presque badin, inhabituel. Il y raconte les facĂ©ties de ses compagnons d’infortune. Aucune trace d’angoisse ni de dĂ©tresse. Est-ce que le ton joyeux est dĂ©libĂ©rĂ©  ? 

A bien y penser, Eugénie ne pense pas que le ton joyeux de son fils fut délibéré. D’autres courriers étaient plus posés, plus construits, écrits dans le but de la rassurer, pas celui-là qui la fait sourire et même rire à l’évoqué de certaines images qui surgissent des mots écrits.

Elle est en train de relire cette lettre pour la nième fois. Jules lui a dit  : «  Cesse. Tu la sais par cĹ“ur  ». Elle rĂ©pond  : «  En effet.  » Elle continue cependant Ă  apprendre avec ses doigts le papier qu’il a touchĂ© et avec son nez l’odeur de lĂ -bas. Il n’y a pas d’odeur de poudre dans cette lettre. C’est bon, c’est si bon.  »

Ce matin, Jules est parti Ă  ses affaires et elle s’apprĂŞte Ă  sortir. Au moment oĂą elle enfile son manteau, on frappe Ă  la porte. Elle s’étonne et son cĹ“ur sait d’emblĂ©e qui rien de bon ne vient Ă  cette heure, que ce qui vient n’appartient pas Ă  la vie. Instinctivement, elle prend une grande inspiration avant d’aller ouvrir. Elle y va d’un pas tellement lent qu’il en est solennel. 

«  Non, mon Dieu, je vous en prie, pas lui, pas cela.  » Elle contrĂ´le son allure, elle se sent oppressĂ©e. Elle s’oblige Ă  respirer lentement. Elle façonne un visage prĂ©sentable qui se fige. En elle, tout s’est dĂ©jĂ  figĂ©, le vide s’insère, met en suspens, empĂŞche d’anticiper. Son cĹ“ur s’arrĂŞte et bat plus fort, son souffle est court et s’approfondit, ses gestes ralentissent et deviennent maladroits. Elle ne voit rien en dehors de ce qui va surgir de la porte d’entrĂ©e. La dĂ©glutition s’arrĂŞte, la gorge est sèche, le teint juste un peu plus pâle. Le pas est si lent maintenant qu’il en est saccadĂ©. La fluiditĂ© l’a dĂ©sertĂ©e en mĂŞme temps que la douceur des gestes. Le temps de traverser la pièce, entre le coup de heurtoir et le moment prĂ©cis oĂą elle ouvre la porte, elle a compris.

«  Messieurs  » dit-elle en inclinant lĂ©gèrement la tĂŞte.

Elle en a dĂ©jĂ  entendu parler de ces annonceurs, dans les familles alliĂ©es ou amies. Professionnels Ă  dĂ©faut d’avoir pu se barder, les gendarmes tendent une lettre. 

«  Madame. Au nom de la RĂ©publique française … Pierre … champ d’honneur.  »

Le temps s’arrête, se fixe sur l’incrédulité. Le saisissement de l’annonce, la cruauté, l’état de sidération qui protège de la folie du chagrin et, immédiatement, le dédoublement de tout, de personnalité, de comportement. Alors se met en chantier la vie à deux vitesses, un état qu’elle retrouve d’une période antérieure, du jeune âge et dont elle ne s’est jamais départie tout à fait. C’est le printemps. C’est chaque fois le printemps. Elle est pétrifiée, sidérée, et simultanément adaptée, efficace. Elle profère une banalité, peut-être un remerciement alors que les sentiments se sont enfouis, ne pas sentir, ne pas ressentir.

Dans l’instant, elle est arrivée au-delà des mots, dans l’indicible. La défaillance suprême est advenue. La chair de sa chair, partie avant elle, dans une incohérence et une injustice, dans l’anachronisme. Aucun mot ne peut rendre compte de ce qu’elle éprouve, de cette perte qui rejoint l’avant des mots. Elle sait que les mots sont inutiles, impuissants à rendre compte du blanc intérieur qui s’étend à l’infini.

Alors, elle fait. Il reste cela, les actions, les tâches minutées, quotidiennes, le seul moyen de survivre à cette empreinte indélébile. Elle survit et la mort est d’abord ce blanc, ce vide, cette absence, ce manque, cette défaillance.

Mai 1917

C’est Jules qui a eu l’idĂ©e du dĂ©mĂ©nagement. pour les cinquante as d’EugĂ©nie, il lui a proposĂ© de quitter cette petite maison parisienne, au moment oĂą son patron de toujours lui propose de devenir gardien de la propriĂ©tĂ© qu’il a Ă  la campagne. Jules a pensĂ© que cela lui ferait du bien Ă  elle, Ă  cette femme, sa femme aimĂ©e depuis longtemps, qu’il sent s’éloigner. Elle a tant de mal Ă  surmonter l’épreuve qui en est une pour lui aussi. Il Ă©tait si fier de son fils mais il sent bien qu’un cĹ“ur de mère a une chair vulnĂ©rable. Il l’a soutenue comme il a pu, restant proche, enveloppant et prĂ©venant. Il n’a pu empĂŞcher qu’elle perde l’étincelle qui s’était allumĂ©e au moment de la naissance de Pierre. Elle est incroyablement belle, le visage avenant et accueillant. Souvent il la contemple alors qu’elle a le regard ailleurs, en suspens, dans les profondeurs d’un monde qui lui est inaccessible. Elle peut rester de forts longs moments le regard ainsi perdu. Jules pense que si ses yeux se posaient sur de beaux arbres, sur un ciel de campagne, sur des murs qui n’ont pas connu Pierre, ils se revigoreraient. 

La vie est lĂ . Jules sait la chance d’être tous les deux en bonne santĂ© et soudĂ©s. MĂŞme lointaine, il sent qu’EugĂ©nie s’appuie sur lui, qu’il compte pour elle, qu’elle a besoin de lui pour sauvegarder son Ă©quilibre et il la sait forte aussi et solide. Petit-Pierre est allĂ© rejoindre ses grands-parents qu’il n’a pas connus. Il sait qu’ils sont tous ensemble, veillant sur EugĂ©nie si fragile et si forte, si souriante et si triste. 

Il la connaît bien. Aucun mot ne peut effacer ce manque-là. Il le respecte d’autant plus que sa propre vie a tellement changé depuis la mort de Pierre. Il sait que le moment est venu de changer d’horizon et d’activité à la fois pour ses problèmes de vue, pour leur vie à deux, pour s’éloigner de ces montagnes de silence qui séparent toutes ces mères meurtries. Il ignore si pour Eugénie les mots reviendront un jour. Il sent qu’à l’endroit en elle où elle portait leur enfant, le corps s’est mis à souffrir d’absence, la chair a été abandonnée pour la seconde fois, définitive. Jusqu’à la fin, tous deux chériront un absent qui n’a plus besoin de rien et cette inutilité pour son enfant fait partie de la souffrance. L’inquiétude a déserté, l’essentiel est parti. Jules pense parfois que s’ils avaient eu d’autres enfants, il en aurait été autrement et en même temps, il sait que cela aussi est une illusion. Aucun enfant ne peut en remplacer un autre. Comme un balancier, sa pensée bascule. Jules pense qu’heureusement ils n’ont eu qu’un fils, un second fils aurait pu aussi bien leur être pris ou une fille pour toute autre raison de maladie. Ils en avaient vu de ces enfants morts en bas âge. Jules rendait grâce d’avoir pu profiter d’un fils qu’il aimait, estimait et qui lui manquait à lui aussi. Il s’en remettait au Seigneur tout-puissant qui leur avait octroyé ce fils comme miraculeusement, à un moment où ils ne l’attendaient plus, et qui leur avait repris.

Lorsqu’ils déménagent, pour Eugénie, c’est le printemps de la cinquantaine. Elle est restée une grande femme qui se tient droite. Juste, son visage s’est arrondi, sa taille n’est plus aussi fine, son habillement s’accorde avec ses nouvelles formes. Elle a toujours su ce qui lui allait, sans être coquette ni sophistiquée. Sa mère le lui avait transmis en lui confectionnant ses toilettes au fil des ans. Elle a souvent un petit accessoire qui raffine sa tenue simple, un col, des revers de manche à boutons ou une broderie discrète sur son habit noir de deuil. Elle garde son allure dans la simplicité. Sa stature lui donne de l’autorité. Elle a de plus un visage très doux, qui accompagne sa carrure, et ne passe pas inaperçue. Elle a une tenue impeccable.

EugĂ©nie est parisienne. Elle dĂ©couvre avec surprise qu’on peut vivre Ă  la campagne. Elle se sent très Ă©loignĂ©e de Paris, de sa base, de son foyer en quelque sorte. 

Pour EugĂ©nie, la diffĂ©rence avec Paris, qu’elle a eu un peu de mal Ă  quitter, est le fond sonore. A la campagne, chaque bruit s’entend  : le vent dans les feuilles, les oiseaux, les insectes. Chaque bruit est identifiable et d’autant plus aigu. Elle entend encore parfois les bruits de la ville dans sa tĂŞte. Ce sont des bruits lien, continus alors qu’à la campagne, ce sont des bruits rupture, chacun diffĂ©rent du prĂ©cĂ©dent. Elle s’est habituĂ©e. Elle n’a d’autre jardin que le parc, les allĂ©es gravillonnĂ©es, le bois, les arbres. Aucune fleur du cĂ´tĂ© de la maison du gardien. Elle ignore d’ailleurs tout du jardinage. Ses mains connaissent les Ă©toffes, pas la terre et ses doigts ne sont plus si agiles.

Les premiers temps, elle a Ă©tĂ© dĂ©semparĂ©e par cet environnement. Le village est très proche, la boulangère, le cordonnier qui a son Ă©tal sur la rue, vivant dans une seule pièce avec toute sa famille. Elle les salue et parle avec eux Ă  l’occasion. Le contact est formel, une relation de bon voisinage. Elle va jusqu’à l’église. La gare est loin pour ses amies qui viennent la voir. Elle-mĂŞme au dĂ©but va rĂ©gulièrement Ă  Paris et puis de moins en moins. Elle fait encore quelques ouvrages pour rendre service. Avec ses mains moins dĂ©liĂ©es, elle prend son temps. 

Il y a un avant et un après et, entre les deux, des Ă©vĂ©nements qui se confondent. Elle saute Ă  pieds joints sur la date fatidique et, tout de suite, elle dĂ©mĂ©nage, une nouvelle vie, sans Pierre. L’avant c’est comme une autre vie qui appartient Ă  quelqu’un d’autre, que quelqu’un d’autre a vĂ©cu. Elle ne se souvient de rien et ce qu’elle en dit ou en raconte, elle l’invente au fur et Ă  mesure que les mots doivent sortir de sa bouche. Il paraĂ®t qu’elle avait une mère. Elle est dans une autre vie, une vie oĂą il n’y a pas Pierre. Une vie avec d’autres qui sont en dehors d’elle. C’est toute la diffĂ©rence. Pierre est Ă  l’intĂ©rieur parce qu’il n’est plus nulle part Ă  l’extĂ©rieur. Il a dĂ©bordĂ© son enveloppe. Elle se demande comment l’esprit, l’esprit d’un ĂŞtre a une telle puissance. Elle ignore comment nommer son Ă©tat. Elle peut dire «  la mort de Pierre  » car c’est alors l’évĂ©nement qui prime. Or, l’évĂ©nement proprement dit est oubliĂ©. 

Plus jamais est une conjugaison, un inventaire, une litanie infinie. L’évĂ©nement est oubliĂ© et il reste ce qui manque et le visage avec sa mobilitĂ© s’estompe derrière les images fixes. Non, elle vient de le voir sourire de tous ses yeux qui se fermaient quand il riait. C’est de lĂ  que part le mouvement. C’est au moment oĂą s’arrĂŞte celui de Pierre que le sien se met en marche. Bouger, changer, se mouvoir pour ne pas mourir, pour ne pas se figer. Et dedans, comment est-ce dedans  ? 

OĂą est-il vivant de toute la force de son esprit, de ses plaisanteries, de sa voix grave et veloutĂ©e, de tout ce qu’il sentait avec acuitĂ©, de ses joies de bon vivant, Ă  la fois terrien et aĂ©rien  ?

Ce qu’elle raccroche de son ancienne vie, ce sont des bribes Ă©parses et rĂ©pĂ©titives dont elle ne sait plus si elles ont Ă©tĂ© rĂ©elles. Elle recrĂ©e la vie d’avant . Elle appelle Ă  la rescousse ses «  aimant  » et ses «  aidant  ». Sa mère en fait partie, son père si lointain, aussi. Elle les voit ceux qu’elle a aimĂ©s et qui l’ont aimĂ©e, dans les nuages et parfois dans les Ă©toiles qui sont rares dans le ciel parisien. Les nuages, eux, sont lĂ  et l’assurent de leur prĂ©sence, le jour, la nuit. Elle pense qu’ils sont plus nombreux lĂ -haut que la poignĂ©e qui l’entoure sur terre. Elle se demande comment ils communiquent entre eux, comment ils se sont reconnus parfois sans se connaĂ®tre, dans la lumière commune oĂą chacun a ses protĂ©gĂ©s sur terre oĂą se poursuit la vie incarnĂ©e dans l’espace et dans le temps. Elle ignore de quoi est faite cette vie-lĂ . Elle renonce Ă  savoir, et Ă  parler.

Dans les mois qui ont suivi la disparition de Pierre, quelque chose s’est transformĂ© en elle dont elle prend conscience sous forme d’une pensĂ©e obsĂ©dante  : ceux que l’on aime disparaissent, l’amour et le dĂ©sir qu’elle a pour son mari sont devenus dangereux. Ce matin, EugĂ©nie se sent mal physiquement, oppressĂ©e et sa tĂŞte est pleine de Pierre. Elle s’aperçoit que son image se superpose Ă  son visage. Elle entend sa voix qu’elle n’avait pas entendue depuis longtemps. Elle a oubliĂ© le grain de sa peau et son odeur d’enfant blond. Elle a perdu ces essences. Seul lui reste ce vide inscrit dans le corps, qui ne s’est pas comblĂ© avec les mois. La vie qu’elle avait prĂ©parĂ©e et nourrie, dont elle s’était rĂ©jouie pendant dix-neuf ans, pour laquelle elle s’était inquiĂ©tĂ©e, s’était Ă©vanouie, laissant sa trace en relief dĂ©pressionnaire ou comme un nĂ©gatif pour une photographie. Il lui semble que les craintes et les apprĂ©hensions d’avant la perte Ă©taient des illusions, que la vie elle-mĂŞme Ă©tait une illusion. Marie a veillĂ© sur sa fille unique. EugĂ©nie a senti le poids de cette veille sur ses Ă©paules. Elle Ă©tait unique aux yeux de sa mère et elle avait Ă  relever ce dĂ©fi, se montrer Ă  la hauteur des espĂ©rances maternelles de vie. Elle pense aujourd’hui qu’elle n’a pas pu ĂŞtre mère sous ce regard et elle l’a Ă©tĂ©, ensuite, si fugitivement, un Ă©clair de quelques annĂ©es.

Aujourd’hui, elle se sent plus lointaine, même avec ses amis, plus sage aussi. Elle a perdu des illusions et sa spiritualité s’est renforcée. Elle s’adresse plus souvent à l’esprit et dans la religion elle trouve un viatique. Elle n’a nul besoin d’aller à l’église pour les rituels religieux même s’il lui arrive d’entrer dans des églises. Prier l’apaise. Elle se sent entourée de millions de femmes qui, comme elle, ont perdu un fils ou un mari. Le nombre ne la console pas, le manque est personnel. C’est de Pierre qu’il s’agit. Elle peut compatir mais sait d’expérience qu’elle ne peut partager leur peine comme elles ne peuvent partager la sienne. Elle se rend compte qu’on partage un repas mais ni un bonheur ni un malheur. Elle peut seulement se réjouir du bonheur de l’autre, pas le partager. Elle sait que le chagrin va s’estomper peu à peu tandis que l’amputation restera jusqu’à la fin de ses jours.

Elle rêve beaucoup, nuit et jour. Elle se sent étrangère à sa vie.

1939

Voilà plus de vingt ans qu’ils sont installés à la campagne. Jules entretient encore le jardin, plus lentement. Il aime ce travail qui le ramène à ses origines, surtout au printemps et à l’automne. Eugénie aide son mari pour les tâches qui sont à sa portée. Ses proches se sont dispersés peu à peu. Elle a gardé une bonne amie qui habite dans un quartier nord de Paris. Leurs maris s’entendent bien. Parfois, ils viennent les voir et profiter de la campagne, surtout à la belle saison.

Eugénie se prépare pour l’anniversaire de ses soixante-douze ans. Elle est devant le miroir où elle ne s’éternise pas. Elle vérifie sa tenue, dispose ses cheveux qui sont déjà blancs et qu’elle a fait couper récemment, révolution des temps modernes. Elle se prépare à sortir pour une journée parisienne, voir ses amis et passer au cimetière parisien où sont enterrés ses parents et où Pierre a une inscription. Il y a des mois qu’elle n’y est allée. Elle a pensé tous ces jours derniers à ses morts avec lesquels elle reste en communication même si leurs visages s’estompent. Elle va déjeuner chez ses amis et veut passer au cimetière avant.

Elle s’étonne maintenant du bruit de la ville, qui s’est démultiplié depuis qu’elle l’a quittée. Des moteurs ne cessent de ronfler. Elle s’est mise à aimer les arbres. Elle respire mieux, loin de la poussière citadine. Sans qu’elle s’en aperçoive, elle ne saurait plus se passer de la nature avec laquelle elle se sent en harmonie.

Elle a brodé ces derniers temps, cela lui arrive encore, un petit napperon qu’elle a soigneusement plié dans un papier de soie, mis au fond de son sac. Elle veut passer au jardin couper quelques fleurs. Quand le temps du manque revient, elle coud. Ses mains sont occupées, saisies d’automatismes, ses pensées alors s’apaisent et une tranquillité revient. Elle a essayé le jardinage mais il ne produit pas en elle le même effet que les travaux d’aiguille. Elle se demande ce qui se passera si elle ne peut plus manier l’aiguille, soit à cause de ses doigts, soit à cause de ses yeux. Elle refuse d’y penser. Il sera bien temps le moment venu.

Elle se sent libre, son cœur est libre, elle a libéré l’être chéri, seul acte d’amour qui lui restait à accomplir à l’égard de son Pierre. Et en le libérant, Pierre est revenu en esprit, action de grâce, cadeau sans mot, présence irréelle et réelle tout à la fois. Elle ignore tout de ce travail intérieur dont elle ne saisit que les effets.

A l’automne de la même année, alors qu’elle est déjà une femme vieille de soixante-douze années, Eugénie perd son mari à l’aube de la deuxième guerre mondiale. Ce décès-là ne change rien. Le chagrin éprouvé de la perte de ce compagnon indéfectible va se ranger tout seul dans la case prévue à cet effet depuis des décennies.

Et pourtant c’est comme une débâcle pour elle aussi. Elle ne sait ce qu’elle va devenir. En quelques mois, la mort de Jules, la guerre, la mise en vente du domaine resté vide tout l’hiver. Elle est démunie. Elle a perdu avec Jules, la tendresse, la solidarité, la connivence qui les liaient depuis si longtemps. Elle ne se sent pas seule, trop de présences actives dans son esprit dont celle de son père n’est pas la moindre, elle se sent plutôt isolée.

A la fin de l’été suivant, tout à coup, la maison est vendue et quelques jours plus tard, occupée par les allemands. Le jardin est en friche. Eugénie a fait ce qu’elle a pu pour assurer un entretien minimum.

Par ce matin d’automne, il y a du brouillard. La petite maison en meulière qu’Eugénie habite en est tout enveloppée comme d’un coton hydrophile qui la protège des intrusions. Eugénie a eu l’assurance de Monsieur de Rouvier avant son départ, qu’elle pourrait rester chez elle, dans le pavillon de gardien, aussi longtemps que sa santé le lui permettrait, que le nouveau propriétaire s’y était engagé. Elle avait rencontré ce dernier mais pas encore sa femme qui venait d’avoir un bébé. En tant que père de six enfants, Monsieur Villeneuve avait été démobilisé et avait repris son travail. Elle était aujourd’hui invitée à faire la connaissance de la famille, relogée par la mairie, compte tenu de l’occupation de la maison par les allemands, dans une maison du bas de la ville.

Eugénie regarde par la fenêtre ce coton gris que des lueurs solaires transpercent par endroits. Elle est debout, ne bouge pas. Sa vie est très vide de contraintes depuis quelques mois et la prière, plus à ses esprits familiers qu’à Dieu, lui sont d’un puissant secours. Elle s’adresse au Seigneur pour le prier de la rappeler à lui pour rejoindre son Pierre, et son père et sa mère qui a tant souffert et qu’elle a soignée et veillée pendant des mois avec si peu de moyens pour soulager ses souffrances. Elle se souvient de ce long cauchemar, et de la naissance de Pierre et de la mort de celui-ci, suivi du déménagement, de l’arrivée incroyable dans ce parc somptueux avec pour tout ouvrage le linge de la maison. Elle était chargée du linge, tout le linge de la maison qu’elle lavait, repassait, raccommodait. Elle confectionnait elle-même les nouveaux draps quand il en manquait et elle fabriquait et brodait les nappes, et les serviettes au nom de chacun des enfants, les paraphes ou les noms entiers sur leur linge personnel de toilette. Les enfants la surnommaient Pidie et, de fait, c’est ainsi que M. et Mme Villeneuve avaient aussi pris l’habitude de la nommer.

EugĂ©nie prend toujours plaisir Ă  manipuler le linge. Elle ne pense plus Ă  la splendeur des ouvrages d’autrefois que ses mains de toute façon ne seraient plus capables de rĂ©aliser. Elle aime les piles propres et ordonnĂ©es qui exhalent un dĂ©licieux parfum de fraĂ®cheur ou de senteur quand elle y glisse des sachets de lavande, les piles de draps, de lin ou de coton, les plus lourdes qu’elle doit maintenant diviser pour pouvoir les porter, les piles de linge de toilette, toujours lĂ©gères, le linge de table, nappes et serviettes et les mouchoirs aussi, dĂ©licatement brodĂ©s aux initiales de chacun des membres de la famille, comme les chemises de nuit. Puis les enfants ont grandi et s’en sont allĂ©s. Ils viennent en visite parfois. Tous ne s’arrĂŞtent pas Ă  la maison de gardien. 

Elle les voit passer. A l’époque, parfois, c’était l’une ou l’autre des bonnes qui lui apportait le linge sale, reprenant le linge propre, dans la brouette aux roues de bois, réservée à cet usage et recouverte pour le transport du linge propre, d’un drap immaculé. Autrefois, elle cousait, brodait, travaillait les matières et les couleurs. En acceptant de venir dans le pavillon de gardien, elle y avait renoncé. Jules était si content de sa nouvelle mission, que son patron le garde, et le loge. Elle-même s’était vite acclimatée dans cette campagne. Maintenant, personne ne le lui demande plus rien. Elle assure une présence en restant dans le pavillon.

Elle se prépare à faire la connaissance de la femme et des enfants du nouveau propriétaire.

La visite a Ă©tĂ© polie. La mère, occupĂ©e par sa maisonnĂ©e, l’a interrogĂ©e sur ses goĂ»ts et ses capacitĂ©s. EugĂ©nie a dit, un pincement au cĹ“ur, qu’elle ne pouvait plus broder ni mĂŞme coudre de linge fin. Madame Villeneuve n’a nul besoin de linge fin. Elle a de nombreux enfants et un bĂ©bĂ© nouveau-nĂ©. EugĂ©nie s’est proposĂ©e pour le bĂ©bĂ© si besoin est. La mère l’a sollicitĂ©e pour le potager. «  Il faut sortir cette pauvre femme  » avait-elle dit Ă  son mari.

Jules Ă©tait habile Ă  la terre  ; EugĂ©nie ne sait toujours rien de la nature vĂ©gĂ©tale. Elle va peu au potager et moins encore dans la maison oĂą elle n’a rien Ă  faire.

Juillet 1943

Une autre enfant est arrivĂ©e, une enfant du dimanche. Le rationnement sĂ©vit. La maison oĂą se trouve la famille se situe entre une gare de triage et un aĂ©roport. Nuit après nuit, les bombardements sont incessants. A chaque alerte, la mère rĂ©veille les enfants. Ils se lèvent, les yeux Ă©carquillĂ©s, prennent leur paquet d’affaires soigneusement prĂ©parĂ© Ă  l’avance. Il faut faire vite. Elle se charge du bĂ©bĂ© et du sac des premières nĂ©cessitĂ©s, son mari porte la petite de deux ans  ; les plus grands vont seuls ou par deux, se tenant par la main.

Eugénie prend contact avec ce bébé, fortuitement. Elle est surprise par un sentiment inconnu d’elle, prise d’une bouffée d’amour irrépressible le jour de ses soixante-seize ans !

Après la mort de Pierre, elle croyait être arrivée au-delà des mots, dans l’indicible, dans le retour aux origines. Et voilà qu’elle se sent emportée encore au-delà, dans l’origine même, dans l’amour, dans la mère origine. Ce petit enfant né dans la guerre des hommes est pour elle l’amour même, celui dont elle ignorait jusqu’à l’existence. La délicatesse, la fragilité, la vie lui sont données au présent. Un sentiment fugitif la traverse, elle peut partir. Elle peut quitter cette terre enrichie de ce capital qui n’en finit pas de s’échapper et de renaître. Ce miracle pleurant et criant, ce bébé femme qui a hérité du hurlement. Cette enfant, Eugénie l’imagine mutique, au moins silencieuse dans l’océan des mots qui lui paraissent vides de sens.

Pendant quelques jours, EugĂ©nie est sidĂ©rĂ©e. Elle ne pense plus. Son esprit est vide, sa parole parcimonieuse. La bouffĂ©e d’amour pour le bĂ©bĂ©, presque douloureuse par son acuitĂ©, ne trouve place nulle part en elle. Elle va dĂ©busquer et rouvrir une case verrouillĂ©e depuis l’aube de son temps. 

Eugénie est là, ce matin comme tous les matins depuis des mois, prête à se charger du bébé tandis que la mère vaque à ses occupations, pensant que cette vieille femme sans enfant, sans famille, qui a perdu son mari juste avant la guerre, s’est attachée à elle. Eugénie lui rend de menus services ou reste là, sans bouger, juste à attendre que le bébé s’éveille. Alors, avant même que l’enfant ait manifesté quoi que ce soit, elle sait qu’elle est éveillée, trotte à son chevet, un sourire illumine son visage.

Eugénie, dans une nouvelle métamorphose réintègre le monde des émotions, de l’incarnation, du développement des sens, après avoir été si longtemps aseptisée. Elle est prise charnellement, profite de cette abondance à sa disposition qui donne de la joie à tous les aspects de sa vie. Elle avait oublié. Le bébé est porté par cet amour, protégé par cette autorité tutélaire.

Lorsque la guerre arrive Ă  son terme, le lien nouĂ© est aussi indĂ©lĂ©bile qu’insoupçonnable. La famille, d’abord, rĂ©intègre sa maison. EugĂ©nie se retrouve Ă  portĂ©e de main du bĂ©bĂ©, devenue petit enfant, les mois passent si rapidement. Puis, très vite, si vite, la famille va quitter la maison, partir pour l’étranger. EugĂ©nie a des problèmes de santĂ©. Il n’est pas question qu’elle reste seule dans son pavillon. 

Le père convient avec elle de la faire entrer dans une maison de retraite afin qu’elle soit assurĂ©e des bons soins qui lui sont maintenant nĂ©cessaires. EugĂ©nie ne peut que se plier Ă  cette proposition raisonnable Ă  laquelle son cĹ“ur rechigne. Verra-t-elle des arbres depuis son lit sur lequel elle s’imagine dĂ©jĂ  rĂ©duite  ? Aura-t-elle des nouvelles du bĂ©bĂ©  ? Elle se pose ces questions qu’elle n’ose Ă©noncer Ă  haute voix. Elle se prĂ©pare Ă  quitter son pavillon, comme un passage Ă  une quatrième vie Ă  laquelle elle n’a pas eu le temps de se prĂ©parer. Elle pense que les changements dans sa vie ont Ă©tĂ© initiĂ©s par son père, sa mère, par Jules et maintenant par Monsieur Villeneuve.  Elle les a acceptĂ©s sans les anticiper.

Janvier 1951

Dans la maison de retraite, Eugénie a pour toute visite, de loin en loin, son amie de toujours, elle aussi veuve, âgée et fatiguée. Le jour de ses quatre-vingt-quatre ans, l’amie vient déjeuner avec elle, apportant un gâteau et un bouquet de fleurs des champs.

EugĂ©nie elle-mĂŞme ne sort guère au-delĂ  du petit jardin entourant la rĂ©sidence. Elle laisse filer le temps et le trouve parfois long. Elle confond dans un mĂŞme amour Pierre et le bĂ©bĂ©. Ce qui se rapproche est sa mère, la mère de son enfance et ce qui reste lĂ  permanent, c’est un bĂ©bĂ©. Derrière ces deux figures de la mère et du bĂ©bĂ© se tient le père rĂ©apparu de l’aube de sa vie, souriant, qui l’invite Ă  le rejoindre. La douleur venue de l’absence de Pierre a disparu parce qu’inscrite dans le corps et que celui-ci est en train de se fondre pour disparaĂ®tre Ă  son tour. Dans ses rĂŞveries se cĂ´toient Pierre, sa mère, son père et le bĂ©bĂ© dont elle attend toujours des nouvelles, sans plus y croire. Elle arrive au bout de son chemin. Elle coule seule par un froid et lumineux jour d’hiver. Elle part en pleine journĂ©e, au milieu des vivants Ă©veillĂ©s et affairĂ©s. Elle est bien Ă©veillĂ©e elle aussi, attendant le passage, remettant son âme au Dieu de son enfance qu’elle avait un temps reniĂ©. Elle s’y Ă©tait en mĂŞme temps accrochĂ©e comme le seul recours possible car que peuvent les vivants, hommes ou femmes, face aux chagrins de la vie ? Ils sont insuffisants. Elle avait eu besoin de beaucoup plus de force que la simple force humaine, fĂ»t-elle amicale, aimante ou compatissante. Seule une force de l’esprit, une force surnaturelle avait pu lui permettre de vivre animĂ©e. Une partie d’elle en voulait encore Ă  ce Dieu qui l’avait privĂ©e de la chair de sa chair. Elle est si loin maintenant de celle qu’elle Ă©tait. Elle est autre et aspire Ă  les rejoindre. Elle n’a pas de reprĂ©sentation prĂ©cise. Elle n’a jamais cru Ă  l’enfer ni au paradis, elle croit Ă  l’amour, un amour lumineux et entier. Elle connaĂ®t l’insuffisance et parfois l’incapacitĂ© des hommes et elle pense que l’au-delĂ  est leur simple perfection. Par la mort, les hommes dĂ©sincarnĂ©s entrent dans leur plĂ©nitude. Sans le savoir, elle s’est prĂ©parĂ©e de longue date Ă  ce passage, elle a beaucoup renoncĂ©, elle s’est dĂ©pouillĂ©e, rien ne la retient plus sur terre.

Elle a si peu envie de parler. Le silence conduit au silence et elle se sent bien dans ce silence nécessaire à l’éclosion. Son esprit quitte la scène.

Par un délicieux après-midi de mai, le bébé devenue cinquantenaire, après avoir cherché et trouvé Eugénie et Jules, fleurit la tombe et s’assoit sur la pierre chaude, se laissant caresser par un zéphyr de printemps, saison de tous les désastres et de toutes les renaissances. Elle a retrouvé Pidie qui n’a cessé de peupler sa vie.