Vendredi 1er juillet
Je viens de recopier mes comptes de juin pour te les envoyer. Ils sont plus raisonnables que les mois précédents mais je dois toujours la voiture de Robert que A. Personnaz ne m’a pas encore fait payer, et je vais me faire une robe car si tu étais ici je te ferai honte, je n’ai plus rien de propre à me mettre sur le dos. Pour la nourriture, le total de 62.10 que je te donne, comprend les 5 jours de mai passés à Wissous, soit 33.60 ; et les 10 jours de juin chez Maman 28.50. Maman m’a dit qu’elle me ferait payer pour Nounou et moi puisque Robert ne compte pas ; 3 francs par jour ou 90 fr par mois. Pour Wissous, je ne sais pas ce que ta mère fera pour le mois de juin puisqu’elle n’a pas réglé ses comptes avant son départ. Je suppose que ce sera moins cher quand même car 1,70 Fr. par personne et par repas me semble beaucoup, je ne croyais pas que tes sœurs payaient autant. Songe donc que c’est énorme, à Paris au mois de mai, j’ai dépensé au plus 5 fr par jour pour mes 2 bonnes et moi. N’en dis rien je t’en prie, c’est à toi seul que je confie tout ce qui me vient dans la tête.
– J’ai reçu ce matin un mot de ta maman, en même temps qu’une assez longue lettre de Berthe, elle me dit que ses enfants vont mieux. Bernard a toujours la fièvre, elle me parle d’une lettre de toi qu’elle a eue par le dernier courrier, enfin elle me parle d’un tas de choses, de tout, excepté de son mari. Tu sais, ça me suffoque, je ne peux pas comprendre ça ! Moi pour qui tu es tout. Je suppose cependant que Daniel doit être allé au moins quelques jours à Saint Palais.
– Je ne sais pas ce que feront les Guilhem cet été. Marguerite parle de sevrer Jacques en octobre et d’aller ensuite avec Paul dans le midi ou en Espagne car c’est le cas ou jamais, on rattrape par le change le prix de son voyage. Ils laisseraient les enfants à Maman bien entendu. Ce sont des veinards s’ils peuvent réaliser ce beau projet car l’Espagne est un pays joliment tentant et curieux. Si tu avais le courage de quitter ton fils plus d’un mois à ton retour, nous pourrions passer par là
au retour d’Algérie. Mais ce serait un peu trop de sacrifices, ton fils sera un amour, tu voudras t’en occuper et tu auras bien raison. Aussi vaudra-t-il mieux rester avec lui au coin de notre feu si c’est l’hiver, ou tâcher de retrouver une seconde falaise comme celle de Mers si c’est l’été.
– Je t’envoie les Débats et un numéro de la Dépêche de Brest, envoyés par M. Durand à Papa où on donne le compte-rendu de l’inauguration des tramways. Ça a dû être pompeux ! Je te recommande surtout les vers de la fin. Est-ce assez province! C’est à garder.
– Tu as dû suivre les péripéties du nouveau ministère, Combien durera-t-il ? Il est à peine né, il n’a même pas rendu son méconium comme dit Paul et il menace déjà être blackboulé.
– Je n’ai toujours rien reçu de Georges Mouchez mais Daniel m’a dit qu’il n’envoyait jamais de reçu et qu’un chèque ne prouvait jamais être perdu, du reste je peux passer au Crédit Lyonnais demander s’il a été touché à Sfax. Ils doivent en être informés. J’écrirai un de ces jours à ton oncle pour lui donner des nouvelles de Robert.
– J’espère que voilà une longue lettre, je griffonne car je suis pressée, Robert va se réveiller. Je t’aime de tout cœur et t’embrasse de même. Ton fils t’envoie un baiser et tout le monde ici me chargent d’amitiés et de tendresses pour mon mari. Que ça me semble drôle quand on me dit ça ! Un beccot
Geneviève
32e Dimanche 3 juillet 1898 – 10 h et demi du soir
Mon mari chéri,
J’ai profité du beau temps aujourd’hui pour faire la photo de ton fils, Lucie en a pris trois, tu vas trouver que c’est un peu toujours la même chose : il est certain que toutes les photos que je t’envoie ces temps-ci se ressemblent, Robert ne change pas assez en 15 jours pour que tu puisses constater une différence. Madame Gavalda qui est venue aujourd’hui a trouvé que ton fils te ressemblait étonnamment. C’est l’avis de bien des personnes et le mien, il a tout à fait ton regard : les yeux que tu as sur la photo que j’ai faite de toi à Mers.
Lucie vient de venir me chercher pour voir une éclipse de lune ! Je m’en fiche et aimerais bien mieux t’écrire et me coucher… Alors bonsoir, maintenant que j’ai passé 10 minutes à regarder la lune, il me faut monter là-haut, Robert me réveillera cette nuit.
Je t’aime et t’embrasse fort.
Mardi 5 – soir 10 heures
Ton fils a si mal aux dents qu’il a crié hier et aujourd’hui toute la soirée : La nuit dernière, il a tété 2 fois, il devient intolérable depuis qu’il couche près de moi. Nounou était arrivée à le sevrer la nuit à Wissous mais ici, à côté de moi c’est impossible : il me sent sans me voir car je n’ai ni bougie ni veilleuse. Je dors debout un peu toute la journée, aussi ne suis-je pas venue plus tôt causer avec toi malgré le grand désir que j’en avais. Voilà 10 jours que je n’ai pas de lettre ; C’est long ! Et pourtant un paquebot a dû arriver le 3, c’est-à-dire avant-hier. Les jours me semblent éternels et les nuits encore bien plus.
Les photos de ton fils sont fort bien, surtout celle où Nounou le tient parce que moi opérant, il me voit, me sourit, et me tend les bras. Toi qui n’as pas encore vu ses dents, tu pourras faire leur connaissance, on les voit bien toutes les six, blanches et pointues et écartées. C’est bon comme ressemblance mais c’est loin d’être parfait comme épreuve. Le jour était mauvais, le temps couvert, il faudra que j’étudie le jardin avec un bon appareil pour trouver la meilleure place.
– Papa m’a remis nos comptes de juillet nous que je joins à cette lettre. J’ai refusé d’accepter les 75 Fr. que mes parents nous donnaient jusqu’ici par trimestre pour le loyer car j’ai pensé que ce n’était pas juste vis-à-vis des Guilhem. En effet, si tu te souviens, l’été dernier, Papa nous avait promis cela pour nous engager à prendre un pied-à-terre à Paris et en nous disant aussi que ne nous ayant pas du tout reçu à la campagne comme les Guilhem, il devait nous en donner la compensation. C’était vrai l’année dernière mais ces raisons-là n’existent plus cette année, au contraire, la maison d’ici est énorme pour pouvoir m’y recevoir une grande partie de l’été.
L’appartement de Paris n’est plus un pied-à-terre malheureusement et c’est ma seule charge pour l’instant. J’ai encore remercié mes parents en leur disant qu’ils gardent leur générosité pour plus tard alors que nous pourrons être embarrassés. Ai-je bien fait ?
Mercredi 6 – 10 h du matin
Je l’ai eu ce matin ta 18e lettre ! Que tu es bon et que je t’aime. Je ne pourrai pas me lasser de te le répéter. Quant à la 16e, je ne l’ai pas et continue à supposer que tu as passé un numéro sans t’en apercevoir. Les retards que tu as dans tes courriers me mettent en rage moi aussi car je t’écris régulièrement tous les 8 jours et c’est stupide de penser que tu attends 6 semaines pour avoir des nouvelles de ton fils.
– Je réponds à présent à ta lettre :
À-propos de Fauré Lepage, je le vois ici tous les dimanches à la messe avec sa femme et sa fille. Lui qui a l’air distingué, ses 2 dernières sont de vraies cuisinières, grosses, petites et mal tournées.
– Je ne sais pas pourquoi tu n’avais pas de lettre de Wissous. Ta mère a été souffrante en mai, peut-être en est-ce la raison. Chaque fois que je sais quelque chose, je te le dis immédiatement. Ta mère m’a dit un jour : « quand je n’écris pas à Charles, c’est que je n’ai pas envie décrire ». En effet c’est assez évident mais enfin elle pourrait penser que cela te fait plaisir. Moi qui ne suis pas ta mère, je me reproche bien de ne pas t’avoir écrit assez longuement depuis quelques semaines.
– Tu me parles de m’envoyer une caisse par Raymond de Sécherolles mais il ne part plus à Saïgon pour le moment ; j’ai vu sa mère avant-hier qui m’a dit qu’il était pour un an à Singapour. Il fait le service de Singapour à Batavia.
J’ai oublié de te dire que j’avais été lundi dans l’après-midi faire des visites de noces à Versailles chez des cousins de Grand-père et de Papa chez lesquels je n’avais jamais mis les pieds depuis mon mariage (dont Me de Sécherolles).
– Si tu savais comme je suis fière que la gourme de ton fils se soit passée, moi le nourrissant toujours. Tu n’en as pas d’idée ! c’est une pensée d’orgueil dont j’ai honte mais que je peux bien te confesser à toi mon second moi-même. Pardonne-le moi et comprends-le car ça te touche de près puisqu’il s’agit de Robert. On m’avait tellement dit, surtout dans la famille, que si le petit avait eu une nourrice il n’aurait pas eu de gourme, que cela tenait à mon lait et rien qu’à mon lait ; qu’il en aurait jusqu’au sevrage, etc., que je suis enchantée de pouvoir prouver le contraire. Et c’est grâce à l’eau boriquée et que je suis arrivée à ce résultat. Depuis qu’on a enseigné ce moyen à Nounou, jamais ton fils n’a été rouge plus que de 2 jours de suite et jamais plus sa figure n’a coulé de l’humeur comme tu l’as vu en janvier. M. Gabalda est venu dîner hier soir avec sa femme et ses enfants. Il a trouvé Robert superbe, très fort et a surtout admiré son teint clair et frais, c’est vrai que c’est étonnant. Il m’a engagée à commencer les douches le matin au réveil le plus tôt possible,car il considère cela comme excellent pour les enfants ; toutefois, il m’a bien recommandé d’attendre que la gourme soit bien passée, il en a toujours un petit soupçon sur la poitrine, il faut donc que cela s’en aille tout à fait, et que j’attende quelque temps pour être sûre que ça ne reviendra plus. J’ai peur alors de m’embarquer dans l’hiver et de ne pouvoir commencer qu’au printemps prochain ; enfin, je ferai de mon mieux, je sais que tu es partisan de l’eau froide pour les enfants, cela m’encourage et je continuerai les bains tièdes jusqu’à ce que je puisse les remplacer par des froids car je tiens essentiellement à ce que ton fils soit mouillé des pieds à la tête tous les jours.
– Mes parents n’ont pas encore arrêté d’appartement, ils n’en parlent encore que vaguement, l’appartement de la rue de l’Université n’étant pas loué, ils ont le temps de chercher pour octobre. Je voudrais les voir se rapprocher de moi. Cela se fera-t-il ? Je reçois lettre sur lettre de Madeleine Dionis qui est tout à fait décidée à présent à entrer au couvent quoiqu’elle n’en parle encore à personne et ses lettres me retournent. C’est une vraie amie pour moi et certainement la meilleure que je perds, qui ne me comprendra plus jamais car dorénavant nous aurons 2 vues si différentes ! J’aime mieux la mienne car je l’estime plus belle, aussi ai-je dit à Madeleine tout ce qu’il est possible de lui dire contre les couvents, je lui dis mon horreur pour la vie de communauté, mais rien n’y fait, depuis notre première communion qu’elle a cette idée-là, rien ne la fera changer d’avis. Et tu me diras peut-être que tu ne crois pas à la vocation ! Je t’assure que j’y crois, moi, avec un exemple pareil sous les yeux. Madeleine qui me dit tout, je sais bien ce qui s’est passé chez elle… Voilà une enfant qui a perdu sa mère à 4 ans, qui a été élevée par un père tout juste chrétien, ne pratiquant pas, avec une sœur qui ne pense qu’au monde. Elle n’a jamais mis les pieds dans un couvent, n’a jamais eu un confesseur habituel jusqu’à l’année dernière : c’est l’hiver de mon mariage qu’elle a commencé à aller voir un dominicain souvent. Aussi quand elle a annoncé à son père sa résolution, il lui a fait des scènes donc tu n’as pas d’idées, l’a forcée à aller tout le temps en soirée au théâtre et à ne plus voir son confesseur. Voilà 3 mois de cela et son nouveau confesseur qui ne la connaissait pas, lui a dit qu’elle pouvait se risquer à entrer au couvent. Je te raconte tout cela comme si cela devait t’intéresser mon chéri, ne me lis pas si cela t’ennuie mais je ne peux pas ne pas te parler de quelque chose à quoi je pense constamment en ce moment. Le rayon de joie de cette histoire-là, c’est que j’aurai toujours une amie qui saura prier pour nous trois. Eh bien, c’est beaucoup dans la vie, c’est énorme.
Vendredi 8 juillet
Mon chéri bien-aimé,
J’ai mes affaires. Je suis fourbue ; tu vois à présent que depuis que j’ai repris ma vie normale, c’est assez régulier, je ne me rappelle plus la date du mois dernier, je crois cependant que c’était le 8 ou le 9. Du reste, si ça t’intéresse, tu peux rechercher dans mes lettres car je te dis toujours tout et ça par conséquent comme le reste.
– J’ai reçu le certificat nominatif de Durand. J’ai inscrit sur notre grand livre de comptes le numéro du certificat ainsi que ceux de nos 40 actions. Je toucherai 266,65 Fr. dont je laisserai 100 Fr. à Papa pour l’avance qu’il nous avait faite en avril. Je t’envoie toujours mes comptes. J’ajouterai cela la semaine prochaine quand ce sera fait.
– Que c’est affreux ce naufrage de la « Bourgogne » : Je ne peux pas y penser sans avoir froid dans le dos. J’aimerais100 fois mieux mourir sur l’échafaud que de me noyer en pareilles circonstances à moins que ce ne soit avec toi : vois-tu, ce serait l’idéal du bonheur de mourir tous deux ensemble. Les journaux ne sont remplis que de tristesse en ce moment. Les pauvres espagnols sont en train de passer un mauvais 1/4 d’heure et je trouve dégoûtant que personne ne songe seulement à empêcher cela. Tu dois rager de voir comme la France se conduit bêtement : il est certain qu’elle ne s’élève pas en tolérant ce qui s’est passé en Arménie d’abord et en Espagne ensuite.
– Tu verras d’après les portraits de ton fils que je ne l’étiole pas, il est très peu vêtu : toujours bras et jambes nus. Je lui ai enlevé ses brassières depuis longtemps, il n’a plus à présent sur lui dans la journée qu’une petite chemise d’homme fendue sur les côtés, sans manches, une petite brassière de flanelle sur le dos et la poitrine sans manches également, un pantalon sans couche et 2 robes de toile l’une sur l’autre et il ne s’est pas enrhumé du tout au moment du changement. Les cheveux de Robert allongent beaucoup et je ne sais pas ce que je vais en faire. S’ils bouclent, ça ira tout seul, mais s’ils sont rébarbatifs, j’y mettrai un bigoudi pour les faire bouffer sur le dessus et je le ferai raser de bonne heure.
– Si tu savais comme Germaine est gentille aussi, je voudrais bien déjà avoir une fille de cet âge-là. Hier Robert tétait et il en profitait pour me pincer alors Nainaine arrive et lui dit : « Voyons Robert, il ne faut pas pincer Tante Geneviève, tu n’es pas gentil pour ta maman ». Elle m’amuse avec la morale qu’elle fait à ton fils qui n’y comprend rien.
– Nous avons un temps acceptable mais très orageux et par conséquent fatigant : Grand-père n’en souffre pas, il marche comme un jeune homme. Je joue souvent au billard avec lui, je me fais souvent battre volontairement, ce qui fait son bonheur.
– Je t’aime mon aimé chéri, il n’y a pas une minute où tu ne me manques, combien donnerais-je pour t’embrasser ! Tu fais mon bonheur, tu es ma vie, sais-tu mon mari adoré. Je t’envoie mille baisers sur ce que tu m’a réclamé en me quittant le 17 février à Toulon. Robert t’embrasse.
Ta Geneviève
32e Meudon, 10 juillet 1898 – Dimanche soir
Mon Charles chéri,
J’ai lu une grande partie de la journée, des souvenirs d’enfance et de jeunesse de Renan (je l’avais rapporté de Wissous) c’est charmant, délicieux et il dit des choses étonnamment vraies comme quoi dans les villages quand on veut être instruit, être quelqu’un, on se fait curé ? etc.…
La semaine dernière, Paul m’avait prêté 2 bouquins d’un autre genre mais amusants et bien écrits : « Les nouvelles » de Maupassant (Les sœurs Rondoli) etc. J’ai lu aussi « Pierre et Jean » de Maupassant : Te rappelles-tu que tu le lisais devant moi à Mers, sans vouloir me le donner ? Enfin depuis que je suis ici, je me mets à lire un peu car travailler à l’aiguille me fait mal à l’estomac. A Wissous, j’ai passé mes après-midi pliée en deux à coudre et c’est détestable surtout pour moi qui commence à être fatiguée de ma nourriture. Aussi j’en profite ici pour faire coudre Nounou ou Georgette, voire même Maman, et pendant ce temps-là je lis ou je fais du piano. J’adore passer 2 heures seule dans ma chambre tranquille sans enfant qui crie, sans personne qui parle. Je m’installe sur une grande chaise longue avec ta photographie en face de moi et je lis en m’interrompant de temps en temps pour penser à la Chine et quand l’heure sonne ou que Robert arrive pour téter, qu’il se réveille, je m’aperçois que mes interruptions ont été plus nombreuses et plus longues que je n’aurais cru. Si tu savais quelle grande place tu tiens dans mon cœur et dans ma pensée, ce n’est pas une fois mais 100 ou 200 fois par jour que je ferme les yeux pour m’imaginer que tu es à côté de moi à lire ou à travailler comme à Brest ou à Paris. Et la nuit c’est encore bien pire, j’ai le frisson de sentir une grande place froide à côté de moi. C’est si bon d’être resserrée entre toi et le mur. Ce temps-là reviendra-t-il jamais ? Il me semble que non ; je me désespère, ce n’est pas chrétien ; je ne dois pas t’édifier en disant cela. J’ai plus que jamais besoin de tes conseils en ce moment. Si je pouvais seulement pleurer 2 minutes près de toi, tu m’embrasserais et ça me ferait un bien inimaginable… C’est curieux comme la femme en général aime se confier à quelqu’un et se faire consoler et câliner par ce quelqu’un qui est son mari chez les femmes honnêtes. Je m’en rends encore mieux compte à présent que tu me manques.
Bonsoir, je vais faire ma prière et me mettre au lit, je t’aime.
Lundi soir
Décidément, je prends l’habitude de t’écrire maintenant tous les soirs en chemise de nuit pieds nus dans mes pantoufles, c’est qu’on y est si bien ! C’est peut-être par sympathie pour toi qui m’écrit presque toujours en chemise et même quelquefois sans… J’ai eu aujourd’hui ta 19e lettre. Nounou que j’avais envoyée à Paris me faire une commission, me l’a rapportée et ça a été pour moi une douce surprise. Tu es gentil d’essayer de faire ta photo, qu’elle soit bien ou mal je m’en fiche, elle me fera toujours plaisir du moment que ce sera toi. Je trouve le temps si long, si long ! que toute chose venant de toi est toujours bien accueillie. Quand tu me parles des probabilités de mise au rebut du « Bayard », ça me rend malade car alors j’entrevois pour nous 2 ans de séparation et peut-être plus. Que c’est lent, 2 étés et 2 hivers sans toi !
Ils me faut aller à Paris demain matin de bonne heure pour la couturière, je vais me reposer. Un beccot.
Mercredi 13 – 9 h du soir
Pardonne-moi si je ne suis pas venue t’embrasser hier, c’est que je suis partie ici avant 8 h, je suis rentrée à midi, puis j’ai eu ton fils tout l’après-midi à garder et je me suis couchée à 7 h 1/2 n’en pouvant plus.
En arrivant chez moi, la concierge me demande si je n’avais pas envie de changer d’appartement parce que le petit appartement du 2e étage est à louer pour le mois d’octobre. Je l’ai vu, il est certes plus tentant que le nôtre : les pièces y sont un peu plus grandes, surtout la chambre de Robert où la cheminée au lieu d’être prise sur 2 chambres, est en retrait dans le mur, ce qui donne 60 cm de plus. Puis il y a l’avantage de n’avoir que 2 étages à monter au lieu de 5, ce qui est appréciable quand on sort plusieurs fois par jour. Mais à côté de cela il y a de très gros inconvénients : c’est qu’il est plus sombre et moins aéré, et qu’enfin on en demande 1400 Fr. Aussi ai-je répondu à la concierge que je ne ne m’en souciais pas mais que si je connaissais quelqu’un à la recherche d’appartements, je l’indiquerais (phrase banale qui ne m’engage à rien). Le grand appartement du même étage est à louer également et aussi celui de nos voisins sur notre palier. Cela ne t’intéressera peut-être pas beaucoup tout ce que je te dis là, néanmoins je serais bien aise et toi aussi, je suppose, de n’avoir pas des gens désagréables à côté de moi pour le moment puisque je suis seule avec une bonne. Je t’avoue que ce n’est pas la chose qui me ravit le plus de rentrer à Paris en automne, passer un hiver encore comme j’ai passé la fin du dernier sans avoir même l’espérance de te revoir bientôt. Enfin ! Il faut prendre les choses comme elles sont et ne pas vouloir l’impossible.
J’ai une envie folle d’aller te retrouver, vois-tu, j’y pense très sérieusement. Que dirais-tu si tu recevais une dépêche un de ces jours t’annonçant mon arrivée à Saïgon ? Tu serais furieux, je suis sûre surtout si j’étais sans ton fils mais tant pis je ne peux pas vivre sans toi et j’aimerais mieux te voir me gronder que de ne pas te voir du tout. Qu’est-ce que tu en penses ? Si je sevrais Robert et que je file là-bas ? Je pourrais très bien te voir si tu ne bouges pas de la baie d’Along pendant longtemps. Je me moquerais après de notre voyage en Algérie, j’aimerais mieux dépenser cet argent-là pour aller te retrouver. Je préfère laisser cette idée car j’en suis malade de désir et à quoi bon lutter contre l’impossible? O h ! c’est affreux.
– J’ai reçu de Lyon 2 bons d’acceptation de transport d’actions que tu avais signés à Toulon avant ton départ mais j’ai été obligée d’en signer de nouveaux et de déchirer les tiens parce que la date de ces derniers ne concordait pas avec celle du certificat.
– Ton fils est rageur ! Mon Dieu, il n’est pas ton fils à moitié… Hier soir, Maman lui avait rapporté de Paris une petite balle en caoutchouc très drôle. C’est une tête de chinois, avec sa longue natte et ses yeux bridés etc. Robert a trouvé charmant, au lieu de s’endormir à 8 h comme d’habitude, de faire une partie de balle avec des éclats de rire, une joie ! Ce soir, je n’ai pas voulu que cela recommence (ce n’est pas bon d’agiter les enfants le soir) mais M. qui aime bien jouer n’a pas entendu de cette oreille-là et m’a fait une colère, pendant plus d’une 1/2 heure, il a hurlé sans une larme dans les yeux, voulant aller à la fenêtre, courir par terre, enfin faire l’insupportable et au bout de ce temps, il s’est endormi malgré lui, fatigué de rager, debout sur mes genoux ! Est-ce assez digne de toi ! Oh je t’aime ! et j’aime ce gamin parce qu’il te ressemble, quoiqu’il soit bien mauvais quand il s’y met et qu’il n’a pas la raison pour comprendre. Il nous donnera du fil à retordre mais il ne faudra pas le brusquer car je vois déjà que quand je le gronde, il rougit, est tout honteux et vient se cacher sur mon épaule ; quelquefois même il m’embrasse dans ces moments-là mais c’est rare.
Du reste, je crois qu’avec les enfants, il faut être très ferme mais sans dureté car si on les heurte ils n’ont plus confiance en leurs parents et s’en cachent, ce qui est grave et malheureux.
9 h du soir – jeudi 14
Je suis bien sûre mon chéri que tu ne te doutes pas d’où je suis allée aujourd’hui ? À la Revue, pour la première fois de ma vie. Paul avait eu par le ministre 2 cartes de tribune ; lui ne se souciait pas d’y aller parce que ça lui fait trop gros cœur de ne pas être officier, Marguerite y est déjà allée, mes parents aussi, c’est Lucie et moi qui en avons profité ; c’est toujours beau à voir et je suis très contente d’avoir pu en profiter. Inutile de te dire que j’aurais bien préféré être accompagné par toi. Les troupes ont admirablement défilé comme toujours mais on a surtout acclamé le Général de Pellieux et son régiment d’infanterie de marine.
C’est très facile d’aller à Longchamp d’ici ; je suis partie à 1 h et j’étais de retour à 6 h. Ce soir, je reste auprès de ton fils, j’ai envoyé Nounou voir le feu d’artifice. Il faut bien lui donner un petit congé de temps en temps à cette femme. Le 14 juillet ne revient pas tous les jours. Ça m’arrange très bien car je viens me reposer de la chaleur et de la poussière de tantôt en causant avec toi. J’avais pris un bain ce matin en me levant et j’avais envie d’en reprendre un autre ce soir pour me nettoyer de cette saleté de la foule mais je me suis contentée d’un grand lavage. C’est là où je regrette ton tub ! Ce serait si bon. J’ai presque envie d’en acheter un. Est-ce que tu n’en as pas un vieux à Wissous qui pourrait servir encore ? Si j’osais, je le demanderais à ta mère mais si je l’en prive, c’est ennuyeux.
– Papa doit t’envoyer l’Officiel où il y a les décorations du 14 juillet. J’écris un mot à Madeleine de Sainte-Marie pour la féliciter pour son mari, c’est le seul officier que je connaisse. Tu enverras des cartes si bon te semble. Je crois que tu ferais bien pour Courrejolles. Je le ferais s’il ne me semblait pas singulier d’envoyer une carte : Monsieur et Madame à un homme pas marié mais il serait drôle aussi que j’envoie une carte de toi seul puisqu’il te sait en Chine. Fais donc ce que tu crois bien. Noël, est-ce ton camarade du Vauban ? Je ne le crois pas, il doit l’être déjà car il est bien plus vieux que toi.
Vendredi 15
Ton fils a une petite poussée de gourme depuis hier mais c’est insignifiant et il n’en avait pas eu depuis un mois et j’attribue cela à mes affaires passées, et aussi aux dents, ce qui n’est pas du tout invraisemblable.
– M. Vuarnier quitte la Caisse des dépôts, et avant son départ, il a fait proposer Papa pour être commandeur de la Légion d’honneur mais n’en parle pas car le ministre peut changer, etc. et la chose peut ne pas se faire. Je crois que Papa préférerait de beaucoup, au lieu d’un grade de plus dans la Légion d’honneur, avoir une nouvelle situation au Ministère des finances car il s’assomme à la caisse où il est absolument enterré : Au fond je n’en sais rien. Papa ne me l’a pas dit mais je le suppose car ça été pour lui un très gros crève-cœur de quitter le Ministère il y a 7 ans, et il ne l’aurait certainement pas fait s’il n’avait pas eu 3 filles à doter.
– Je n’ai aucune nouvelle de ta mère, elle doit être encore a St Palais ; il faut que j’écrive à Berthe à laquelle je dois une lettre.
– Toutes les photos de Mers, de notre voyage de noces, de Toulon, sont classées dans un petit album. Il ne me reste plus que celles de Brest à arranger et aussi celles de ta tournée en torpilleur avant la naissance de ton fils. Maintenant, j’attendrai la photo que tu nous enverras de Chine pour continuer la collection et ainsi j’aurai tout ce que peut donner mon appareil.
Je t’embrasse de tout mon cœur comme je t’aime, pour ton fils et pour ta femme
Geneviève
34e Samedi 16 juillet 1898 – 11 h du soir
Mon mari chéri,
Hier après-midi après avoir mis ma 33e lettre à la poste, Lucie a fait la photo de ton fils dans le jardin, le soleil était déjà un peu bas et le mauvais éclairage de l’autre jour s’est renouvelé. Quoiqu’il en soit, je pense que ces trois poses te plairont : 2 fois ton fils en chemise et une fois tétant et savourant sans téter, en le caressant avec sa main. Est-ce assez gentil, était-ce bien là ton désir ? Tu réclames à cor et à cris ta femme et ton fils sur la même photo, les voilà, es-tu content ?
Il fait une chaleur étouffante aujourd’hui qui se rapproche un peu de celle que tu dois avoir. En plein nord je viens de voir 27° ; dans ma chambre, fenêtres et portes fermées, je n’ai que 25 aussi je n’en bouge pas. Ton fils joue par terre simplement vêtu d’une chemise et d’une culotte de toile.
« pa-pa a pa-pa a dé » voilà ce que ton fils raconte et ce que je lui fais écrire pour toi mais il a pris la plume pleine d’encre avec sa main gauche pendant que la droite veut prendre tout ce qui est sur la table, papier, encre, coupe-papier, etc.…
Je m’en vais m’en aller me confesser car je deviens impie, je n’y suis pas allée depuis la Pentecôte le 28 mai, c’est honteux.
Je te laisse pour m’habiller, goûter, aller à la poste car je n’ai que le temps.
Je t’aime et voudrais t’avoir à côté de moi, si tu savais comme tu me manques mon amour.
Au revoir. Un beccot
Geneviève
Robert commence à se traîner à quatre pattes et il me salit des chaussettes et des culottes, c’est un vrai plaisir ! mais il est adorablement mignon quand il arrive près de moi et qu’il tire ma jupe pour que je le relève.
Les photos sont mauvaises, je pense que ça te fera plaisir quand même.
35e Lundi 18 juillet 1898 – 11 h du soir
Mon chéri,
Les jours sont si longs et les soirées si fraîches après une chaude journée que je ne peux pas me résoudre à allumer pour t’écrire le soir en gardant Robert. Je fais ma prière ou je dis mon chapelet en pensant à toi dans la demi-obscurité, puis je descends à 9 h 1/4 jusqu’à jusqu’à 10 h et ce n’est qu’en remontant pour me coucher que je viens causer avec toi en chemise de nuit. Tout le monde dort dans la maison, je suis calme, ton fils ronfle régulièrement à côté de moi : il me semble que je suis plus près de toi que dans la journée où il y a toujours du brouhaha à côté de moi.
– Papa est revenu de meilleure heure pour m’apporter une lettre chargée qu’il a reçue de toi avec 300 Fr. Merci de m’envoyer de l’argent, je n’en ai pas besoin et songe à faire un placement : je t’en reparlerai du reste. Dans cette même enveloppe était une lettre pour Lucie que je lui ai remise, et 4 feuillets numérotés 11, 12, 13 et 14 qui m’ont fait venir l’eau à la bouche car il m’a fallu attendre le commencement de cette lettre qui était adressée bd Latour-Maubourg. Enfin ce soir à 8 h 1/2 m’est arrivée cette 20e lettre tout entière, avec un papier pour M. Pensa. La commission sera faite. Merci de ta photographie ! Que tu es gentil et que je t’aime ! Elle n’est pas excellente mais enfin c’est toi, c’est tout ce que je voulais. Et pourtant je suis encore exigeante et j’espère que tu feras mieux et que tu me l’enverras. Il me semble que tu es un peu maigri. Je t’en conjure, ne sois pas malade, tu es tout pour moi en ce monde, s’il me fallait te savoir malade loin de moi je crois que je partirais illico. Dis-moi toujours bien exactement comment tu vas, sans le moindre mensonge.
– Je te laisse pour me coucher car Robert va me faire du train probablement comme il m’en fait depuis 4 nuits. Il a trop chaud, ça l’énerve et cependant il est à peine vêtu. Un beccot
Mardi 19 – 8 h du matin
Ton fils a été très sage cette nuit, il s’est réveillé 2 fois mais s’est rendormi sans téter, à côté de moi. Ayant passé une bonne nuit, j’ai pu me lever de bonne heure à 6 h 1/2 et je vais tout de suite répondre à ta 20e lettre reçue hier soir.
5 h du soir
Interrompue ce matin pour baigner ton fils, etc. je reprends à présent après un bon tub dans le costume le plus léger possible : une chemise.
Je ne sais pas si c’est très mal de penser à sa femme à la messe, je ne le crois pas. J’espère que c’est bien car la réciproque m’arrive bien souvent.
– Le séjour de 2 ou 3 mois au Tonkin du Vauban me donne de plus en plus de regrets de ne pouvoir aller te retrouver. Pourquoi faut-il que ce soit si loin ?
– Tu sais que je pourrais très bien me passer de l’annuaire Leportier, je n’ai rien de très intéressant à y voir, c’est plutôt pour m’amuser ; si tu écris c’est bien. Je n’ai pas reçu celui de juillet et je suppose qu’il est parti à ton adresse.
– Je suis très contente de te voir penser à te soigner et tu ne saurais croire combien je t’en suis reconnaissante. Tu es gentil et ça me prouve que tu m’aimes un peu et ton fils aussi.
– Les bains que tu prends dans le cirque doivent être délicieux quoiqu’un peu tièdes mais ce qui doit être moins agréable c’est le passage qui y conduit : 30 m de long sans pouvoir se tenir debout. Je voudrais bien savoir quel genre de blagues vous vous amusez à faire dans l’eau entre camarades ? Que vous êtes heureux d’être hommes, au moins vous pouvez vous amuser tandis que les pauvres femmes ne sortent des jupons de leur mère que pour entrer dans ceux de leur mari. Penses-tu à emporter une petite fiole de vin de Malaga comme nous faisions à Mers. Doux souvenirs !
– Je n’ai pas encore manqué une fois de mettre ma lettre à la poste le vendredi et j’espère que ça ne m’arrivera jamais. Quelquefois j’en mets une autre le samedi quand c’est courrier français et que j’ai très envie de te dire que je t’aime, ce qui m’arrive souvent. Ne te tourmente donc pas, je te dis tout ce que je fais, tout ce que je pense chaque semaine bien régulièrement. Si tu as du retard dans la réception de mes lettres, c’est la faute de ton amiral qui ne donne pas d’ordre pour faire suivre ses courriers. Ne suppose pas que je pourrais t’oublier, tu me fais de la peine.
– J’ai lu ton récit du consulat de Manille, je le copierai demain et l’enverrai à M. Pensa ensuite. Dieu que c’est triste la guerre ! Pauvres espagnols ! Et ce que je trouve honteux, c’est que la France ne vient même pas à leur secours, c’est dégoûtant !
– Monsieur Laforge n’a apporté à ta mère que les 2 premiers volumes de Mac Mahon car le 3e n’est pas achevé.
– Je suis heureuse de te savoir content de tes fusils, profite pendant que tu le peux car en France les occasions sont rares pour toi et de plus quand nous aurons une 1/2 douzaine d’enfants tu ne pourras plus te payer de fantaisie de ce genre là. Je suis quelquefois effrayée de ce qui nous attend car en ce moment nous arrivons juste et pourtant mes parents nous donnent beaucoup. Comment ferons-nous quand nous ne les auront plus et que notre famille augmentera ? Je serais navrée de te voir quitter la marine pour une triste position mieux rétribuée et je préférerais 100 fois, t’aider en travaillant.
– En ce moment, j’ai 1550 Fr. en caisse plus les 200 que tu m’annonces pour la fin du mois, et je ne prévois pas plus de 1000 Fr. de dépenses d’ici le 1er octobre. J’ai donc envie de placer 500 Fr., j’achèterais une obligation quelconque se touchant en septembre de sorte que si je suis à court d’argent en octobre au moment du loyer, je pourrais la revendre et j’aurais toujours le bénéfice de la moitié de l’intérêt annuel. Je vais en parler à Papa et décider quelque chose ce soir même. Ce n’est pas la peine d’attendre.
Mercredi 20
Où as-tu rêvé que Robert était dans les bras de Lucie sur une photo du balcon ? Ton fils a toujours été photographié dans mes bras jusqu’à présent, excepté la semaine dernière où il est tenu par Nounou dans 2 épreuves et dans le groupe avec les cousins.
– Je prie Georges de m’acheter (sur le conseil de Papa) une obligation ottomane se touchant en septembre, valant 412 Fr. et remboursable au pair, c’est-à-dire à 500 Fr. c’est ce que je crois être le mieux. Si je suis obligée d’envoyer de l’argent en Tunisie comme Daniel me le fait prévoir pour le forage d’un nouveau puis à partager entre toi et ton beau frère, je revendrais cette obligation après avoir touché les 375 Fr. que j’ai envoyé en mai. C’était une avance faite au métayer, je crois te l’avoir dit. Seulement ce qui me semble drôle, c’est que Georges ne m’ait jamais envoyé ni un mot de reçu, ni d’explications. Daniel dit que c’est son habitude.
– Je vais demain à Paris au mariage d’une jeune fille qui a pris des leçons de danse avec moi et qui épouse un avocat. J’en profiterai pour voir un peu les marchands de meubles, car enfin si tu désires que je prenne un jour l’hiver prochain, il faut que je songe à m’acheter des sièges. Mon bonheur serait de me faire un salon tout chinois avec de jolies tentures, jolis bibelots et pour cela, il faudrait que tu m’en achètes et que tu m’en envoies et qu’ensuite tu me dises de quoi sont meublés les salons des gens dans notre position en Chine. Je ne te demande bien sûr pas de copier les riches mandarins ou autres personnages en vue. Qu’est-ce qu’il y a sur les murs ? Est-ce blanchi à la chaux, recouvert de papier, tendu d’étoffes ? Et aux fenêtres y a-t-il des rideaux ? S’il n’y a pas de carreaux, il ne doit pas y avoir de rideaux… Les cheminées, comment sont-elles faites et garnies, et les sièges ? Puisque nous avons peu de mobilier et par conséquent beaucoup à acheter, autant commencer bien et suivre toujours la même idée. Donne-moi beaucoup de détails, il n’y a pas de jours où je ne regrette de ne pas t’avoir questionné davantage sur la Chine. Pour moi à présent, je pourrais vivre un peu plus de ta vie, je me sens si loin des mœurs et habitudes de ces gens là.
– Je suis allée voir Me Sentis, qui était mariée à l’officier en garnison à Boulogne et elle a un salon fort chic avec un tas de bibelots chinois et des meubles et tentures superbes. Elle n’a pas d’enfant et c’est son luxe ; ils ont tout acheté à Paris mais ont dépensé des sommes folles. Elle me montrait une défense d’éléphant incrustée de nacre, montée sur un socle en bois de fer découpé qu’elle a payé 175 Fr. et un éléphant tout en bois de fer haut de 25 cm, 290 Fr. je ne sais pas si c’est cher ou pas cher car je ne m’y connais pas mais tout ce que je sais ce que c’est fort joli et curieux.
Tu vas dire que je t’assomme mon chéri aussi je te laisse. Un beccot
Jeudi 21 – 10 h du soir
Je suis revenue de Paris éreintée et viens te dire un simple bonsoir avec un « je t’aime » pour ne pas en perdre l’habitude. Je vais bâcler un mot à Édouard Calmettes qui m’invite à dîner pour dimanche, le baptême de son fils à Ermont. Je refuse le dîner mais j’irai embrasser Louise dans l’après-midi. Me vois-tu me promenant seule le soir dans la pétaudière des gens du dimanche soir d’Ermont à Bellevue ? Ce serait insensé ; et puis quitter Robert si longtemps m’ennuie, j’ai beau le laisser à Maman et être aussi tranquille que possible, je ne m’absente toujours qu’avec regret.
Vendredi 22 – 3 h
J’ai fini de copier ce matin ton récit du combat de Cavité ; je le mets à la poste pour M. Pensa en même temps que cette lettre. Les américains sont dégoûtants, ils me font mal au cœur !
– Je viens de recevoir une nouvelle lettre de Louis Calmettes qui insiste encore pour que j’aille à Ermont, non pas dîner mais déjeuner. Je crois qu’il est difficile que je refuse et pourtant si tu savais ce que ça me coûte ! Le baptême n’étant à 3 h, il faudra que je quitte Robert dès 10 h 1/2 du matin à 5 ou 6 h du soir, ce sera long. J’ai envie de n’y aller qu’après le déjeuner, et je pourrais emmener ton fils avec moi. Je ne sais que faire et vais décider quelque chose d’ici ce soir.
– Marguerite Ferhenbach m’a annoncé sa visite pour aujourd’hui (maman reste ici tous les vendredis) et je lui avais envoyé un télégramme hier soir pour lui dire de venir déjeuner avec sa fille, elle aurait eu moins chaud mais nous avons attendu jusqu’à 12 h 1/4 pour nous mettre à table mais elle n’est pas venue. La voilà qui arrive, on m’appelle, je descends… à tout à l’heure.
5 h 1/4
Mon chéri, c’est encore toi qui va être sevré car je suis obligée de finir brusquement la lettre si je veux qu’elle parte aujourd’hui, ce à quoi je tiens beaucoup. Ne m’en veux pas, je n’ai pas pu laisser ta sœur puisqu’elle a été assez gentille pour se déranger pour moi.
Je t’aime et voudrais t’embrasser : que c’est long ! 5 mois et 5 jours que ça ne m’est pas arrivé ! Je t’envoie quelques photos de Robert en groupe avec ses cousins, mauvais clichés à cause d’un défaut dans l’appareil de Lucie. Il est à réparer et j’espère que bientôt nous obtiendrons mieux. Tu verras que le petit Jacques est plus gros que lui, j’en suis honteuse. Au revoir, 1000 baisers de ta femme qui t’adore
Geneviève
36e Samedi soir – 23/7/98 – 10 h du soir
Mon mari chéri,
Un petit bonsoir et 2 ou 3 choses que j’ai oubliées de te dire et qui t’intéresseront peut-être puisque tu me demandes toujours des détails sur tout ce que je fais. Ce soir, ton fils pour ses 11 mois, couche pour la 1ère fois dans un petit lit. J’ai laissé de côté le berceau pour sa petite sœur, mais ça m’a fait de la peine, un peu : Comme ça passe vite ! c’est déjà un petit garçon, ce n’est plus un bébé. Il grandit beaucoup en ce moment et ses pieds touchaient le bout du berceau, de plus par la chaleur, il vaut mieux qu’il ait largement de quoi se remuer.
– Georges vient de me rapporter de l’argent de trop qui reste de l’achat d’une obligation ottomane, elle a été payé 412,55 Fr. et je toucherai 10 Fr. en septembre. Maintenant que j’ai tout payé (placement, couturière, voiture, loyer, etc.), il me reste 1000 Fr. pour aller jusqu’au 1er octobre. Je ne prévois aucune grosse dépense d’ici là, si ce n’st te fusils mais tu m’enverras 200 fr. qui suffiront à peu près je suppose, d’après ce qui avait été convenu avec Fauré Lepage. Pour mes dépenses mensuelles, nourriture 120 Fr., gages 60 Fr., blanchissage 25 Fr., tu vois que j’ai largement assez.
– À propos de couturière, mon costume est fait et très joli : il te plairait beaucoup je crois car il est très bien coupé et très comme il faut. C’est gris souris, la veste est doublée de blanc avec des boutons de cristal ; enfin, toi qui aimais beaucoup ma jaquette beige que je portais à Mers (et que ton tailleur m’a arrangée à Brest) c’est tout à fait le même genre, rien que des piqûres et aucun affutiaux ni trempe-sauce. Es-tu content?
– Bonsoir chéri, je t’aime et trouve les journées et surtout les nuits interminables. Robert a crié la nuit dernière de 3 h à 6 h 1/4, il souffre toujours de ses dents qui ne percent pas, c’est assommant.
– Lundi 25 – 9 h du soir
Je suis allée hier à Ermont au baptême du Petit Calmettes, j’ai circulé sur les chemins de fer de 1 h à 7 h par une chaleur, une poussière et une cohue qui manquaient de charme ! Je n’ai pu que me féliciter de n’avoir pas emmené ton fils. La plus grande partie de ta famille était là, toutes tes sœurs exceptées Berthe qui est encore à St Palais.
Tout le monde m’a chargé d’amitiés, souvenirs pour toi. Si tu savais comme j’ai du chagrin d’aller dans ta famille, et partout sans toi, j’ai cru 20 fois que je serais obligée de m’en aller pour pleurer dans un coin sans ennuyer personne.
– Aujourd’hui ta mère est venu voir son petit-fils qu’elle a trouvé superbe, elle te dira sans doute ce qu’elle en pense mieux que je ne pourrais le faire.
Puis enfin bonne journée ! J’ai eu 2 lettres de toi, la 21e et une non numérotée avec 2 photographies et une lettre pour M. Pensa.
Mardi 6 h
Je suis allée ce matin à l’enterrement d’un petit cousin de Papa, M. Reynaud qui vient de mourir à 17 ans de la poitrine. Comme c’est triste de ne pas avoir la santé !
– Je réponds à présent à ta 21e lettre : d’abord merci des photographies, il y a là une dont le cliché doit être bien, le papier m’est arrivé net mais très jaune et c’est dû à un manque de lavage. Mais pourquoi te mets-tu toujours une casquette sur la tête ? Il n’y a que le haut de ton nez qui soit éclairé. Peu importe, tu es mille fois gentil, bon d’avoir fait ça pour moi et je t’aime.
Merci des détails que tu me donnes sur ta petite expédition avec l’amiral dans la baie Kenang Tchian, tu me fais plaisir en me racontant tout ce que tu fais, je relis tes lettres 100 fois pendant la semaine. Moi qui n’ai rien d’intéressant à te raconter, je me demande quelquefois pourquoi je t’écris. Je doit t’assommer.
Mercredi 27 – 1 h
Je t’ai laissé hier soir parce que j’avais mal à la tête et ne t’aurais dit que des bêtises. Ton fils a mal dormi, il fait très chaud, ses dents l’agacent : Je l’ai levé de bonne heure, à 7 h et il s’est promené toute la matinée à 4 pattes en me faisant des bêtises, il a trouvé moyen de faire tomber sur lui ma chaise de canne sur laquelle séchait du linge, de renverser le broc qui était à moitié plein d’eau, puis pour finir il est venu près de moi qui cousait et a ragé jusqu’à ce qu’il puisse m’enlever mes pantoufles ! Je lui ai donné pour la 1ère fois un léger tapioca au bouillon car jusqu’à présent il n’a encore pris que du lait et des bouillies d’orge, de gruau, de maïs, cacao, etc. Hier, j’ai essayé un tapioca au lait et aujourd’hui le bouillon : tout cela passe comme une lettre à la poste, heureusement il a bon estomac. Je commencerai prochainement de la panade très passée ou un jaune d’œuf chauffé au bain-marie car je tiens avant tout à ne pas le dégoûter du lait en lui en donnant exclusivement. A un an il est bien d’âge à manger cela sans se faire mal.
Je n’ai plus beaucoup de lait, Robert ne tète guère que 2 ou 3 fois par jour : le matin de très bonne heure (4 h 1/2 ou 5 h) puis à 7 h, il prend une timbale de lait ; à 10 h son bain puis son plus fort repas, soit une farine épaisse ou de la phosphatine. A 1 h, il re-tète en se réveillant ; à 3 h une petite soupe ; à 5 h 1/2, il tète encore un peu et, avant de s’endormir, il boit une timbale 1/2 de lait car voilà déjà longtemps que le biberon est supprimé, la tétine de caoutchouc lui répugnait et j’en suis enchantée car il vaut bien mieux en grandissant qu’il boive à la tasse. Tu vois que je ne le laisse pas mourir de faim, ton fils, et que cependant je ne le pousse pas à une nourriture trop forte comme il y a tant de gens qui le font bêtement. Je pense le sevrer à la fin de septembre ou au cours d’octobre car ce ne serait pas sage de pousser plus loin, il faut que je me retape avant ton retour pour pouvoir te donner une belle-fille. Je vais cependant très bien, j’ai beaucoup maigri c’est vrai (je suis maintenant à peu près de la taille que j’avais à Mers) mais voilà bien un mois que mon côté ne me fait presque plus mal et mes reins très accidentellement.
– Maintenant que te voilà bien renseigné, je continue à répondre à ta 21e lettre.
– Sais-tu que je n’ai aucun mérite à élever ton fils. Si je l’ai nourri c’est parce que c’était mon devoir puisque la nature m’avait donné du lait, et si je réussis à en faire un homme, c’est parce que tu lui auras donné en patrimoine un bon caractère et de bonnes dispositions. Tu me dis souvent que c’est la mère qui fait l’enfant, c’est vrai que quelquefois mais pas toujours, car il arrive que des fils n’ont pas du tout le caractère de leur mère. Et c’est ce que j’espère pour Robert. Du reste, comme d’après ce que j’entends dire, tu as beaucoup de ton père et que je trouve que tu n’as pas du tout le caractère de ta mère, il y a des chances pour que ce soit la même chose pour notre fils. Et ce jour là je serai heureuse.
– Ce que tu me dis de Wissous, qu’il t’est désagréable d’y sentir tes beaux-frères, je le comprends quoique je ne crois pas jamais avoir ce sentiment là car enfin si tes beaux-frères n’étaient pas là ta mère ne serait pas heureuse, elle n’aurait pas de petits-enfants. Je crois que j’aimerais beaucoup mes gendres si j’en ai jamais, dans l’intérêt de mes enfants, seulement je conviens que pour toi ce soit ennuyeux de te voir remplacer par des beaux-frères, aussi moi qui suis devenue presque la moitié de toi-même, j’ai rembarré Georges L qui m’a dit un jour qu’il ne comprenait pas que tu aies retiré de ta bibliothèque une partie des romans, que quand il voulait lire il ne trouvait plus rien. À quoi je lui ai répondu que c’était toi-même qui avait rapporté ces livres à Paris pour que je puisse les lire, et qu’il me semblait que tu en avais le droit. Aussi depuis ce jour, chaque fois qu’il voulait un livre (ce qui est arrivé 2 ou 3 fois), il m’a demandé d’aller le chercher. Quand je ne suis pas là, il doit le demander à ta mère puisqu’elle a toujours la clé et quand je suis partie de Wissous, j’ai fermé le bureau est remis la clé à Marie, en l’absence de ta mère, comme celle-ci me l’avait dit avant son départ.
Vendredi 24 – 1h
En relisant ma lettre je vois qu’au lieu de t’exhorter au calme et à la patience, je t’empêcherai plutôt d’en avoir. Tant pis. Je t’ai dit à peu près ce que je pensais cela te prouvera que je t’aime.
– Tu apprends la chute du ministère mais tu ne savais pas encore la nomination de Lockroy. J’ai envie de lui crier au passage « Vive l’amiral » quand il passera devant nous pour aller à Brest. Cet être-là a déjà trouvé moyen de bouleverser une quantité de choses, néanmoins il laisse les écoles supérieures de Marine à Paris, ça m’étonne.
– J’ai envoyé ta lettre à M. Pensa et je t’en conjure, suis les ordres du ministère et rentre ton envie de dire ce que tu penses, ou ce que tu sais.
– J’ai déjà cherché de plusieurs côtés, des sièges pour me faire un salon convenable et je n’ai trouvé que des sièges médiocres pour un prix très élevé. Pour avoir 2 fauteuils et 2 chaises (ce qui n’est pas énorme), en osier ou en bois tourné et canne dorée, je devrais mettre 2 à 300 Fr. et si je voulais du noyer ou de l’acajou recouvert d’étoffe, cela varie de 100 à 2000 Fr. Je suis très embarrassée et voudrait pouvoir aller à l’hôtel des ventes mais c’est difficile d’y aller seule, on se fait voler. Papa déteste cela et ne m’accompagnera certainement pas, Georges n’a pas le temps, quant à Paul, il me l’a bien proposé mais je ne sais si ça pourra s’arranger. Je pense aussi qu’il faudra acheter un petit lit pour Robert car il ne tiendra plus dans son berceau l’hiver prochain, puis tes fusils, et le dentiste, dépense à laquelle je ne pensais pas. Dieu, que ça coûte cher de vivre ! et cependant je ne fais rien d’extraordinaire il me semble.
– Je voudrais refaire le salon sur le boulevard comme quand tu étais là et essayer de prendre comme chambre, soit l’actuelle de Robert, soit notre cabinet de toilette, avec un de cabinet noir pour faire ma toilette. Enfin je ne sais ce que je ferais, je suis assommée d’avoir à arranger cela toute seule, et si ça ne te plaît pas quand tu reviendras ? L’organisation actuelle est très incommode à cause de la chambre et du cabinet de toilette très éloignés ; prendre la salle à manger comme chambre, c’est froid, et puis que faire du lit d’acajou, ou du lit de cuivre. Il faut que l’un des 2 soit démonté dans l’alcôve. Il ne me reste donc pas d’autres solutions que celles dont je te parle plus haut. Dis-moi quoi faire mon chéri ?
J’écris abominablement mal mon mari adoré, tu me liras tout de même, j’ai chaud, ma main colle sur le papier. Je t’envoie Les débats et 2 Officiels que Papa m’a donnés pour y lire la réorganisation de l’école de Lockroy.
– J’ai mesuré ton fils ce matin, il a 75 cm presque 76 et je crois avoir bien mesuré. Il était étendu dormant et j’ai pris sa longueur du haut de la table au talon.
– Sais-tu que nous avons de la veine : les obligations ottomanes sont montées d’1 fr 50 depuis 2 jours que nous en avons achetées.
4 h
Mon chéri, ton fils vient de faire un somme de 3 h 1/4 après son bain et une énorme assiette de phosphatine. Je vais l’envoyer à la poste ; C’est lui qui chaque vendredi met lui-même ta lettre dans la boîte et ça fait son bonheur, si tu savais quelle gamin c’est ! Il se met debout dans sa voiture et me fait des peurs horribles, il pourrait se casser la tête s’il tombait.
– Hier je n’ai pas pu t’écrire parce que j’ai été à Paris le matin faire une course et dans l’après-midi, le concierge de la rue de l’Université était venu avec son fils pour le faire jouer et ce pauvre petit s’est démis l’épaule en tombant du trapèze, de sorte qu’il m’a fallu aider un peu, chercher médecin, pharmacien et ma journée s’est passée sans pouvoir t’écrire mais je n’en ai pas moins pensé à toi tout le temps.
Je t’aime mon chéri et t’embrasse de tout mon cœur.
Maman me charge de t’embrasser et de te dire que ton fils est très gentil et sage.
Que c’est long mon Dieu ! bientôt 6 mois que je t’ai quitté !
Geneviève
37e Dimanche 31 juillet 1898 – 9 h du soir
Mon mari chéri,
J’ai fait mes comptes du mois cet après-midi et je les joins à cette lettre comme d’habitude. Tu verras que j’ai eu de grosses dépenses qui font monter le total un peu haut.
– Tu dois savoir déjà sans doute la mort de Bismarck car toutes les nouvelles sensationnelles sont télégraphiées. Que Dieu ait son âme ! C’est un grand homme qui a fait rudement de mal par exemple. Quand je pense à 70, c’est horrible. Falsifier des dépêches pour avoir le plaisir de nous rouler.
– Vendredi, Me Gabalda est venue ici avec M. l’abbé Ribaux (qui est en ce moment avec elle chez Me de Villeneuve aux environs de Versailles). Ceci t’est égal mais ce que je veux te dire c’est que cet abbé est un ancien aumônier de la marine qui m’a parlé de ton père qu’il a connu autrefois en Chine lorsqu’il n’était encore que Lieutenant de vaisseau (sur la Capricieuse je crois). Il m’a dit qu’il serait très content de faire ta connaissance. Cela se trouvera peut-être un jour ou l’autre parce qu’il est à présent chanoine à la cathédrale de Monaco. Il m’a demandé si tu t’occupais autant d’hydrographie que ton père le faisait ; ce à quoi je lui ai répondu que cela t’intéressait mais que ton métier d’officier torpilleur t’occupait pas mal et t’empêchait de travailler pour toi. Ce qui est vrai je crois. Bien qu’ayant peu d’électricité sur « le Vauban », en comparaison des cuirassés modernes, il y en a toujours infiniment plus que du temps de ton père où l’électricité commençait à peine.
– On fait revenir le prince Henri de Prusse. Si la France pouvait suivre son exemple en rappelant son vice-amiral, trois fois béni serait-il le prusse ! !Mais je suppose qu’on aura pas cet esprit-là car on marche toujours 6 mois après les autres.
– L’appareil de photographie de Lucie est revenu réparé. Nous pourrons donc essayer une épreuve cette semaine. Maman désire faire photographier ton fils pour son année, je ne trouvais pas cela très nécessaire mais je vois que cela lui fait tant de plaisir ! Et à toi ça ne te fera-t-il pas aussi plaisir de voir une jolie petite tête d’enfant et de pouvoir dire : « Il est à moi» ? Si, je sais bien que tu en seras content et très content même car les épreuves d’un photographe sont toujours plus nettes que celle d’amateurs et en demandant qu’on ne retouche pas, la ressemblance peut être parfaite.
– J’ai interrompu de lire Notre-Dame de Paris de V. Hugo pour Madame Bovary (Flaubert) que Paul m’a prêté pour quelques jours seulement. Je tiens à le finir puisque je l’ai commencé et qu’on en entend parler mais cela ne me plaît pas beaucoup ; quand j’entends Fernande dire que c’est le livre qui lui a fait le plus d’impression, je ne comprends vraiment pas où ni comment elle a pu être impressionnée. C’est la plus banale histoire de femme de province qui trompe son mari qu’on puisse rêver. Notre-Dame de Paris à la bonne heure ! On passe dans la peau de l’héroïne, c’est un bon bouquin qui me rappelle beaucoup « le Capitaine Fracasse ». On sent quelque chose là-dedans. Te souviens-tu à Biarritz quand nous le lisions, ce premier livre de jeune femme que que tu m’aies donné. Il y a vraiment des chapitres merveilleux, la mort du cheval par exemple… et le caractère de la petite Chiquita. Est-ce bizarre ? Voilà 2 volumes que je lirais 20 fois sans m’en lasser.
– Ton fils est grognon aujourd’hui, sa dent ne perce toujours pas et s’il continue, il sera très en retard sur les enfants de son âge, je crois que la moyenne c’est 12 dents à 1 an : ton fils en est loin ! Après avoir été en avance à 8 mois ils paresse à présent. Comme pour son développement : à 4 mois, c’était un bébé superbe, exceptionnel comme grosseur et maintenant c’est une vraie puce, il a une petite frimousse toute mignonne montée sur un coup si mince qu’on a peur de le voir se casser. Il n’a pas d’os cet enfant, ses poignets et ses chevilles sont de petits paquets de graisse et avec cela il est très ferme, se tient absolument seul debout contre une chaise et a les reins excessivement solides aussi.
Allons bonsoir, je suis bavarde ce soir, tu ne t’en plaindras pas puisque je te parle de Robert
Mercredi 3 août – 7 h du matin
Je voulais t’écrire hier soir avant de me coucher mon chéri mais ton fils ne m’en a pas laissé la permission, il a pleuré jusqu’à minuit et comme Maman est malade depuis 2 jours, elle ne peut m’être d’aucun secours, il m’a fallu t’abandonner. Robert était réveillé avant 6 h ce matin, après avoir tété 1 fois au petit jour ; je l’ai habillé et nous sommes descendus dans le jardin pour déjeuner puis me voilà. Je viens de fouetter ton fils qui ne veut plus boire une goutte de lait, hier il n’en a pris qu’une timbale en 24 heures, avec des scènes ! C’est inadmissible. Nounou lui disait hier : « Si ton papa était là il te fouetterait. » J’ai voulu te remplacer mais je ne crois pas que j’arrive à grand-chose puisque ton fils aime mieux avoir faim que de prendre du lait, c’est fort ennuyeux.
5 h 1/2
J’en ai plein le dos de tout ce qui n’est pas toi. Depuis ce matin 8 h, je n’ai pas pu trouver 5 minutes ; j’ai été occupée de ton fils jusqu’à 11 h, puis la blanchisseuse, etc. Maman avait du monde à déjeuner, il m’a fallu m’habiller faire l’aimable. Zut ! Ça m’assomme. J’ai planté ton fils à Marguerite et je suis tout à toi.
– Hier matin j’ai eu ta 22e lettre qui aurait dû arriver 24 heures plus tôt ; je ne sais à quoi a tenu ce retard. Georges a eu aussi une lettre. Il m’a dit qu’il t’écrirait dans quelques jours : il part demain soir pour la Suisse : Lucerne, Interlaeken, le Righi, Bâle, Genève, etc. et attend probablement pour te communiquer ses impressions sur cette partie de Suisse que tu connais.
– Les bonnes nouvelles que tu me donnes de ta santé me font grand plaisir. Je vois que tu es très raisonnable, c’est un des meilleurs moyens de me prouver que tu m’aimes un peu.
– Je n’ai pas encore reçu les 200 Fr. que tu m’annonces mais j’y compte pour la semaine prochaine : je te dis toujours tout ce que je reçois de toi et j’ai dû te dire que j’avais reçu le 18 juillet 300 Fr. francs adressés à Papa.
9 h du soir
– Je t’avouerai que ce que tu me dis m’étonne : « Mon fils me manque très peu à côté de toi. » et cela me ferait de la peine si c’était vrai ; Ce qui est certain c’est que Robert était trop petit lorsque tu l’as quitté pour pouvoir te laisser des souvenirs très vivants de lui. C’était encore une petite bûche mais si tu le quittais après avoir vécu 1 an avec lui, tu ne penserais pas comme cela.
– Quant à aller seule te chercher à Marseille, ça non. Car au fond je ne sais pas jusqu’à quel point tu serais satisfait. Seulement comme je pense bien que ta mère ne serait pas contente si tu allais3 semaines en Algérie sans l’avoir embrassée, tu pourras embrasser ton fils à Paris et même il serait sage que je t’attende aussi à Paris, bien que ce soit un réel chagrin pour moi, qu’est-ce que ça te ferait de me voir 2 jours plus tôt au plus tard ? Vas, ne parlons pas de ça, tu me diras dans une des lettres qui précèdent ton retour ce qu’il faudra que je fasse et je t’obéirai.
– Tu m’étonnes en me disant que je ne t’ai pas parlé des 2 feuilles que tu m’as envoyées de Djibouti, l’exposé de la politique française en Afrique. Je les ai lues et gardées avec tes lettres. Et je relis le tout très souvent aussi bien pour mon plaisir personnel que quand dans ma famille on me demande ce que tu fais, etc.
– Je travaille ferme la photo, j’en fais une chaque jour en tâchant toujours de corriger le défaut trouvé la veille. Je suis sûre de mon jour à présent, j’ai trouvé sur la terrasse qui longe la maison du côté du Nord, juste la lumière nécessaire. Je crois que c’est le développateur au paramidophénol qui n’est pas bon, c’est trop prompt, les détails ne viennent pas.
– Je t’en prie, ne te gêne pas pour m’envoyer de l’argent, je ne suis pas à court. Je t’ai expliqué il y a quelques jours que s’il le fallait, je vendrais l’obligation ottomane, après le détachement du coupon dans un mois, et je ne perdrais rien car cette valeur que j’ai payée 412,55 vaut aujourd’hui 425 + les 10 Fr. que je toucherai. En admettant même qu’elle baisse après le coupon, elle a des chances pour ne pas tomber en dessous de 412,55, je ne gagnerai que 10 Fr. de cette façon. Ce qui m’a décidée à acheter cette valeur-là, c’est que Papa m’a dit qu’il en avait 50, il faut croire que c’est sûr.
– J’ai encore 800 Fr. dans mon tiroir pour août et septembre. Mes parents ne me feront rien payer pour la nourriture en août comme ils le font chaque année pour les Guilhem qui passent tout l’été chez eux. J’ai donc largement assez. Ensuite (pour répondre à ce que tu me dis), je te ferais remarquer que jamais je n’ai demandé un sou à mes parents. Si Maman m’a reproché un jour d’avoir placé trop vite sans réfléchir, que j’allais être à court, c’est qu’elle avait envie de me faire une observation ce matin-là et voilà tout. Je ne m’en émeus pas autrement. Tout est du reste remboursé maintenant, n’y pensons plus.
– Il me faut aller demain déjeuner à Orsay, zut ! Mais il le faut, je n’y ai pas mis les pieds depuis mon mariage. Bonsoir, à demain
Vendredi 5
Éreintée hier soir en rentrant, je me suis couchée et j’ai dormi jusqu’à ce matin 7 h 1/2, interrompue seulement 2 fois 10 minutes par ton fils qui tétais. Il y a longtemps que je ne m’étais si bien reposée (depuis 8 ou 10 nuits, Robert me fait un train d’enfer) mais ce n’est pas encourageant car à mon réveil, j’ai été prise de mes affaires qui arrivent je ne sais pourquoi 2 ou 3 jours en avance, c’est rasoir.
À Orsay, tout le monde m’a chargé de ses amitiés pour toi, j’aurais voulu aller dans l’après-midi embrasser ta mère à Wissous puisque j’étais à moitié chemin, mais les trains ne correspondaient pas. J’avais un peu compté que Gabriel Delattre me conduirait en voiture : il ne l’a pas proposé et je n’ai pas voulu lui demander. J’aimerais mieux me pendre que de demander un service de ce genre là.
– Tu trouveras ci-joint une photographie qui te fera peut être plaisir. On la trouve bien ressemblante et nette, tu me diras ce que tu en penses. C’est un essai que j’avais prié Lucile de faire, c’est pourquoi je n’ai pas ton fils dans les bras. L’appareil est bon, l’éclairage est bon, c’était le développateur qui était mauvais et qui rendait les anciennes photos tremblées. Celle-ci a été développée avec de l’hydroquinone dont je te donne la formule et est elle est bonne. Elle a été posée 1seconde 1/2 à 5 h du soir. Et à l’avenir, je tâcherai de faire poser ton fils ; L’instantané laisse toujours à désirer, c’est bon pour le paysage ou pour une scène prise sur le vif mais pour le portrait, la pause est bien préférable.
Ai-je l’air moins grognon que sur mes photos de Mers ? Je pensais à toi juste au moment où Lucie a posé le doigt sur l’appareil ; par conséquent d’après ma tête, tu pourras facilement voir ce que je pense de toi.
Je te taquine mon chéri, ne m’en veux pas : je voudrais t’embrasser en te disant cela, oh ! que c’est dur ! reste longtemps en Chine si tu veux profiter de ta liberté car je crois que jamais lorsque tu seras revenu, je n’aurai le courage de te laisser repartir.
– Ton fils te dit Bonjour de la main perpétuellement, et il envoie des douzaines de baisers à ta photo, je suis obligée de la débarbouiller souvent car à force de le lécher, le verre est sale.
– Robert reprend du lait, 3 ou 4 timbales par jour (avec sa soupe il boit son litre)+ un œuf dans du bouillon ou de la panade.
– Tu me recommandes dans tes dernières lettres d’aller voir Potocki, j’irai certainement si je souffrais de nouveau puisque tu y tiens. Je n’en vois pas la nécessité pour l’instant, mes affaires ce mois-ci me sont arrivées très normalement avec un peu d’avance c’est vrai mais sans mot de reins, ni de côté comme il y a 3 mois. Je me crois de nouveau jeune fille.
– Si tu savais comme je pense à toi souvent, souvent. J’espère un peu sans beaucoup y compter cependant que tu reviendras dans le courant de l’hiver prochain. Si nous pouvions passer le mois d’avril en Algérie, ce doit être la saison la plus agréable.
– Papa a vu dans l’Officiel d’aujourd’hui que Monsieur Degouy était nommé Commandant de la défense mobile à Dunkerque, ce ne doit pas être à dédaigner.
– Je t’envoie « les Débats » et plusieurs Officiels de la part de Papa.
Je t’aime mon mari bien-aimé et t’embrasse de tout mon cœur. Cela m’encourage de penser que tu m’aimes, tu es bon, mille baisers,
Geneviève
41e Dimanche soir 28/08/1898
Mon chéri,
Ayant reçu ce matin en rentrant de la messe, la nouvelles de la mort d’Yvonne, je suis partie immédiatement à Paris chercher du noir, passée à Wissous embrasser Sophie et ce soir revenant à 8 h 1/2 sans avoir dîné, je me couche bien vite mais je te dis Je t’aime, je t’aime, je t’aime plus que tu ne crois et ne puis cesser de te le répéter,
Souris
Lundi 29 août – 5 h 1/2 soir
Maintenant que je suis au calme et que tout est fini, je vais te dire tout ce que je sais et que ta mère et Sophie n’auront peut-être pas le courage de te dire.
Dans ma dernière lettre mardi, il n’y avait plus grand espoir de sauver Yvonne. cependant avec toute la vie qu’il y a chez une enfant de 5 ans, et le poumon étant à peu près dégagé, le médecin espérait toujours. Le vendredi 26, on a fait une ponction pour essayer de tirer le peu d’eau qui restait dans le poumon (c’était le seul mais extrême moyen puisque les vésicatoires étaient interdites à cause du cœur) et samedi 27, la journée a été épouvantable, les étouffements étaient fréquents et longs, la pauvre petite criait comme une femme qui accouche m’a dit Sophie. Elle appelait tout le temps sa maman, la tenait par le coup en lui demandant de ne pas la quitter et enfin, à 6 h, elle a rendu le dernier soupir. Marg était là avec Sophie et voyant que la petite s’en allait, Marg a couru chercher ta mère mais sans la trouver. Pendant ce temps-là, ta maman qui ne se doutait pas que la fin était venue, entre dans la chambre, voit Sophie en sanglots, la petite morte, et sans dire un mot, ressort et va s’enfermer dans ton bureau. Aussitôt Berthe qui avait été prévenue, tambourine aux portes du bureau, appelle ta mère qui ne répondait rien. Enfin, au bout d’un 1/2 heure, elle se décide avec le jardinier à escalader la fenêtre et trouve ta mère évanouie, à genoux par terre. Tu comprends si Berthe a eu peur. Elle a frictionné sa mère pendant une 1/2 heure avant de la faire revenir à elle. Il y a eu là évidemment quelque chose de très pénible entre ta mère et tes sœurs, je l’ai senti hier dans ce qu’elles m’ont dit. Ta mère en a beaucoup voulu à Marg de n’être pas venue la chercher à temps et Sophie en veut à ta mère de n’être pas restée là, voyant que la petit s’en allait petit à petit car on peut dire que depuis 2 heures où ces étouffements si forts ont commencé, on la voyait perdue. A ce qu’il paraît que ta mère a énormément souffert depuis 8 jours qu’Yvonne demandait tout le temps sa mère : « Je veux m’enfermer à clef avec Maman, que personne d’autre n’entre, pour être toutes les deux ensemble, etc… » C’est tout naturel de la part d’une enfant malade mais pénible pour ta mère qui ne vivait que pour soigner cette petite depuis 15 mois qu’elle lui était confiée. Ta mère en était très agacée, très nerveuse, je l’avais déjà remarqué, et ne pouvait s’empêcher de répondre quelquefois un peu durement à Yvonne qui aurait bien voulu de sa grand-mère mais à condition que celle-ci ne bougeât pas d’un fauteuil avec son tricot. Elle voulait être câlinée la pauvre petite mais pas bourrée et n’avoir aucun va et vient autour d’elle, ce qui est impossible à ta mère quand elle est ennuyée.
Voilà ce que Sophie m’a dit hier avec un profond chagrin parce qu’après avoir vu souffrir sa fille, elle voyait souffrir sa mère, et puis son mari, et pas un seul des 6 enfants qui lui restent n’était là pour l’embrasser ! J’ai passé 3 heures à Wissous hier avant dîner, pauvre Sophie ! C’est affreux de voir une mère perdre son enfant. Je suis restée seule avec elle pendant qu’on mettait Yvonne en bière. Si tu avais vu son désespoir. Elle avait du chagrin de ne pas t’avoir près d’elle, ni son mari, ni ses fils, ni son frère ! pour accompagner sa petite fille. Elle avait envoyé un télégramme à Guillaume en le conjurant de ne pas venir pour ne pas laisser ses enfants à la merci de bonnes inconnues dans un pays dangereux paraît-il, avec beaucoup d’eau, de chasses, etc. Et puis elle disait avec beaucoup de raisons : Si Guillaume pouvait revoir sa fille, bon mais pour trouver 4 planches, autant qu’il ne vienne pas. Et Sophie part ce soir pour Sistels avec ta mère qui l’accompagne pour 3 ou 4 jours seulement. J’en suis heureuse pour toutes les 2 car ça les sortira un peu de Wissous. Sophie disait hier qu’elle ne mettrait plus les pieds à Wissous, ni elle ni ses enfants et ta mère parlait de le vendre immédiatement. Tout cela passera mais je comprends ces impressions-là.
Aujourd’hui, c’était l’enterrement à 11 h. je suis partie en voiture avec Papa, Maman, Marguerite qui avait tenu à venir avec moi. La famille n’était pas au complet. Tu manquais, toit d’abord mon aimé chéri, et c’était le plus grand trou pour moi puis Guillaume et les 2 ménages Lachelier qui sont en Suisse.
Sophie a fait mettre sa fille dans le cimetière de Wissous, comme le petit Friquet l’année dernière, en attendant qu’elle fasse bâtir une tombe quelque part. Ils parlent de Chatou mais ne sont pas encore fixés. Ils ne veulent pas de Paris parce qu’il n’y a personne de leur famille. J’y pense quelquefois pour nous, si nous venions à perdre Robert, j’en ai le cauchemar, eh bien, il me serait infiniment pénible d’être loin de mon enfant. je voudrais l’avoir tout près, tout près de moi à Paris à moins que tu ne tiennes absolument à ce qu’il aille à Chatou mais j’avoue que cela me serait affreux.
Laissons ces idées noires mon chéri, je m’en voudrais si je ne te disais pas tout ce qui me vient à la pensée au moment où je t’écris, mais ai-je raison de t’attrister ? Qui t’embrassera…
…
21 septembre 98
… moitié par l’un, moitié par l’autre.
8 h du soir
Je suis plongée dans une lecture qui me passionne. C’est une série d’articles de Jaurès parues dans « La Petite République » et dans lesquels il reprend toute l’histoire Dreyfus depuis le début, et prouve, preuves en mains, l’innocence du condamné de l’île du diable. C’est d’un intérêt saisissant, très étudié, très raisonné, sans phrases, sans injure à l’état-major, c’était épatant.
Si tu n’étais pas officier, je te les enverrais car ça vaut la peine d’être lu, mais je serais trop désolée de t’attirer des observations de tes chefs s’ils savaient que tu reçois un journal socialiste, défenseur de Dreyfus, qu’arrivera-t-il ? Je n’en sais rien mais quelle honte pour ces officiers supérieurs ! si la lumière se fait et qu’on reconnaisse qu’il y a eu erreur et entraînement et si cet homme est innocent, quelle horreur de penser que depuis 4 ans il souffre le martyr moralement et physiquement. Si tu lis ses lettres à sa femme et à Maître Demange, c’est infiniment plus empoignant que la correspondance de Baïhaut que nous lisions ensemble à Brest.
Laissons ce sujet, c’est triste.
– Nounou part demain matin dans son pays pour 15 jours. Cette absence m’ennuie car je vais être obligée de m’occuper presque exclusivement de Robert, la personne que je prends pour remplacer Nounou devant venir tous les matins jusqu’au 1er octobre et 3 fois par semaine dans l’après-midi mais elle est occupée à partir du 1er octobre et il me faudra chercher encore quelqu’un jusqu’au 6 ou 7 que me reviendra Nounou. C’est surtout pour faire mon ménage et les savonnages que je prends quelqu’un et aussi pour ne pas être en embarras chez Maman car à la rigueur je pourrais m’en passer en ne bougeant pas et ne quittant pas Robert. Il n’y a que pour le bain et pendant mes deux repas que j’ai besoin qu’on me garde Robert, surtout dans le premier cas, je ne peux pas y arriver seule. Lundi, Maman est allée faire une course à Paris, j’ai été obligée de remplir la baignoire avec Robert sur les bras puis, pendant que je l’habillais, j’ai prié Georgette de faire cuire l’œuf à la coque ; elle a mis un paquet de sel tel qu’il a fait vomir ton fils. Tu comprends que ça ne m’avance pas et que je préfère me donner plus de peine que de demander des services à des gens qui ne savent pas.
– Ton fils n’a plus trace d’urticaire, c’est passé en 12 heures, le calomel lui a éclairci le teint, il a maintenant des petites joues comme des pommes d’apis qui font mon bonheur et qui feraient le tiens si tu en pouvais jouir, c’est délicieux à embrasser, frais et ferme comme la partie opposée de son corps. J’espère que bientôt tu le verras ce petit homme que nous aimons et qui est à nous deux tout seuls. Je t’aime.
Jeudi soir 22
Papa a eu la complaisance de mettre aujourd’hui à la poste à Paris les deux volumes de Ollé-Laprune et celui de Demolins, en 3 paquets. J’ai préféré employer ce moyen que de m’adresser à Monsieur Schwérer pour deux raisons :
1° Parce que ça m’ennuyait considérablement de lui écrire ;
2° Parce que le paquet te parviendra plus vite : « la caravane » mettra bien 2 mois pour te rejoindre et si tu revenais par hasard dans 2 mois, M. Schwérer n’aurait pas pu te joindre. Je n’ai pas tout à fait terminé « À quoi tient la supériorité des anglo-saxons » Je vais l’achever demain ou dimanche. Il me semble que c’est bien beau pour être réel. En tout cas, il serait fort difficile d’élever ses enfants de cette manière-là dans le milieu où nous vivons. À mesure que Robert grandira nous causerons éducation pour décider ensemble de faire ce que nous croirons le mieux et j’espère que nous réussirons à en faire un homme.
– Mes sœurs me taquinent parce que je reçois trop de lettres : en effet, chaque fois que le facteur vient, il y a toujours une, deux et quelquefois 3 lettres pour nous ou pour moi. Il nous arrive en ce moment d’abord pas mal de cartes en réponse au billet de faire-part d’Yvonne que ta mère a envoyés cette semaine. Ce matin, j’ai eu une lettre de ta sœur Marg. pour me dire qu’il est convenu qu’elle viendra déjeuner dimanche avec son mari et ses enfants, une autre lettre de St-Martin qui s’excuse de ne pas être encore venu me voir (je lui avais demandé de venir dîner un jour de cette semaine) étant très retenu à Montsouris en l’absence de tous. Tout le monde est en congé dit-il excepté moi. Il est obligé d’aller souvent chez M. de Bernardières à Poissy.
– Te rappelles-tu d’une garniture d’ombrelle, en argent, que ta mère m’avait envoyée pour mes étrennes à Brest ? Eh bien, je viens de la faire monter, ce qui me fait une ombrelle très chic et qui peut très bien recevoir une averse car elle est noire. Elle n’a qu’un défaut c’est d’être un peu chère : 21 Fr. Je fais des folies ce mois-ci, j’ai été obligée d’acheter aussi 2 paires de petits rideaux neufs pour notre appartement car ceux qui me viennent de chez Maman ou de la rue des Ursulines commencent à être en loque.
– J’ai pour remplacer Nounou, une jeune femme très soigneuse et très propre. Elle est mariée depuis 2 mois à un maçon de Meudon, c’est une belge. Je n’ai que l’ennui d’être obligée de la laisser aller à 11 h faire le déjeuner de son mari et de me quitter à 6 h 1/2 le soir. Ce soir j’ai essayé de coucher Robert avant mon dîner à 7 h 1/4 mais ça n’a pas plu à M. qui m’a fait une comédie et obligée à me déranger 2 fois de table, ce qui me déplaît.
Nounou est partie enchantée naturellement me promettant bien d’être de retour dans 15 jours. Dois-je y compter ? Attendons.
Je donne à la femme de ménage 1,50 Fr. par jour et je la nourris, petit et grand déjeuners. Au contraire quand elle ne reste que la matinée, c’est 0,90 de 7 h à midi et je ne la nourris pas. Je suis heureuse d’avoir retrouvé un petit compagnon de nuit. J’ai mis son lit tout près, tout près du mien et je le regarderai dormir comme nous le faisions ensemble à Brest. Je t’aime, un baiser.
Vendredi matin 7 h 1/2 – 23 septembre
Ton fils a été sage cette nuit. Il m’a fait une colère à minuit ; à part cela, tout s’est bien passé et je me dépêche de t’écrire pour donner ma lettre à Papa part à 8 h.
– As-tu su que Monsieur Ferrand avait trouvé moyen de se faire nommer à Paris avant même d’avoir fait son déménagement pour Toulon ? C’est épatant le toupet de ces ingénieurs !
Je t’envoie une lettre de Margot que j’ai reçue cette semaine. Tu verras comme elle est gentille : Et c’est ainsi qu’elle m’écrit et me parle toujours, aussi je l’aime bien.
Je t’envoie les Débats et la revue Pensa que je n’ai pas eu seulement le temps de parcourir. Marguerite part demain à Nemours avec son mari et ses enfants, elle me donne de l’ouvrage, des robes à ses filles à faire, etc. Je ne demande pas mieux que de lui rendre service mais avec tout cela, je n’ai pas le temps de m’ennuyer une minute par jour ; je trouve le temps long néanmoins loin de toi, mais c’est beaucoup de m’avoir jamais à se dire : Qu’est-ce que je vais faire ? Je fais pas mal de piano aussi et c’est pour toi que je le fais puisque ça te fait plaisir et puis je couds beaucoup pour ton fils, je suis en train de lui finir sa 12e robe blanche. Tu vas être effrayé ! Et cependant ce n’est pas de trop car il en met à peu près une par jour et comme on ne fait la lessive qu’une fois par semaine… je lui ai fait aussi des chemises de nuit adorables, ouvertes sur le côté avec un petit galon rouge, c’est délicieux. Je lui festonne des brassières de flanelle, etc… Enfin, je veux beaucoup travailler pour lui pendant que j’ai du temps et quand la petite sœur s’annoncera, je n’aurai rien à faire pour elle, tout lui restera de son frère et je serai toute à toi.
Roux vient d’embarquer sur le « Carnot ». Je voudrais bien avoir des nouvelles de son ménage. Comment marchait-t-il ? Y a-t-il un héritier en route ?
Je t’aime mon mari aimé, adoré et voudrais tant t’embrasser. Combien de temps encore faudra-t-il rester séparés ? Comme c’est long, 7 mois avant-hier que nous nous sommes quittés.
Mille baisers où tu sais
Geneviève
Lundi 28 octobre 1898- 10 h du soir
Lucie est venue dîner avec moi. Papa vient de la chercher, c’est un but et une occupation pour lui devenir la chercher. Si tu voyais comme il a mauvaise mine, ton beau père ! C’est un coup pour lui que sa retraite ! J’ai peur qu’il n’en soit malade.
– Je suis allée reprendre une douche ce matin et ne suis pas ressortie dans l’après-midi. Il a plu à verse toute la journée et Robert est resté enfermé.
– Comment se fait-il que tu n’aies pas pensé à l’anniversaire de notre mariage ? Tu m’écris le 21 octobre sans m’en parler. T’a-t-il donc laissé si peu de souvenirs ? Ou plutôt de mauvais, ue tu ne m’en dise rien ? Je me couche mon chéri, à demain, baiser.
Mardi 29 – 8 h du soir
Robert n’est pas sorti encore aujourd’hui, c’est un déluge et une obscurité. Je n’y voyais pas clair dans la fenêtre pour déjeuner. C’est ennuyeux de laisser cet enfant enfermé mais que veux-tu ? Je ne peux pas le faire promener de long en large 5 minutes sous la pluie. Bien que je n’aime pas le conduire faire des visites, Je l’enverrais bien chez Marguerite ou Maman qui sont relativement près de moi, mais c’est encore un 1/4 d’heure ou une 1/2 heure maintenant que l’esplanade est barrée et qu’il faut faire des détours.
– Je suis allée chez ta sœur rue de Compiègne. J’y ai vu ta mère avec Lilette, Berthe et ses 3 enfants, Me Combenale, etc. Ta mère était très agitée de Me Chattard qui vient de perdre son mari pendant un voyage qu’ils faisaient ensemble à Rome. Ta maman y était depuis ce matin, elle avait laissé Marie seule, ne se levant pas encore, et lui emmenant sa fille !
– Marg. m’a un peu ennuyée en me disant une chose que je ne savais pas : Je t’ai écrit que j’avais demandé à M. A. Personnaz de me donner la facilité d’acheter 1° ma voiture d’enfants (au mois de mai dernier), 2° un lit d’enfant, 3° un éventail pour Lucie, 4° un sac également pour elle, 5° un canapé pour notre salon d’ici. Je savais que ta mère, tes sœurs (surtout Fernande) employaient souvent ce magasin-là et je croyais pouvoir faire comme elles, d’après ce que me disait ta mère. Marg. aujourd’hui m’a dit qu’elle n’achetait rien par Personnaz parce qu’elle ne trouve pas cela très délicat. Il a par exemple une remise de 30 % chez tel fournisseur, il ne fera bénéficier ses clients que de 10 % et en gardera 20 % pour lui, tandis qu’à nous il donne la remise entière de sorte qu’il ne gagne rien, qu’il perd plutôt avec les dérangements que ça lui donne. Je t’avoue que je regrette ce que j’ai fait ; ça m’ennuie de penser que j’ai des obligations à ce vieux garçon ; la voiture, le lit et l’éventail sont achetés, c’est bien ; mais je ne continuerai pas et je suis reconnaissante à Marie de me l’avoir dit. Du reste, c’est étonnant comme nous avons une quantité des mêmes idées toutes les deux. C’est elle certainement qui de chez toi me rappelle le plus ma famille et ça me fait plaisir de causer avec elle.
– Quant au canapé que je désire, car je préfère avoir un petit canapé à 2 places plutôt que 2 chaises, c’est plus facile à transporter, ta mère m’a dit qu’elle voulait me donner un meuble de salon pour mes étrennes et qu’elle avait justement pensé à un canapé, seulement elle le voudrait en canne et bois tourné comme les chaises de salle à manger de Wissous. Je ne sais comment lui dire que ça ne me plaît pas beaucoup et que je préférerais en noyer au chêne ciré. Si ça coûte trop cher, je rajouterai puisque je pensais toujours l’acheter.
– Ce qui me tente aussi c’est un petit pot à lait en argent pour le thé, et une nappe et serviettes à tes. Je vais tâcher de carotter ça à Grand-père. S’il me vient quelqu’un ici, je n’ai même pas de quoi offrir de tasse de thé, c’est piteux ; Des 4 tasses que tu avais autrefois à Brest, il ne reste plus que 3 dont l’une est sans anse ! j’en aurais honte… L’autre jour, Me Garnier n’avait que 2 tasses à thé, la 3e à café mais elle est en meulé, c’est pardonnable, tandis que nous…
– Si tu voyais ce qu’on fait de l’esplanade des Invalides, il n’y a partout que trous et travaux, elle est entièrement entourée de planches comme le cours la Reine et il y a déjà 2 palais qui s’élèvent à la hauteur d’un premier étage. Du pont Alexandre III, on ne verra le dôme des Invalides qu’au bout de la ligue du milieu entre les allées ; Je ne comprends pas pourquoi on masque la façade.
Et puis cette gare des Moulineaux qui ressemble à l’hôtel Terminus devant le ministère des affaires étrangères au coin du quai. Paris est affreux en ce moment, il n’y a que palissades partout sur les places, les carrefours ; on détourne des égouts, on passe l’électricité, on fait le métropolitain, etc….
…
Mercredi 2 novembre – 8 h du soir
Je n’ai plus de papier à lettres, aussi excuse-moi de plier la première feuille venue en deux. Ça te sera bien égal sans doute du moment que je te parle de ton fils. C’est un amour que cet enfant, il est joli, aimable, très intelligent et j’espère que tu sera fier car je t’assure que je suis étonnée d’avoir un fils aussi bien partagé. Il a une santé superbe par-dessus le marché et s’il n’est pas trop paresseux ni rageur, nous en ferons quelque chose de bon. Dans 4 mois, tu l’auras vu ce fils, j’espère même avant.
Jeudi 3 – 5 h
Je reviens de Paris, mon Charles chéri. Une lettre de Maris L et une autre de Marg. m’avaient prévenue qu’elles se réunissaient aujourd’hui pour souhaiter la fête de ta mère chez Marie, malgré la pluie et le vent qu’ils faisaient depuis ce matin. J’ai voulu y conduire ton fils, pour toi et rien que pour toi, pour que tu ne puisses pas me reprocher de ne pas y mettre de l’empressement mais je t’assure que de la façon dont j’ai été reçue par ta mère, j’aurais aussi bien fait de ne pas y aller, risquer de faire attraper du mal à Robert par un temps pareil, me forcer à marcher, et pour tout cela ! Non, tu sais, il y a des jours tout de même ou c’est de trop ! Ce n’est pourtant pas ma faute si Sophie en veut à ta mère depuis la mort de sa fille et n’est pas venue aujourd’hui. La dernière fois que j’ai vu ta mère seule chez Marie, elle avait été charmante pour moi, bonne comme elle ne l’avait jamais été. j’en était revenue tout heureuse.
Pardonne-moi cette page où je suis montée plus vite que je n’aurais voulu, je ne devrais pas te dire tout cela ; c’est ta mère et tu l’aimes, plus que moi et tu as raison mais néanmoins j’ai du chagrin, pas pour moi mais pour ton fils qu’elle ne regarde que quand je l’y conduis, qu’elle ne vient jamais voir, pas plus à Paris qu’ici.
Sophie n’est pas venue aujourd’hui comme je te le dis et tes sœurs Marg. et Marie en ont beaucoup de chagrin (Berthe, elle, est dans son lit). Sophie me l’a dit plusieurs fois déjà et elle l’a répété l’autre jour à Mlle Faivre, elle est inconsolable parce qu’elle est persuadée que si son Yvonne est morte, c’est que ta mère l’a mal soignée, 1° en la faisant coucher au chalet où le froid lui a fait rentrer la goure en une nuit, pendant que sa petit sœur attrapait dans la même chambre un abcès dans la gorge ; 2° cette gourme s’étant jetée sur le cœur, il fallait énormément de ménagements pour cette petite et ta mère la rudoyait beaucoup paraît-il. C’est Sophie qui m’a dit tout cela, ta mère ne m’en a jamais parlé bien entendu. Quoiqu’il en soit, c’est très triste et ta mère, comme Sophie, en souffre. Si on ne t’en a pas parlé par lettre, n’aies l’air de rien savoir par moi.Je n’en ai jamais parlé qu’à tes sœurs ou Mlle Faivre mais jamais ici à Maman.
Je continue de prendre mes douches, la 17e ce matin, ça me fait maigrir. Je n’ai manqué qu’une injection depuis 10 jours. Est-ce bien ? J’ai d’autant plus de mérite qu’à présent, je souffre bien davantage, c’est presque continuel. Les remèdes agissent probablement sur moi par l’effet contraire. je m’efforce pourtant à marcher peu et à rester 9 h dans mon lit.
Si tu savais comme je t’aime, mon Charles chéri, comme le temps me paraît long. Je ne sais ce que je donnerais pour passer avec toit 2 bonnes années à Brest, bien installés dans nos meubles, bien tranquillement à voir pousser nos enfants et nous laisser vivre comme des gens heureux. Ce temps-là viendra-t-il ? C’est une question que je me pose 200 fois par jour. Je t’aime tant et tant, tu ne t’en doutes pas, un baiser,
Vendredi 8 h du matin, 4 novembre
En relisant cette lettre mon Charles chéri, je me demande si j’ai vraiment raison de tout te dire. N’est-ce pas te tourmenter inutilement quand tu es si loin des baisers de ta famille ?
Dans 3 mois, enfin, tu seras sur le paquebot selon toutes probabilités. Aujourd’hui, 4 novembre, la St Charles, c’est la première fois que je la passe loin de toi. Serons-nous ensemble l’année prochaine ? Je me casse la tête à sonder l’avenir et cela ne me sert à rien puisque je ne peux rien savoir.
11 h
Un mot d’adieu avant de partir à ma douche. Je t’aime, encore et toujours et voudrais t’embrasser. Ton fils va très bien, n’a été ni fatigué, ni enrhumé de sa course d’hier. Voilà le 2e jour de mauvais temps que nous avons depuis 3 mois. S’il continue, je songerai à rentrer bientôt mais je suis si bien soignée, entourée ici, et si mal chez moi quand tu n’y es pas. Nounou restera bien ici jusqu’au 15. Grand-père ne s’en plaint pas. Quant aux Guilhem, ils ont dû reculer leur départ à cause de Marg. qui est très fatiguée à la suite de son sevrage. Elle souffre énormément de l’estomac. Au revoir, à bientôt, un bon baiser de
Ta Souris
53e Dimanche 13 novembre 98
Mon mari chéri,
Je n’ai vraiment pas de chance ! J’avais prêté hier, un instant à Robert la clef de mon bureau pour qu’il la morde (ça lui fait du bien aux gencives) et le petit mutin l’a si bien cachée que je la cherche depuis ce temps-là sans al trouver. J’ai remué entièrement la chambre dont il n’est pas sorti avec la clef. Je n’y comprends rien et en suis tout ennuyée. Je ne peux avoir ni papier à lettres, ni tes lettres (c’est ce qui me manque le plus dans cette longue journée du dimanche). J’en ai pleuré après le déjeuner, d’ennui, de découragement, de fatigue, de tout enfin : je suis aussi à plat qu’on peut l’être. J’ai mal partout, au côté, aux reins, aux genoux, aux dents et des rhumatismes dans les épaules, tu vois que c’est complet. Je ne sais pas pourquoi je vais si peu bien depuis le sevrage de Robert. Tu ne me retrouveras pas entière, je ne sais même pas si je pourrai aller à Marseille, si je ne peux pas t’accompagner ensuite en Algérie ?
J’ai passé hier mon après-midi chez les Garnier. Me est toujours très souffrante. Nous nous sommes raconté mutuellement nos doléances et je t’assure que nous broyons du noir l’une comme l’autre. Voilà le temps qui se met à la brume pour comble de bonheur, ce qui n’est pas fait pour égayer mes pensées, enfin… C’est pas tous les jours drôles de vivre. M. Garnier, qui ne nous a pas quittées de la journée, nous a secouées un peu, heureusement, en nous disant des bêtises. Il a l’air d’avoir plein le dos des maladies de sa femme qui ne parle que de s’évanouir et il est d’un bonté ! elle le fait marcher et le voici comme une femme de chambre. Leur petit Odette est une grosse et jolie fille de 11 mois 1/2 qui pèse 22 livres et a des joues roses qui font plaisir à voir. Sa maman n’a pu la nourrir que 3 mois et encore avec peine, la petite ne tétait que 2 fois par jour on a continué ensuite au biberon. C’est un beau bébé que je compare à Robert comme teint, comme force, comme débrouillage, elle est très avancée et fait toutes les petites singeries de Robert. Son papa lui apprend à dir « bougre », ce qui fait le désespoir de sa mère. Ce sont des bébés infiniment plus débrouillés pour leur âge que le petit Jacques Guilhem ou le petit Barthélémy Lachelier. Surtout ne dis jamais cela à leur maman, elles t’en voudraient. Jacques, lui est très gros et en avance pour ses dents puisqu’à 8 mois, il en avait 8 alors que Robert n’en avait que 6 à 1 an, et Odette 4 à 1 an. Quant au petit Lachelier, je trouve qu’il n’a pas l’air très bien portant, il est excessivement nerveux, pâle et pas très gros. Il est rai que je le vois à côté de son frère qui est un colosse.
Malgré mes misères, tu vois que nous n’avons pas à nous plaindre et pourtant si tu savais à quel point je me trouve malheureuse d’être loin de toi. Oh non c’est horrible ! 1 an de séparation, j’en meurs.
Tiens, j’aime mieux te laisser, ça me rend malade, je vais lire, ça vaudra mieux. ‘ai commencé aujourd’hui Manon Lescaut, je vais l’achever.
Je t’aime, encore 4 mois mon Dieu !
55e Vendredi soir 25 novembre 98
Mon mari chéri,
Je viens me reposer en te écrivant, causer avec toi me fait du bien quoique je t’ennuie toujours avec mes mêmes histoires.
– Voilà ce que je viens de décider non sans peine. La sœur de Nounou va s’en aller, songe que depuis 3 jours, elle n’a pas su me faire cuire une bonne pomme de terre ! C’est une fille pleine de bonne volonté mais que je ne peux garder puisque c’est la sœur qui est forcée de cuisiner et moi de garder Robert. Enfin je n’insiste pas pour ne pas t’assommer, je vais m’arranger pour me débrouiller le mieux et le plus économiquement possible et pour ne pas me faire mal à l’estomac. C’est la fille de Nounou qui va rentrer provisoirement chez moi à 30 Fr. par mois. Celle-là sait cuisiner, j’en suis sûre parce qu’elle est venue cet été passer quelques jours à Meudon chez Maman.
– J’ai vu Mlle Faivre tantôt, elle est plus calme, Mlle Moreau se remet : elle a trouvé ton fils délicieux mais celle prétend que je le fatigue à lui apprendre trop de choses, c’est vrai qu’il est débrouillé et que je m’amuse à éveiller son intelligence, peut-être plus tôt que je ne le devrais puisque tout le monde me le dit.
– Je prends ta 42e lettre pour y répondre, ce que je n’ai pas encore fait.
– D’abord ne fais pas attention à la couleur anémique de mon encre, c’est celle achetée par toi l’hiver dernier qui a blanchi dans son flacon de grès.
– M. Hennecart est-il toujours aussi gai que me le disait l’autre jour M. Garnier qui a été embarqué avec lui ? Il le qualifiait de désopilant.
– Je trouve et ne suis pas la seule, que Bernadette s’est étonnamment fortifiée, cela te frappera probablement comme toutes les personnes qui sont restées quelques temps sans la voir, elle est toujours un peu difficile de caractère, nerveuse parce qu’elle a été un peu gâtée étant plus délicate, mais celle n’a plus absolument rien au cœur, je l’ai vu dormir maintes et maintes fois, elle respire tranquillement, régulièrement, c’est bien heureux pour ses parents ; Eus sont persuadés que c’est Mers l »année dernière qui lui a fait du mal ! Personne n’en saura jamais rien.
– Tu me trouves économe mon chéri ! Attends un peu, tu ne perds rien pour attendre. Ton argent file à grands guides depuis quelques jours, et pourtant mes parents tiennent à me donner le lit complet de Robert, c’est un plaisir pour eux que de donner le lit de leurs petits-enfants. Quant à moi, je n’ai pas besoin de dépenser grand-chose pour ma toilette. Je me rafistole des bouts de chiffon pour me faire un chapeau. Et c’est Maman qui habille presque entièrement Nounou et Robert. Tu as encore de la chance, tu sais, d’avoir une belle-mère comme cela ! M. Garnier en dit autant de la sienne qui lui a rendu son mioche et la nourrice entièrement vêtus pour l’hiver.
– Comment peux-tu penser que j’ai été au bord de la mer pour séparer ton fils de son téter !!Crois-tu donc qu’après avoir eu le courage de me séparer de toi, j’ai encore celui de quitter Robert volontairement, pour mon plaisir ? Tu ne me connais donc pas.
– Lucie a acheté depuis longtemps l’atlas Vidal Lablache que tu lui avais conseillé et elle en est très contente. Moi aussi il m’a beaucoup servi à Meudon.
– Tu me dis que tu n’as pas de sujet pour faire de la photo, et bien et toi ? Ne peux-tu pas te faire prendre par un de tes camarades, développer et m’envoyer un de ces petits papiers qui me feraient tant de plaisir ? C’est pas gentil et j’en suis fâchée, du reste tu n’auras qu’à être gentil quand tu reviendras car oui, j’ai à te gronder pour plusieurs choses que je t’expliquerai de vive voix.
– Je te remercie d’avoir pensé à acheter de la soie mais je crois que j’aurais honte d’en faire des chemises et que je la garderai pour des corsages ou une robe pour ta fille.
Samedi 26 – 8 h1/2 du soir
Mon chéri, J’ai fini de dîner depuis une heure et je trouverais la soirée bien longue si je n’avais déjà lu et relu 20 fois ta 43e lettre reçue cette après-midi… Merci, tu es bon, je t’aime et tu me rendrais la plus heureuse des femmes si je pouvais t’avoir près de moi, à moi toute seule au bout du monde. Merci de ta morale, je sais, je sens que tu as raison mais je suis trop démontée pour comprendre tes beaux raisonnements. Tout ce que je sais c’est que je suis incapable d’élever un fils dans tes idées parce qu’elles sont trop belles, trop bonnes et trop au dessus de moi. Pourquoi a-t-il fallu que j’ai un fils pour commencer ! Ayant une fille d’abord, j’aurais ensuite l’expérience et la sagesse pour un fils venu après.
Laissons les choses telles qu’elles sont, nous n’y pouvons rien que demander à Dieu de nous réunir et de nous éclairer.
– Je vais me coucher et réfléchir à tout cela avant de m’endormir. Au revoir, à bientôt, je t’aime G
…
Vendredi 2 décembre – 3 h
Mon chéri,
J’ai eu la bêtise d’être malade hier, c’est ce qui m’a empêchée de venir causer avec toi : je suis restée pour partie de la journée dans mon lit. J’ai dû avoir chaud et froid avant-hier à ma visite Garnier où on cuisait. Aujourd’hui me revoilà d’aplomb. C’est vendredi et je vais aller chez Hélène Laffargue puisque tu le désires. C’était bien mon intention d’y aller dès mon retour de la campagne mais il n’y a encore que 10 jours que je suis rentrée. Je passerai en même temps chez Jeanne Calmettes qui vient d’avoir un fils, te l’ai-je dit ? Gabriel me l’a annoncé par lettre quelques jours après la naissance, voilà déjà 15 jours, je pense donc qu’elle sera assez bien pour me recevoir. J’irai aussi chez Personnaz et dîner ensuite rue de l’Université mais j’attends pour sortir que Robert soit rentré car il a toussé plusieurs fois cette nuit d’une grosse toux rauque et j’ai si peur du croup ! Je l’ai fait sortir néanmoins car il n’a pas l’air malade, le soleil ne se montre pas mais le temps n’est pas froid ni trop humide. C’est un temps de novembre.
– Tout le monde en ce moment dans ma famille crie après le gouvernement. C’est amusant à entendre : Papa ne peut pas digérer la saleté qu’on lui a faite, Paul est furieux de ce qu’on lui retarde la croix de 6 mois, on lui remet depuis 2 ans de 6 moisE en 6 mois. ! et moi je crie de ce que B ne t’a pas donné de proposition de croix, de ce qu’il t’a fait partir en Chine, etc. Quant à Georges, il crie perpétuellement, alors je n’en parle pas.
Quant à Lucie, elle ne parle plus que de sa miss, elle commence ses leçons lundi et est enchantée, pour combien de temps ?
Il n’y a que Robert qui n’ait pas de soucis et qui soit content de vivre. Tout le monde est à ses ordres, c’est un enfant gâté, alors ça marche. Sur ce, je te laisse pour m’habiller. Je t’aime bien bien fort de tout mon cœur sais-tu cela ? Et je voudrais t’embrasser
Ta souris
58e Dimanche 18 décembre 98 soir 10 h 1/2
Mon mari bien-aimé,
Je rentre de dîner chez mes parents avec les Guilhem et mon oncle Gabriel, j’y avais aussi déjeuné avec ton fils et Mlle Faivre, tu vois que j’ai été bien entourée et quand je te dirai que ce matin j’ai reçu ta 46e lettre, tu comprendras que ma joie a été presque complète si ce n’est que j’ai toujours sur le cœur ce gros chagrin, ce gros point de notre séparation. Je t’aime à un point que tu ne peux pas imaginer et ça me rend folle ; je t’aime d’une façon exclusive, c’est-à-dire que tu passes pour moi avant tout au monde et qu’il n’y a que ce qui te touche qui m’intéresse. Et cela à un tel point que je me demande par moments si je vis ou si je rêve ? J’en suis malade, je me tourmente : si je savais que tu ne me rendes pas cet amour comme je le comprends et comme je le veux, je ne sais pas ce que je te ferais, je voudrais mourir immédiatement. Comprends-tu cela?Tiens je te laisse, je dirais des folies. Baiser.
Lundi matin à 11 h – 19 décembre
Mon chéri, j’ai enfin la paix, je viens de coucher ton fils, il dort, je suis toute à toi avec bonheur. Tous les matins Nounou m’amène Robert dans mon lit à 7 h ou h 7 1/4, je le garde et le fais jouer jusqu’à 11 h pendant que Nounou fait le ménage, la soupe, prépare le bain, etc.
11 h 1/2
Je viens d’être interrompue par Saint-Martin qui sortait du ministère où il avait vu Boistel. Je dois compter paraît-il sur ton retour en juin ; c’est ce que je pensais mais que c’est long ! M. Boistel a l’air très bien disposé pour toi, il est vrai que je l’avais déjà remarqué depuis 3 mois, il comprend ton désir d’avoir le torpilleur de St Servon et il fera son possible pour te le donner. Peut-on jamais faire des projets ?
– Berthe a une petite fille depuis vendredi, tu le sauras sans doute par ta famille par ce courrier ; je n’ai reçu la lettre de ta mère que samedi soir, sans cela j’aurais eu le temps de rajouter un mot à la poste, la petite étant née dans la nuit de jeudi à vendredi, peut-être ta mère l’aura-t-elle fait. Je n’irai voir ta sœur que demain mercredi car ta mère m’a dit d’attendre parce qu’elle est très fatiguée. C’est à Daniel que j’ai répondu pour le féliciter de ta part et de la mienne.
– J’ai reçu un mot du Me Garnier qui me supplie de venir dîner ce soir. Ses parents sont arrivés hier et lui ont apporté des provisions qu’elle veut me faire partager. C’est très gentil mais j’ai beaucoup hésité à y aller car il est convenu que je ne vais nulle part en ton absence. Enfin c’est si tentant que j’irai tout de même parce qu’ils me ramènerons eux-mêmes le soir et je ne le dirai pas car je ne veux froisser personne.
– Tout à l’heure avec Saint-Martin, nous parlions de toi comme toujours et il me disait que tu étais trop ouvert et que tu te fichais trop de ceux qui n’ont pas les mêmes idées que toi, même quand ce sont tes supérieurs. Ainsi l’autre jour, tu m’as grondée de ne t’avoir pas envoyé les livres de Jaurès, eh bien je ne l’ai pas fait et ne le ferai pas et je m’en félicite car comme Saint-Martin me le faisait remarquer tout à l’heure, on pourrait croire que tu es dreyfusard et ça fait mauvais effet. Tu es un officier, supportes-en les avantages et les inconvénients. Que tu lises ça chez-toi, très bien mais à bord, non. Dans ta famille c’est la même chose, tu dis tout ce qui nous touche, tout ce que tu penses et c’est ce qui fera le malheur de notre ménage. Je t’aime trop pour ne pas être brisée quand j’apprends par ta mère ou tes sœurs qu’il y a des choses qui devraient rester entre nous deux et qui n’y sont pas restées. Tu me fais un chagrin affreux et je te ferai remarquer que c’est la même chose pour ma famille. Il y a bien des sujets qui dans un ménage doivent être ignorées même par les parents. J’espère qu’à la longue tu prendras un peu de mes idées et que je prendrai des tiennes pour y enlever ce qu’il y a d’exagéré et que nous arriverons à nous fondre l’un dans l’autre. Que ce sera beau ce jour là, arrivera-t-il jamais ? Non, nous serons trop vieux et ne sentirons plus rien.
Je vais déjeuner.
Midi h 1/2
Pour en revenir à ce que je te disais tout à l’heure, crois-tu que ce soit malin ce que tu as fait, de critiquer par écrit un acte de Boutet et de le lui donner à lire ? Si cette lecture est réglementaire, ne mets dans ton journal de bord que les choses banales qui peuvent être lues de tous. Si tu as des ennuis ou des impressions intimes, écris-les moi, à moi, c’est le journal qui doit être le mieux suivi et le plus confidentiel puisque je suis ta femme. Ai-je raison ? Pardonne-moi de te gronder mais ça me révolte. Je t’aime trop. G
Mercredi 21 décembre – 11 h du matin
Mercredi 21 Xbre 1898 11 heures du matin
7
Je suis allée hier à Passy chez Berthe. Ta sœur va bien et essaye de nourrir, le bébé est très petit, pesant à peine cinq livres. J’ai vu là ta mère à laquelle je dois conduire Robert aujourd’hui à une vente de charité à la légion d’honneur, rue de Lille. Louise Calmettes était là aussi et elle m’a dit une chose qui m’a fait plaisir et de la peine en même temps, plaisir parce que je ne me suis pas trompée mais de la peine parce que tu fais des bêtises et que tu te feras du tort. Tu as écrit par le dernier courrier à Édouard Calmettes en lui donnant ton impression sur le faux Henry, sans avoir l’air de te douter que les lettres peuvent être ouvertes au ministère car il y en a déjà qui l’ont été. Louise m’a dit que son mari trouvait cela très imprudent et ta mère qui était là est du même avis. Tu parles souvent dans les lettres à tes sœurs de ton commandant, de la politique, etc. et ta mère m’a dit qu’elle voulait déjà t’en faire l’observation car ton père s’était fait du tort ainsi. Je ne sais pas si elle pensera à te l’écrire, moi, je te rapporte simplement ce que j’entends ; fais-en ce que tu voudras mais pense que tu as un fils et que tu dois tenir à faire ton chemin pour lui.
8
C’est de tous côtés que j’entends critiquer ta liberté de lettres et de paroles. Je ne t’en parle qu’à présent que cela vient de ta famille mais il y a longtemps que Papa, Paul, Mlle Faivre, etc. me l’ont dit. Je t’en prie, sois plus diplomate, il le faut dans bien des circonstances de la vie ; Ça te coûtera car tu dis tout ce que tu penses et tel que tu le penses mais avec un peu de volonté on arrive à tout. Je retire donc ce que je te disais au commencement de cette lettre, interdis-toi certains sujets dans les lettres que tu m’écris, si tu crois qu’ils doivent te jouer un mauvais tour.
Ta mère n’était pas contente de ce que tu lui as dit dans ta dernière lettre. Elle voudrait que les cartes que tu viens de faire soient publiées et imprimées sous ton nom à Paris et qu’on te laisse pour cela quelques mois aux dépôts. C’est épatant comme elle aime la gloire et les honneurs. Moi je ne comprends pas cela car enfin, tu travailles pour le compte de l’Amiral et en son nom, tu n’es que son instrument et ton nom ne doit pas paraître.
9
C’est tout différent quand on est chargé d’une mission comme l’a été M. Schérer mais là, ce n’est pas le cas. Du moins voilà ce que je pense, je me trompe peut-être mais je sais que pour la correction qu’on t’a donnée à faire, s’il fallait substituer ton nom à celui du monsieur qui a fait la carte, je ne trouverais pas cela juste à la place du monsieur. C’est très joli de se mettre en avant. Il ne faut cependant pas passer pour un orgueilleux.
Tu vas peut-être trouver que je me mêle de ce qui ne me regarde pas ; dis-le moi et je
m’abstiendrai de toute réflexion. Au revoir
Jeudi soir 22 Xbre
Je souffre d’une dent d’une façon abominable. Je ne sais plus ni ce que je fais, ni ce que je dis. Causer avec toi me fera du bien. Ton fils, lui, va très bien, il a une mine et une santé splendides.
Je réponds à ta 46e lettre.
Je voudrais pouvoir vivre avec toi et notre fils dans ce petit trou de Nanchou que tu me rends tentant par ta description. Ce serait si bon d’être isolés et ignorés de tous.
J’ai parfaitement fini de lire le bouquin Demolins et après l’avoir terminé, j’en ai même bien souvent relu des pages, car les Guilhem l’avaient à Meudon.
10
J’en parlais hier à Sophie parce que tu m’as dit vouloir le lui donner. Sais-tu que c’est Guillaume qui tient à faire de ses fils des fonctionnaires ? Et Sophie, tout en disant qu’elle aimerait envoyer ses fils à l’étranger, leur faisait lire dernièrement le journal d’un colon, qui n’est guère encourageant. Que veux-tu dire de plus à cela ? Tu n’es ni le père ni la mère de tes neveux, tu feras ce que tu voudras de ton fils. Il doit falloir du courage et une volonté de fer aux mères anglaises pour réussir.
– Je suis retournée ce matin à ma douche. J’avais été obligée de m’arrêter ayant mal à la gorge. Il gèle aujourd’hui, c’était délicieux, bon, froid. Cela m’a réchauffée pour toute la journée et si ça m’avait fait passer mon mal de dents, ç’aurait été encore mieux.
– Si tu t’imagines que je ramasse Robert chaque fois qu’il tombe ! j’aurais de quoi faire… Il sait bien se ramasser tout seul. Il pleure rarement en tombant car je ne le veux pas douillet et je ne m’appesantis pas sur son malheur quand il se fait une bosse ou qu’il saigne. Il est garçon et je le laisserai tel. Il ne faut pas l’habituer à pleurer pour rien.
11
Si j’arrive à me débrouiller un peu en anglais, tu m’aideras à l’apprendre à ton fils car il faudra commencer jeune pour qu’il le sache bien parler avant de se lancer dans le sérieux des études.
A ce qu’il paraît que c’est absolument nécessaire que je te fasse parvenir quelque chose par Courrejolles, puisqu’il me l’a proposé. Madame Boistel m’a dit que je le fâcherais et quitte à lui donner un paquet de papier blanc, si je n’ai rien à t’envoyer, il le faut. Son mari va m’écrire ce soir pour me dire où et quand je pourrai voir Courrejolles.
Tu me demandes toujours pardon de ne pas te relire à la fin de chacune de tes lettres et tu me fais honte car j’arrive à griffonner et je ne me relis jamais. Que dois-tu penser alors ! il me semblait qu’entre mari et femme, ça importait peu.
Je te souhaite et te recommande patience et réserve avec ton commandant car je vois qu’il y a du tirage. C’est nécessaire si tu ne veux pas te faire donner de mauvaises notes. Déjà avec Campristo cela ne marchait pas. C’est moi qui t’ai porté malheur depuis ton mariage.
Bonsoir, chéri. Il est 9 h et je vais m’étendre en pensant à toi.
12
Vendredi 23 décembre 1 heure
Mon chéri, un mot à la galopade car je voudrais aller chez Louise Calmettes et comme tout le monde me réclame chez Maman à la fin de la journée du vendredi, il faudrait pour bien faire que j’y sois à 4 h après la course de la Villette en omnibus, qui est toujours longue. Je crois aimable d’aller chez ta cousine qui est l’aînée mais je ne pourrai encore aujourd’hui aller chez Marie Laffargue, Sophie et Fernande, qu’on ne trouve que le vendredi ; tant pis, je ne peux arriver à tout faire. Ce malheureux vendredi est le jour où j’ai tout à faire.
Marguerite Fehrenbach est venue me voir ce matin. Je te laisse, chéri, pour aller m’habiller, et sois persuadé que je t’aime plus que tout au monde.
Un baiser de Robert
Geneviève
59e Samedi 24 Xbre 98 – 2 h 1/2 après-midi
Mon mari chéri
J’espère que cette lettre mise seulement aujourd’hui à la poste rattrapera la 58e et te parviendra en même temps par paquebot anglais. J’ai reçu hier soir une lettre de M. Boistel dont voici le résumé car je n’ose te l’envoyer, il y a trop d’appréciations personnelles. L’amiral C lui a parlé paraît-il à 3 reprises différentes du désir de m’être agréable en se chargeant de tout ce que je voudrais bien lui donner pour toi. Entre autres il a dit qu’il serait content de voir ton fils afin qu’il puisse t’en donner des nouvelles. D’autre part comme il est très aimable, il aime à rendre service même malgré vous. Il considère comme une offense tout refus de lui donner l’occasion d’être agréable à quelqu’un.
Maintenant je te copie B tout pur : « Dans l’intérêt de Charles, je crois que vous ferez bien de lui donner cette dernière satisfaction d’autant plus qu’il sera également au comble de la joie de donner des nouvelles de la mère et de l’enfant. Je vous ferai donc connaître l’heure et le jour où il pourra vous recevoir 11, rue de Saint-Florentin et vous irez le voir avec votre fils en même temps vous lui donnerez un petit paquet quelconque pour Charles.
C’est un bon conseil que je vous donne là et d’autant plus utile d’après ce que Charles me dit de là-bas dans sa récente de lettre. C’est un polytechnicien et ses paroles sont de l’or.
– Tu vois mon chéri que c’est bien catégorique, c’est pour toi que j’irai voir ce vieux garçon et non pour mon plaisir. Je lui confierai un paquet quelconque, un sac de dragées, peut-être un livre. N’ouvre pas le paquet devant lui. Cela te fera sans doute plaisir de voir quelqu’un qui aura vu ton fils un mois avant et qui t’en parlera. Surtout sois aimable, très aimable, je ne saurais assez te le recommander.
– J’ai reçu ce matin une grande lettre de Fernande d’Algérie pour nous remercier, elle me dit t’avoir écrit.
Je te laisse car je suis pressée d’aller me confesser et de rentrer chez moi à 4 h puisque je reste à présent chez moi le samedi.
Je t’aime à la folie, Robert t’embrasse,
G
Vendredi 29 Xbre 1898 – 11 h du matin
Saint-Martin sort d’ici, il a apporté a ton fils un petit jouet à 2 sous qui fai son bonheur et il me dit avoir vu dans les journaux maritimes que le « d’Entrecasteaux » serait prêt à partir du 15 ou 20 janvier. Espérons que ce sera vrai, alors il n’y aurait pas grand retard, nous serions réunis avant le mois de juin. Oh quand j’y pense, je me sens inondée de bonheur ! Je ne me souviens pas que tu avais donné quelque chose à Saint-Martin l’année dernière, et il y a deux ans ? Il me semble que oui pour 97 et non pour 98. C’est embarrassant.
Voilà ce que j’ai fait pour les étrennes de chacun :
Fernande (Algérie) – pendule 6.75
Pierre Big. – almanach Hachette 1.35
Jacques – albumPour dessin 0.95
André (filleul) – fusil 12.00
Marie-Louise
Geneviève – casseroles poupée 2.60
Jeanne – album pour dessin 0.95
René F.
Maxime
Georgette – football 15.60
Élisabeth L. – jeu de dames 4.25
Suzanne Zolla – album d’images 1.45
Amédée Zolla (filleul) – col brodé 4. 25
Bernard – jeu de quilles 0.25
François L. – album d’images 0.75
Barthélémy – jeu de quilles 0. 25
Lucie – couverture de livre 8.50
Germaine – corset, chemise poupée 2.55
Bernadette – ballon de peau 2.45
Jacques – manteau 15.05
Total 80.05
Voilà mon chéri, j’ai fait davantage pour les filleuls et pour les enfants Ferhenbach, Henri Lachelier et Guilhem dont les parents m’ont reçue plusieurs fois à déjeuner ou dîner depuis ton départ ou bien donnent plus à Robert. Enfin je crois avoir bien fait ou au moins cru bien faire.
Pour maman, elle me demande une petite lampe pour circuler le soir. Elle n’est pas encore achetée. Nous ne donnerons rien à ta mère, lui ayant donné pour sa fête au mois de novembre. C’est convenu avec tes sœurs.
Pour le concierge, je ne pensais donner que 10 Fr. mais je crois devoir en ajouter 5 pour qu’elle me laisse ma chambre de débarras au 6e et la voiture d’enfant dans le bas de l’escalier. À Nounou, je donnerai 20 fr. comme l’an dernier…
…