Lundi 9 janvier, en dînant
Deux événements mon chéri, depuis ce matin. Papa m’a apporté ce matin le journal par lequel j’ai appris la bien triste nouvelle de l’assassinat de Georges Mouchez, par un italien. Je joins ces quelques lignes à ma lettre. Tu en sauras ainsi tout aussi long que moi. Comme c’est affreux pour des parents. Ils sont bin malheureux. J’ai justement reçu ce soir, une aimable lettre de ton oncle, me remerciant de celle que je lui avais écrite au moment de Noël.
8 h 1/2
Ça ne m’est pas très commode de t’écrire en mangeant car la table est si petite que je crains toujours d’envoyer des saletés sur mon papier.
Je viens de reprendre la température de Robert. La fièvre le reprend, il est à 40°1, c’est ce qu’il avait à 6 h quand…
…
Pour ton fils, de convulsions ou d’une méningite, que sais-je ? Mais il n’y a guère de raisons qu’il fasse des convulsions à 16 mois, n’en ayant jamais eu trace auparavant. Quant à la méningite, l’enfant souffrirait de la tête et crierait, ce n’est pas le cas de Robert qui est abruti comme une masse depuis 36 heures. Ce sont les dents et rien que les dents qui le rendent souffrant, je voudrais m’en persuader. Il n’a pas ri depuis 4 jours, le pauvre ange, lui si gai d’habitude et la nuit, quand il dort à moitié, il ne cesse de nous appeler toi et moi, autant l’un que l’autre : Papa… Maman, puis il reprend : mon Papa… ma Maman… C’est adorable vois-tu. Si tu pouvais l’entendre, tu en serais fou ! Tu verras, tu ne te doutes pas de ce que c’est qu’être père, du bonheur qui t’attend à ton retour !
Ma chère tante,
Combien ai-je été douloureusement surprise par l’affreuse nouvelle lue dans les journaux et comme je voudrais être près de vous en ce moment pour vous prouver par une sincère affection toute la part que je prends à votre immense chagrin. Soyez notre interprète auprès de mon oncle, je vous prie, Charles va être si désolé en apprenant la triste nouvelle !
Tout le bien que j’avais entendu dire de mon cousin Georges, me le faisait aimer et estimer sans le connaître et nous avions l’intention, Charles et moi, d’aller prochainement jusqu’à Tunis après avoir passé quelques jours à Chabet.
Ma pensée est allée souvent vers vous depuis hier et je vous ai nommé bien des fois dans mes prières car dans des circonstances comme celle-là, on a besoin de force toute particulière.
Veuillez bien embrasser mes cousines et mon oncle pour moi, ma chère tante, et croyez-moi respectueusement et affectueusement à vous.
…
Interrompue brusquement tout à l’heure, et maintenant j’ai bien peu de temps pour causer avec toi, je vais aller chez Marie Laffargue, rue Claude Bernard car je ne veux plus remettre cette visite. Il fait beau temps, je ferai une des 2 courses à pied, mon côté va à peu près bien quand je ne fais rien d’extraordinaire, tu n’as donc pas à te préoccuper à ce sujet. J’espère être encore capable d’avoir au moins une fille.
– Je te recopie vivement mes comptes de décembre. Quant à ta solde de novembre que tu m’envoies, je ne l’ai pas encore reçue. Que devrai-je faire pour l’abonnement aux Débats ? J’espère avoir ta réponse avant le 15.
– Tu ne vas plus me trouver si économe : 229. 80 fr. C’est ma robe 130 et mon chapeau 50 qui me conduisent vers la ruine. Dans le chauffage, il y a 35 Fr. de gaz (location et frais de compteur de juin à novembre).
Au revoir, je t’aime et ai du chagrin de t’envoyer une lettre si courte, je t’aime follement crois-moi si ça peut te faire du bien.
Comptes de décembre
Nourriture 174,15
Chauffage, éclairage 79,95
Maison, mobilier 29,40
Monsieur (revue française) 20,00
Madame ! ! ! 229,80
Blanchissage 43,05
Gages 100,00
Maladies (dentiste) 160,00
Voyages 12,65
Poste 8,85
Cadeaux (étrennes) 83,05
940,90
Recettes
Reçu de Maman pour étrennes 150,00
63e Samedi 14-1-99 – 8h 1/2 soir
Mon mari chéri,
Je commence à croire que je suis une personne respectable car j’ai eu encore aujourd’hui pas mal de visites :
Ma tante Binard
Henri Lachelier
Me Blanchart
M. de Pontavis
Me Perchais et sa fille
Me Boistel
Patchy Laffargue
Mlle de l’Escaille
Trois messieurs ! dont un (Patchy) qui m’a baisé la main, n’es-tu pas jaloux ?
M. de Pontavis est très aimable, intelligent est intéressant mais il n’est pas jeune, il a au moins 50 ans et est un peu petit monsieur sec et blanc comme le père Luneau mais avec les yeux noirs et les sourcils énormes de M. Melchior. Il m’a dit être désireux de faire ta connaissance, nous pourrons donc si tu veux, aller en nous promenant voir sa femme et lui à Versailles puisqu’il s’est dérangé pour me voir à Brest et ici.
– Patchy a excusé sa femme qui ayant eu sa fille et sa bonne malades successivement, est fatiguée et n’a pu l’accompagner.
Ton fils a été amour. Il avait une petite robe de soie blanche décolletée qui lui va à ravir. Patchy l’a gardé longtemps sur ses genoux, aussi ont-ils été très bons amis et Robert disait : Papa , papa, on aurait dit qu’il comprenait que c’était un monsieur et par conséquent un papa. J’espère que ton fils te fera bon accueil car il est en somme assez facile à apprivoiser.
– J’ai mal à la tête de n’être pas sortie aujourd’hui. Je descendrais bien ce soir mais c’est toujours l’histoire de m’accompagner, je ne peux pourtant pas prier une bonne de me suivre. Je vais lire un peu et me coucher, ma solitude me pèsera moins ainsi.
Bonsoir, je t’aime fort.
Lundi 16 – 9 h 1/2 soir
Je me suis attardée à lire mes Débats en entier, ce qui ne m’arrive pas toujours et me voilà à t’écrire en tombant de sommeil.
Depuis samedi, qu’ai-je fait ? Je devais aller hier dimanche avec les Garnier au musée de Cluny que nous ne connaissions pas, mais la pluie qui n’a pas cessé de tomber depuis le matin a découragé Me Garnier ; son mari est venu me dire à midi qu’ils renonçaient à y aller. Je n’en étais pas fâchée car j’avais reçu la veille un mot de Jeanne Calmettes me disant qu’on baptisait son petit Marcel dimanche à 3 h. Cela m’a permis d’y aller car je le devais, elle s’était dérangée pour le baptême de Robert. C’était Sophie et Louis Laffargue les parrain et marraine.
– Ce soir je suis allée dîner chez Maman.
– Aujourd’hui je suis partie à midi rue de l’Université pour y essayer un corsage. De là avec Lucie chez le coiffeur me faire bonne tête et donner un coup de fer dessus (je me paye ça une fois par an), puis chez Marie Legrip, chez Me Maréchal, chez M. Delattre et suis revenue à 6 h bien contente de trouver ton fils est aussi de trouver ta 50e lettre qui m’attendait.
– Je ne l’ai lue encore que 2 ou 3 fois et une chose me frappe en même temps qu’elle m’attriste. Pourquoi cette différence entre tes camarades et toi dans vos rapports avec les officiers supérieurs ? Tu auras manqué de patience comme toujours et tu t’en mordras les doigts un jour ou l’autre. Tu me dis : « Es-tu ambitieuse ? Moi je ne le suis guère » Puis, plus loin « Les officiers ne m’ayant pas invité à dîner, c’est déplacé mais je me réjouis de cette réserve n’ayant besoin de personne et me suffisant parfaitement à moi-même. » Voilà qui est mal, très mal. Sache que moi je suis très ambitieuse pour toi et pour ton fils et que tu dois l’être pour ta femme.
– Tu ne risques rien de revenir pour que je te fasse de la morale.
– J’ai vu aujourd’hui chez Me Maréchal un ménage charmant. C’est un Monsieur Martin. Il est Lieutenant de vaisseau qui est actuellement à l’école supérieure de marine, qui a épousé une demoiselle délicieuse. En voilà qui sont aimables et qui font des frais ! Il y a plus que comme cela qu’on arrive à présent.
– L’amiral Courrejolles a dit à Me Maréchal que ton fils est un amour, je pense qu’il t’en dira autant et c’est vrai.
Bonsoir chéri, je dors mais je t’aime for
Mercredi matin 11h15
Je suis bien en retard avec toi, mon chéri mais c’est la faute de ta trop nombreuse famille. Je suis toujours partie de côté set d’autres sans toi, sans ton fils, et Maman n’est pas contente. J’en pleurais cette nuit, je ne vois plus Robert et pour toute la reconnaissance qu’on en a.
– Ne fais pas attention à ce que je te dis car je suis tellement fatiguée, énervée que je n’en puis plus.
– Je reviens d’une messe dite à Saint-Jacques du Haut Pas pour Georges Mouchez…
…
Samedi matin, 21 janvier 99
Mon Charles chéri,
J’ai reçu ce matin ta 51e lettre. Merci. Puis j’ai oublié de t’envoyer l’ dresse des Boisseau tout en te disant d’envoyer une carte pour le féliciter de sa décoration. C’est 87 bd St Michel.
Hier, j’ai emmené ton fils en voiture chez Maman et l’ai ramené seul, sans Nounou à 7 h le soir. Ça m’a beaucoup amusée de promener ce bambin. Aujourd’hui, je reste chez moi mais je vais envoyer Robert à la poste, poster cette lettre, espérant qu’elle rattrapera la 63e et qu’elle t’arrivera en même temps par voie anglaise.
Pourquoi as-tu été malade mon chéri ? Soigne-toi je t’en prie.
Je veux te répondre à deux passages de ta lettre car à ce sujet, je n’ai pas du tout les mêmes idées que toi. Tu trouves donc que ce n’est pas assez de vivre sans mari et seule, que tu voudrais me voir habiter la campagne toute l’année ? Je crois que tu n’as pas réfléchi 2 minutes en m’écrivant ça.
– Je n’accepterais jamais cela, mon chéri, qu’à bien des conditions :
1° D’y être avec toi (par conséquent quand tu seras à la retraite) ;
2° D’y avoir mes enfants (et pour cela il ne faudra pas qu’ils soient aux colonies) ;
3° D’être très confortablement installée, dans une belle propriété, dans un joli pays, et assez loin de Paris pour n’avoir pas la tentation d’y venir trop souvent.
Tu vois que cela n’arrivera jamais car nous n’aurons jamais une fortune suffisante pour faire face à tout cela ; ou nous aurons une propriété en n’ayant qu’un ou deux enfants et nous nous assommerons, ou nous aurons 4 ou 5 enfants et pas de propriété. Nous vivoterons au 5e étage à Paris ou à Brest comme la plupart des ménages qui sont autour de nous. Il n’y a que les Ferhenbach et les Guilhem qui ne soient pas dans le gâchis, et pourquoi ? Parce qu’ils ont des goûts modestes et peu d’enfants. Je ne peux pas te dire tout ce que je pense car ce serait trop long mais nous causerons longuement ensemble à ton retour. Pour envoyer tes fils aux colonies, je te dirai ce que je pense, l’exemple de ton oncle Frédéric, qui mange le peu qu’il a, qui n’établit pas ses enfants et qui vient d’avoir un fils assassiné n’est pas encourageant.
Au revoir, je t’aime et voudrais bien causer avec toi,
un baiser de ton fils.
68e Dimanche 21 février 99 – 10 h soir
Mon Charles chéri,
Deux mots avant de me coucher car je tombe de sommeil m’étant couchée hier à minuit (retour de dîner chez Marie) et avant-hier à minuit 1/2 ayant travaillé mon anglais jusqu’à cette heure tardive. Je suis navrée de voir ce qui se passe : la nomination de Loubet ! Tu n’as pas idée de l’accueil qu’on lui a fait hier à son retour deVersailles. Il ne restera pas 3 mois. Du côté des boulevards, rue Drouot, etc., la foule hurlait : « Les lampions… Panama… à bas Loubet ! » C’est effrayant, pourvu que ça ne nous amène pas la guerre civile !
Vendredi, j’ai envoyé une carte de nous deux chez Me Faure. C’était aimable puisqu’elle est restée en relation avec ta famille.
– Hier matin, temps superbe, j’ai promené ton fils toute seule pendant 1 h1/2 m’asseyant souvent pour le reposer. À 2 h, il a eu la visite de son amie Odette avec sa maman.
J’ai eu de plus mon oncle Binard,
Ta mère et Sophie,
Me Panhard et ses filles,
Puis dîner chez Marie.
Aujourd’hui, déjeuner chez Maman, concert avec Lucie et dîner ici.
Bonsoir, je t’aime de tout cœur
Lundi matin 11 h 1/2 – 20 février
Je reviens d’une retraite prêchée par le Père du Lac à Saint-Thomas. Elle doit durer jusqu’à jeudi, ce qui me fera quitter ton fils tous les matins.
– Saint-Martin sort d’ici, il venait du ministère : le « d’Entrecasteaux » ne pourra partir avant le commencement de mars. Cela t’étonne-t-il ? Pas moi, je m’attends à tout à présent.
– Je ne te parle pas de ce que les journaux t’apprendront, je t’enverrai l’Éclair que j’ai acheté ces jours-ci. Il te renseignera.
– Lundi, j’ai eu ta 55e lettre, je suis infiniment heureuse de te voir occupé par ton hydrographie. Le travail est le meilleur remède contre l’ennui, et tu aurais pu t’ennuyer en restant cloué sur place ; au lieu de cela, ces sondages auront donné un intérêt à ta campagne. Et puis Courrejolles va vous emmener dans le nord et tu regretteras de voir arriver le moment de prendre le paquebot.
– La robe de soie noire que je me suis fait faire m’a coûté de 160 à 170 Fr. Mais tu oublies que ce n’est pas la seule nouvelle depuis mon mariage, tu me fais un compliment que je ne mérite pas. C’est au moins le 3e robe que je fais faire depuis 1896.
– Le dictionnaire d’Elivall n’est pas à moi mais à Lucie qui me l’a prêté en attendant que ta mère me le rapporte de Wissous comme je le lui ai demandé, car je me souvenais bien l’avoir vu dans la ta bibliothèque à gauche de la porte dans le battant de droite. Je lis beaucoup comme tu me le recommandes mais c’est surtout la prononciation qui m’embarrasse. J’ai bien écouté les anglais en omnibus ou dans la rue. Ils ont un accent difficile à attraper quand on ne vit pas dans leur pays.
– Notre miss prend 6 fr l’heure, 8 fr l’heure 1/2 (c’est ce que nous avons) et le nombre d’élèves n’augmente pas le prix, nous sommes 3 le lundi et 2 le jeudi.
– Je regarderai le numéro du dernier Tour du monde quand j’irai à Wissous car tu n’as rien ici et je verrai à acheter et faire relier le suivant.
– J’irai voir Me Bichot à son retour pour avoir de tes nouvelles, ça me fera plaisir.
– Voilà le déjeuner qui est fait, je te laisse, ton fils dort comme un ange, on lui a envoyé ce matin son par-dessus d’homme en drap rouge, il est à croquer.
Au revoir, crois-tu que je t’aime de toute mon âme ? Oui, n’est-ce pas, ou j’ai mieux mourir alors. Un baiser.
9 h du soir
Bien qu’il soit encore de bonne heure, je tombe de sommeil, bonsoir donc mon chéri, je t’aime.
J’ai pris une heure de voiture de 5 h à 6 h pour conduire ton fils embrasser Marie qui part demain pour Hyères par le train de 2 h 15. Elle compte que nous irons la voir en mai, moi, je n’y compte pas du tout car je sais bien que tu ne sera pas là. Je t’aime de tout cœur, bonne nuit, plutôt bonjour car il est 5 h du matin pour toi.
Mardi midi 1/4
J’ai payé hier à Saint Martin 9 fr pour l’abonnement du Vauban à l’annuaire Leportier, il doit t’envoyer la quittance.
– J’ai su hier que M. Perdriel garde ton torpilleur jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’au 1er août. Arriveras-tu assez à temps ? On fait la désignation un mois d’avance. St Martin en a dit un mot à Boistel qui a l’air ne pas vouloir s’en mêler. Moi, je ne lui en soufflerai pas mot, tu lui as écrit ton désir, je crois que ça suffit, il ne faut pas le raser. St Martin prétend qu’il faut être proposé et que tu pourrais demander une proposition à Courrejolles avant de le quitter : il doit du reste t’écrire à ce sujet. Si cela dépend au contraire de l’amiral Barrera, ce serait bien facile par les Amiot de faire appuyer ta demande. Fais ce que tu veux ; en attendant, moi je me borne à te répéter ce que j’entends car je n’y connais rien.
– Nous avons un temps superbe, du soleil et 15° depuis 15 jours. C’est rare en février. Marie n’aura certainement pas froid pour partir, c’est sa belle-sœur Mlle Berthe Lachelier qui l’accompagne et elle doit retrouver là-bas Me Fournier qui est une Tallu dans l’annexe des « Îles d’Or » à Hyères.
Je déjeune mon mari bien-aimé.
9 h du soir
J’ai encore fait 4 visites aujourd’hui : Vuarnier, Labeyrie, Lafuma, Marié puis mon sermon à 4 h.
J’ai rencontré Me Perchais qui m’a demandé de venir chez elle jeudi avec Robert pour voir l’enterrement de Félix Faure. Elle habite au 2, boulevard Saint-Germain, en face le ministère de la guerre.
– Ton fils a fait un somme de 3 h à midi. C’est beau ! mais je dois dire que ça n’arrive pas tous les jours, il ne dort guère en général qu’1heure 1/2.
– Les Marié sont nos cousins, tu ne t’en doutes peut-être pas. M. Marié est le frère de Me de l’Escalopier. C’est un travailleur sorti de polytechnique, qui ne s’occupe que de machines mécaniques. À chaque fois que je le vois, il me prend dans un coin pour me questionner sur les sous-marins, etc. et tu comprends que je ne sais que très peu de choses à lui dire. Il voudrait savoir comment ça marche et ce qu’on y respire ; tu pourras aller le voir avec moi si ça t’intéresse de causer avec un homme instruit et intelligent. Ils ont 4 enfants dont un qui a eu de la gourme pendant longtemps et c’est M. Marié qui m’a donné quelques bons conseils pour la gourme de Robert.
– Les travaux de l’exposition avance, on recouvre à présent la gare des Invalides. Le pont se construit. C’est même très curieux, ils ont construit une passerelle mobile au-dessus du niveau du pont qui transporte les matériaux en roulant sur des rails au moyen d’une machine à vapeur. Les palais des Champs-Élysées sont à peu près terminés; à l’extérieur, la toiture est finie.
– J’ai devant moi la petite photo que tu m’as envoyée et je ne peux m’y habituer, ce n’est pas toi. Merci quand même, ça me fait plaisir.
– J’ai vu aujourd’hui Me des Portes qui m’a dit que son fils était embarqué sur le « d’Entrecasteaux » depuis le 15 mais qu’il ne lui avait pas encore écrit depuis. Elle n’avait donc rien appris quant au départ.
Au revoir, je vais me coucher, je t’aime
Mercredi 22 – 1 h 1/2
J’ai pu saisir M. de Cabaneux au vol ce matin avant la messe, ce qui m’a permis de communier. Ensuite, je suis venue prendre ton fils pour le promener jusqu’à midi. Il fait un temps de Nice. J’ai tant, tant prié pour ton bonheur, qu’il me semble impossible que Dieu ne m’exauce pas. Je ne sais s’il nous réunira bientôt mais ce que je veux et désire ardemment c’est que tu sois heureux, je voudrais t’aplanir toutes les difficultés, je te voudrais heureux dans ta carrière, heureux dans ton ménage par ton fils.
Je prends ta lettre (55e) pour voir ce que j’ai à y répondre.
Je t’assure que tu as absolument tort de parler de ton Commandant comme tu le fais. D’abord, tu n’as pas à le juger. Et si les lettres étaient ouvertes, tu te ferais du tort et voilà tout. Ou tu as l’amour de ton métier et par conséquent le désir d’arriver, alors ménage tes supérieurs et ne t’attire pas de mauvaises notes de tes chefs. Ou bien tu te moques de ta carrière, tu vis, peu ambitieux, alors pourquoi t’amuses-tu à vivre en dehors de ta famille ? Pourquoi hein ? Y trouves-tu un plaisir personnel ? Il y a là une absolue contradiction que je ne comprends pas.
-J’ai reçu des nouvelles de Me Dionis. Voilà une amie qui est bien finie pour moi et ça ne contribue pas à me rendre gaie. Elle ne me parle plus à présent que de ses prières, son couvent, la décoration de la chapelle, etc. mais quand à une chose précise, une réflexion personnelle, non, plus rien, c’est bien fini. Comme quoi il ne faut compter sur aucune amitié en ce monde.
–Jeanne Calmettes a une érisypèle. J’ai envoyé savoir des nouvelles parLouis car je ne me soucie pas d’y aller pour ton fils. Ce n’est pas grave mais désagréable.
– Ton fils a enfin une dent de percée, la 15e ,c’est pas dommage. Encore une et il pourra pousser un an sans accroc, avant les dents de 3 ans.
– Je crois bien, ma foi, avoir oublié de te dire que j’ai reçu samedi ta solde de décembre, 302 Fr. merci.
–Hier un an que tu as quitté Toulon ! un an ! la 60e partie de ta vie. C’est bien long pourtant une année comme celle-là, elle dure depuis 10 ans pour moi. Enfin, au revoir, je vais aller chez Me Boistel lui faire une visite d’amitié. C’est son jour. Je t’aime.
Mercredi soir 9 h m-1/4
Je crois que c’est par sympathie depuis que tu me l’as écrit : tous les soirs à 8 h 1/2, j’ai grand peine à m’empêcher de dormir. C’est d’autant plus ennuyeux que quand je succombe à la tentation de me coucher je suis éveillée à 6 h du matin.
– J’ai vu Me Boistel qui a été très aimable, je peux même dire affectueuse. Son mari est rentré à 3 h 1/2 pour se déshabiller car il avait été obligé de se mettre en uniforme pour passer l’inspection d’une compagnie de matelot envoyée de Lorient pour les funérailles du Président. Il m’a parlé du départ du d’Entrecasteaux comme d’une chose probable pour les premiers jours de mars…? Le Vauban ira désarmer à Saïgon, on y laissera un certain nombre de matelots et un officier qui ne sera pas le torpilleur, c’est tout ce que je désire. Quel est ton malheureux camarade sur lequel tombera cette corvée ? Bien que Boistel m’ait assuré que ce ne sera pas toi, dans le cas où ce serait quand même, je partirais te rejoindre, veux-tu dis ? Nous laisserons Robert à Maman.
– Nous avons eu ce soir un beau sermon sur l’éducation des enfants, les défauts à corriger, la distinction à faire entre les défauts de nature comme l’impatience, la colère, et les défauts de malice comme le mensonge, la gourmandise, etc.
– Après, je suis montée chez Marg. pour y voir une de mes amies qui est pour quelques jours à Paris. C’est la fille d’un cousin germain de Paul, M. Darcy qui est militaire. N’ayant que sa solde pour vivre avec sa femme et deux filles à marier. C’est l’aînée (24) ans que j’ai vue aujourd’hui, charmante, distinguée, jolie, intelligente ; elle est en ce moment chez une tante dont elle doit hériter et c’est une situation pénible pour elle. Je lui cherche un mari mais ce n’est pas facile. Olmi a-t-il et cherche-t-il de la fortune ? Je ne sais pourquoi je te demande cela car je ne le connais pas assez pour le rendre heureux.
– J’ai reçu ce soir 2 cartes de bas-côté pour l’enterrement Faure. Je les ai données à Papa s’il a envie d’y aller. J’y aurais certainement été avec toi, mais sans toi, non, je n’ai de cœur à rien et j’aime mieux prendre une leçon d’anglais.
Bonsoir je me couche, je t’aime
– J’ai envoyé tantôt prendre des nouvelles des Calmettes, ça va beaucoup mieux.
Jeudi soir 23 – 8 h 1/2
C’en est fini de ce pauvre Faure. Après lui, un autre, c’est le sort commun.
Je suis allée à la retraite à 8 h comme d’habitude et ensuite Nounou m’a amené ton fils chez Maman où je l’ai gardé, pendant que les bonnes essayaient de voir quelque chose sur le quai : elles en mouraient d’envie. J’ai eu ma leçon d’anglais à 1 h et ma retraite à 4 h. Je te laisse à penser avec quel empressement j’ai fui la foule, je n’ai pas bougé entre 10 h et 4 h, et pourtant Paris m’a paru intenable avec sa population des jours de fête sortie de tous les bouges de Montmartre. Peut-on se réjouir ainsi du malheur des autres et se distraire d’un enterrement !Moi je plains profondément Me Faure qui n’a même pas la permission de pleurer seule, et qui dans 2 jours seras forcée d’être mise à la porte de chez elle, pour céder la place à une autre, elle qui, je crois, n’a jamais recherché les honneurs doit en souffrir horriblement. Je me plains quelquefois d’être trop seule, ça vaut il mieux que d’être trop entourée ? Je suis tout de même pas trop rassurée quand je pense à quel point je suis isolée. Je ne t’ai peut-être jamais passé en revue ma maison telle qu’elle est depuis 3 mois. Commençons si tu veux par le haut :
– Au 6e, la nuit, il y a ma cuisinière et une autre bonne de 20 ans en tout et pour tout ;
– Au 5e à droite, moi ; à gauche, un appartement vacant.
– Au 4e à droite, un appartement aux Degouy, fermé ; à gauche une grue qui reçoit, j’aime mieux ne pas savoir qui ni quoi.
– Au 3e à droite, un ménage avec leurs filles, ce sont les seules personnes bien ; à gauche, un capitaine vieux garçon.
– Au 2e, deux appartements vacants.
– Au 1er à droite, le proprio dont l’appartement est toujours fermé ; à gauche, des gens que je ne connais pas, un ménage je crois ou j’espère.
– Je me demande quelquefois si j’avais une difficulté quelconque ou des cambrioleurs où je devrais aller sonner. C’est au 3e à coup sûr qu’irait ma préférence, soit chez le capitaine qui a l’air bien, ou chez le ménage qui sont des épiciers retirés ou quelque chose de guère plus relevé à voir leurs têtes.
– Mais à quoi bon conter tout cela ? La Providence me garde avec ton fils, et c’est à coup sûr le meilleur gardien. Et puis je n’en ai plus pour bien longtemps, j’espère, j’aurais des voisins sur mon palier en avril, la chance voudra qu’ils soient bien.
– Ton fils fait le bonheur de tous. On l’arrête dans la rue car il est amusant avec sa figure fine et moqueuse. Il mange comme un petit ogre, me faisant des cris quand il passe devant un boulanger mais aussi il engraisse ! ses mollets sont plus gros que ceux de Germaine qui a 6 ans. C’est un gaillard.
Bonsoir mon chéri, je vais me coucher bien vite après avoir prié pour toi, je t’aime fort.
Vendredi 24
Aujourd’hui ton fils a 18 mois. J’espérais que tu le reverrais à cet âge là, non, nous n’aurons pas ce bonheur.
– Je vais conduire les bonnes et les enfants du côté de Notre-Dame, les petits Guilhem et Robert. Je les garderai pendant que les bonnes entreront voir les tentures. Marguerite est prise aujourd’hui par un changement de cuisinière
– Je t’ai envoyé les Débats, La revue Pensa et l’Officiel où tu liras in extenso les discours d’hier, celui de Deschanel est le seul vraiment bien à mon avis. La dernière phrase dite du vivant de Faure l’aurait fait se croire empereur.
Ton fils va très bien, il vient me tirer ma jupe en me faisant comprendre qu’il faut embrasser Papa. Je fais la commission et moi je t’adore et t’embrasse de toutes les forces de mon cœur. Je t’adore
Geneviève
69e Lundi 27 février 99 – 1 h m- 1/4
Est-ce coupable, mon chéri, que je puisse arriver au lundi sans avoir commencé une lettre ? C’est la première fois depuis un an ! et ne t’en prends qu’à toi seul car c’est ta faute. Depuis hier, je passe tous mes instants libres à regarder les photos que tu m’as envoyées et à lire tes lettres 56 et 57. C’est que je suis rarement aussi gâtée, 2 lettres et une enveloppe pleine de photos ! tu m’aimes donc un peu pour chercher ainsi à me faire plaisir ? Merci, tu fais mon bonheur.
– Depuis samedi qu’ai-je fait ? J’ai eu des visites toute l’après-midi après avoir été un instant Au Bon Marché.
Mlle Darcy,
Fernande Lachelier
Me Oberthier avec ses enfants
Mlle Hautefeuille
Me des Laurières (de l’Escaille)
Me de Villeneuve
Celle qui m’a intéressée davantage, c’est Mademoiselle Hautefeuille qui venait de la part de Me des Portes me dire que son fils, qui est à Paris en permission pour 8 jours, se mettait entièrement à ma disposition pour te porter quoi que ce soit. J’irai aujourd’hui chez Me des Portes, peut-être y rencontrerai-je son fils et je le chargerai d’un petit paquet pour toi : c’est une surprise aussi je ne veux pas te dire quoi.
– Le soir j’ai cousu jusqu’au moment de me coucher. Hier, je suis allée à la messe de 11 h, déjeuner rue de l’Université, puis marché avec Lucie et Marie de l’Escalopier jusqu’en haut des Champs-Élysées, rentrée ici à 5 h après le Salut. J’ai rangé le bureau avant et après dîner, c’est ce qui m’a empêchée de venir causer avec toi.
– Maintenant que je me suis retrempée tout près de toi, je te laisse pour m’habiller car il faut que je sorte avec ton fils. Un beccot.
Mardi soir 9 h
Je suis prise mon chéri par la retraite que je suis encore jusqu’à jeudi. Le matin de 8 h à 10 h et le soir de 4 h à 5 h 1/2, sans compter les allées et venues d’ici à StThomas, il faut bien compter 20 minutes en marchant vite. J’ai pris une leçon d’anglais de 1 h à 2 h 1/2 et et entre les deux, Maman m’a emmenée en voiture chez Marg. Ferhenbach avec laquelle je voulais finir le compte de mes meubles.
– Tu trouveras ci-joint mes dépenses de février. Je suis contente de ma cuisinière qui me fait peut dépenser 4.80 par jour pour nourrir 3 personnes plus un enfant de 18 mois. C’est bien surtout quand il y a déjà par jour 1 Fr. de lait, 0,50 Fr. de pain, etc. Mais qu’est-ce que cela peut te faire !
– Je suis désolée d’avoir fait poser le gaz car c’est une grande source de dépenses.
– Mes meubles blancs de salon me coûtent 114. 25. Ta mère m’a donné le canapé qui est de 30 Fr.
– Aux cadeaux divers, tu trouveras le portrait de la petite Yvonne qu’on a fait faire chez Nadar pour Sophie et puis la photo de ton fils que j’aurais dû mettre sur mon compte puisque c’est un cadeau que je veux te faire, tant pis c’est écrit, je l’y laisse sans y avoir réfléchi.
– Je vais tâcher de placer 500 Fr. ayant encore plus de 1000 Fr. en caisse et devant toucher 1000 Fr. en avril et 600 en mai, plus ta solde, c’est plus qu’il ne nous faudra, même si nous allons en Algérie.
– J’ai reçu un billet de la naissance d’une petite Hedwige chez les Trochu et j’ai renvoyé une carte avec félicitations et souvenirs.
– Il est aujourd’hui à peu près certain que Félix Faure s’est tué en se croyant encore jeune pour aimer Mlle Sorel mais on l’a bien vite étouffé. Je t’aurai des renseignements et je te donnerai des détails. C’est triste mais que veux-tu ? C’est la faiblesse humaine.
Me Faure accepte bien cela puisque c’était à l’Élysée même que ça se passait, Dans l’appartement de M. le Gall ; déjà plusieurs fois j’ai voulu en parler à Georges qui est très au courant mais je n’ai pu le voir seul à déjeuner dimanche, Marie était là.
Tu liras les détails de la rentrée de Loti et de ses compagnons d’infortune dans les cadres de la Marine, c’est de droit puisqu’on avait agi injustement envers eux mais c’est pas chic de se retrouver Capitaine de frégate sans avoir rien fait pour cela.
– Je viens de parcourir les débats et maintenant je me couche pour repartir demain matin. Bonsoir, je t’aime bien fort, beaucoup plus que tu ne peux le supposer car je t’aime bien davantage que quand nous nous sommes quittés il y a un an.
Je t’embrasse mille et mille fois
Mercredi soir – 8 h 1/2 – 1er mars
J’ai reçu ce matin une lettre de St Martin qui m’envoie un mot de M. de Marolles. Ai-je besoin de te le dire ? le départ de l’Entrecasteaux est encore retardé de 15 jours ; j’en suis navrée et je sens s’en aller miette par miette l’espoir que j’avais de te revoir avant l’été. Si c’est la volonté de Dieu, il n’y a rien à dire mais c’est dur. Il faut que tu pries pour moi, mon chéri, comme je le fais pour toi afin que nous ayons chacun la force et le courage nécessaires.
– J’ai entendu ce soir, un très beau sermon sur l’affection, la dépendance du cœur et les sacrifices qu’on a souvent à faire en ce monde. Il m’a fait du bien car je t’assure que je finis par avoir le cœur brisé. Je me demande si je sens encore comme autrefois ? Je ne crois pas. Peut-être ça reviendra-t-il avec ton retour, je l’espère.
– Je suis partie ce matin de bonne heure comme tous les jours, puis me suis confessée et ton fils est venu me rejoindre chez Maman pour déjeuner afin de m’éviter de faire 4 fois la courses de chez moi aujourd’hui.
– Avant dîner, je suis allée en tramway jusque chez M. Garnier qui ne part que dans 10 jours; si j’avais su, j’aurais reculé ma visite de 8 jours.
– Je sui passée aussi chez Me de Quincey. C’est bien 20 rue Barbet de Jouy et elle reçoit le vendredi. J’irai donc dans quelque temps lui rendre la visite que son fils viendra me faire, comme tu le désires.
– Je prends tes lettres pour voir si j’ai quelque chose à te répondre.
– D’abord, merci beaucoup des détails que tu me donnes sur Haugey et port Courbet et de la grossière petite carte que tu m’as faite. C’est depuis longtemps que je désirais savoir tout cela et tu ne m’en avais jamais soufflé mot, c’est la 1ère fois que tu me parles du pays où tu vis depuis 10 mois ! il y a encore bien des détails que je ne connais pas. Est-ce un pays où les couleurs dorées par le soleil ont un aspect cru du midi ? L’eau est-elle bleue, la terre rouge, les rochers blancs, etc ? Tu me parles toujours des rochers de la baie d’Along et je ne sais comment me les imaginer. Sont-ils hauts, pointus, couverts de végétation, ou abrupts ?
– Certainement, ça me fera plaisir de voir M. de Quincey qui vient de vivre avec toi pendant 1 an. Ce sera la 1ère foi que je causerai avec quelqu’un t’ayant vu depuis que je t’ai quitté. Ce sera bien peu de choses de toi mais quelque chose néanmoins.
– Encore merci de tes essais photographiques mais pourquoi manques-tu toujours de patience ? Les détails ne viennent pas mais c’est égal, bravo à ta bonne volonté, tu me rends heureuse.
– Ton fils va très bien, il a tout pour lui ce gamin : il est fort, joli, intelligent, débrouillé. tu ne peux pas rêver d’avoir un enfant mieux, sous tous rapports. C’est le point rose de notre existence, il nous en faut bien un.
– Je viens de parcourir le Débats qu’on vient de monter : toujours les mêmes histoires et sans intérêt à la fin, Dreyfus, Picquart et les autres, je ne veux plus en entendre parler;
– T’ai-je dit que j’avais vu ta mère hier, rue de Compiègne ? Elle était étendue, se plaignant d’être fatiguée mais ce n’est rien car je la vois souvent comme cela, ça lui donne le plaisir de se faire servir et soigner ar ses filles, elle aime bien cela. Je trouve que Marguerite F n’a pas l’air gai. Elle est profondément découragée. Est-ce le fait de n’avoir pas le mari qu’il lui faudrait ? J’en ai peur et je la plains beaucoup mais par exemple, ses enfants sont superbes, solides, bien taillés, vigoureux.
– Allons, Bonsoir, je vais me coucher, je t’aime et t’embrasse fort.
Vendredi matin 3 mars
Hier, je suis allée chez Me des Portes pour remercier son fils de sa proposition de se charger de mes commissions pour toi. Il doit venir samedi et pourra te donner ainsi des nouvelles de Robert qu’il aura vu. Je pensais lui donner la photo de ton fils à emporter mais voyant maintenant que le d’Entrecasteaux ne partira que le 1er avril, je te l’enverrai par la poste, ce sera plus vite fait.
– J’ai reçu ce matin les épreuves, je t’envoie les 2 que je refuse. j’en ai commandé 12 de 2 poses différentes, l’une souriante, l’autre sérieuses. je pense que tu le recevras par le prochain courrier.
– Tu ne t’imagines pas à quel point ton fils t’aime. Il est arrivé ce matin en chemise de nuit dans mon lit à 7 h et pour le faire tenir tranquille, je lui racontais des histoires : que quand il était petit, à Brest, il venait aussi dans le lit, entre son papa et sa maman, alors le pauvre chéri me dit : « Encore, encore, Papa, encore » et il m’a tourmentée jusqu’à ce que j’aille chercher ta photographie. N’est-ce pas délicieux ? Tu vas être en admiration devant ce gamin qui t’amusera par ses singeries ; il est fort comme un turc ; il monte sur son petit fauteuil d’une seule enjambée sans mettre son pied sur le barreau mais il est paresseux pour parler, il t’attend probablement et il fait bien car ça te rendra heureux ce premier babillage.
– On va venir m’enlever le gaz ces jours-ci, je t’ai déjà dit quelle source de dépenses inutiles c’était pour moi, et de plus c’est très dangereux. Hier, Henriette a failli se brûler les sourcils et le devant des cheveux entièrement roussis parce que le tuyau de caoutchouc était mal adapté au fourneau. C’est de la négligence, c’est vrai, ce qui n’empêche que c’est dangereux pour tout le monde et que je suis enchantée de le faire disparaître.
– Me Mathery m’a écrit pour me donner des nouvelles de sa fille qui va aussi bien que possible mais est navrée d’avoir perdu ce bébé et elle me confirme que les officiers de l’Entrecasteaux comptent être à Saïgon dans les 1ers jours de mai. Je suppose que le « Vauban » ira à Saïgon l’attendre et que le désarmement sera une affaire de 48 heures, pas davantage ou du moins, je l’espère de tout cœur, pour notre voyage d’Algérie car aller nous y griller en juillet ou août ce ne sera pas drôle.
– Papa se plaint un peu, je trouve qu’il n’a pas bonne mine. Oh que c’est ennuyeux ! C’est étonnant comme les hommes se laissent vite abattre par un changement d’habitudes. je voudrais tant le revoir occupé ! ça arrivera-t-il jamais ? Bien des personnes s’en occupent sans résultats, c’est si difficile à l’heure actuelle, d’autant plus que ce n’est pas à son âge que Papa va faire un apprentissage ; il a toujours travaillé dans un milieu restreint, technique dont il lui serait difficile de sortir à présent.
– J’hésite à t’envoyer les 2 mauvaises photos de ton fils car elles ont une expression qu’il n’a pas généralement, cependant ça te fera toujours plaisir de juger de sa taille. Je te recommande la petite boucle naturelle qui commence à tourner dans son oreille gauche, et la rondeur de ses joues, et la grosseur de ses bras et mollets.
– Au revoir, mon chéri, je t’aime de tout cœur et t’embrasse des millions de fois, à bientôt.
– Je vais sortir ton fils à 1 h pour le conduire voir ta mère à une vente place St Germain-des-Prés. Il fait du soleil,
Un bon baiser de Robert, G
Garde précieusement ces 2 photos car elles sont seules de leur espèce.
– Ne te tourmente pas de ma santé, je vais bien. J’ai quelques petites misères comme toutes les femmes, leur vie en est remplie, et ne vas pas t’imagier pour cela que je suis malade. je fais mon carême sans aucune fatigue, je dors bien et tout le monde me fait compliment de ma bonne mine. Je n’engraisse pas, au contraire et me trouve bien plus à l’aise mince que grosse, tout est donc pour le mieux. Et toi, en est-il de même ? J’ai peur que tu ne me dises pas si tu souffrais. Je le saurai par M. de Quincey.
4 h 1/2
J’ai reçu tout à l’heure ta 58e lettre. Je t’aime. J’adore la photo de Boutet et Fourquier est épatante, comment peux-tu faire si bien ! c’est très, très bien, surtout que tu n’as pas les moyens nécessaires. Au revoir mon chéri, je t’aime et te le répète encore. mille baisers, au revoir, à bientôt,
Souris
70e 6/3 – 99 – 8 h soir
Mon mari chéri,
Nous allons bien tous deux, Robert a une mine superbe, il grandit, grossit sans fatigue et de plus, il est assez sage et gentil. Vendredi, à la vente des Missions d’Afrique, je l’ai conduit voir une des religieuses et lui, sans que je lui dise rien, a pris le crucifix qui pendait sur la poitrine de la sœur, l’a baisé, remis en place et m’a dit : « Au revoir Maman ». Il en avait assez et voulait s’en aller. Tu peux penser si la sœur a été fière de voir que, si petit, il connaissait si bien « le Jésus » comme il dit.
– Ta mère a paru contente de voir son petit-fils mais je ne ly ai pas laissé longtemps car je considère les ventes de charité comme un air très malsain pour les bébés. Ta maman m’a dit qu’elle avait le projet de retourner chez Berthe pour l’aider, ta sœur étant encore au lit et pour quelques temps encore ; alors hier, Papa qui n’a pas pu saisir ta mère pour lui faire visite pour le jour de l’an, est allé avec moi à Passy mais nous n’avons trouvé que Daniel et Berthe, ta mère était repartie pour Wissous, pour combien de temps ? Mystère. Papa n’est resté que peu de temps mais moi j’ai passé tout l’après-midi chez Berthe, elle est gentille, elle s’ennuie et je suis bien contente si j’ai pu lui empêcher de trouver le temps long pendant ces longues journées du dimanche. Quand on est dans son lit, loin du jour et qu’on ne peut ni lire ni coudre, ce n’est pas drôle. Nous avons causé, elle m’a remis un peu de baume dans le cœur en me disant que dans les lettres que tu lui écris, tu as l’air de bien m’aimer Serait-ce vrai ? Est-ce même possible ? C’est mon tourment te ma peine de chaque jour. Je crois Berthe car une de ses principales qualités, c’est la franchise, la sincérité aussi bien dans les choses agréables que les désagréables. J’aime bien ce caractère ouvert et du reste je te l’ai déjà dit. Et puis enfin, je veux le croire car sans cela, je n’aurais pas de but dans la vie. Je t’aime et je veux que tu m’aimes par-dessus tout, après Dieu. Hors de ça, je ne connais rien, je ne vois rien, je ne sens rien.
– Samedi, j’ai eu la visite d’Henri Lachelier qui et venu très aimablement comme je lui avais demandé, me donner des nouvelles de sa femme et de sa fille. Marie passe ses après-midi dehors, avec 18° au soleil et paraît ravie de se reposer physiquement et moralement. Quant à Lilo, elle va très bien mais s’ennuie un peu car elle n’a pas d’enfants de son âge, que des anglaises qui ne comprennent pas le français.
– Après lui, j’ai eu Me Amiot, etc. etc. On attend un 3e bébé à Brest chez les Camille Amiot. Ça va bien, abonnement tous les deux ans en octobre.. Puis enfin, à 6 h 1/4 M. des Portes est arrivé, il a joué avec Robert qui a été très naturel devant lui. Il a fait des singeries mais aussi une colère parce que je lui refusais quelque chose. Il aura pu le juger infiniment mieux que ne l’a fait Courrejolles.
-Vendredi, j’avais reçu ta 58e lettre avec des photos. Celle de Boutet et Fourquier est étonnante de netteté et de ressemblance. Si tu pouvais au moins m’envoyer une semblable de toi, vilain monstre ! qui ne prend pas la peine de te développer, tu as l’air d’être dans les nuages ou dans de l’eau trouble.
– Je prends cette lettre pour y répondre. J’ai demandé quelques détails à Georges sur ce que j’avais entendu dire de Faure. Ça a été publié dans « Le Journal » et « L’Aurore » auxquels vous êtes abonnés sur le Vauban, par conséquent, tu l’auras sans doute lu. Cela semble se confirmer mais c’est bien triste. J’espère encore que c’est une dernière méchanceté de la franc-maçonnerie outrée de ce qu’il a demandé un prêtre avant de mourir.
– Quand tu me dis que tu préfères être un « homme » plutôt qu’un « intellectuel » , tu as mille fois raison. J’y pense constamment pour ton fils. Je ne voudrais pas qu’il ne soit pas intelligent mais je préférerais de beaucoup le voir d’une intelligence ordinaire et avec des idées élevées de patriotisme, de devoir et de dévouement que de le voir appliquer une intelligence hors ligne à un côté scientifique étroit et duquel une fois sorti, il ne connaîtrait rien. Autrement je le voudrais voir comme le type rêvé de M. Demolins. Plus je pense à ce livre et plus je pense qu’il a du bon. M. Demolins a fait hier une conférence à la Sorbonne, suivie d’une autre de Bonvallot et je regrette de ne l’avoir pas su car j’aurais essayé…
…
71e Samedi 11 mars – 99 – Midi 1/2
Mon mari chéri,
J’ai reçu ce matin, ta 59e lettre ainsi qu’une carte de remerciements des de Bon et une lettre de Marg. Ferhenbach. Tu me fais de la peine, pourquoi ? Parce que nous sommes loin et que toutes les difficultés paraissent démesurément grossies.
– L’amiral Courrejolles ne t’a-t-il donc pas parlé de ton fils, que tu ne m’en souffles mot ? Je suis heureuse que les chocolats t’aient donné un moment de satisfaction et ne regrette qu’une chose, c’est de n’avoir doublé la dose puisque ça t’était agréable.
– 2h
Ton fils est dehors déjà depuis une 1/2 heure car il fait un temps splendide, il va bien. Il a été un peu indisposé hier, il a vomi dans la rue mais ce matin, il est très gai et a bon appétit. Sa 16e dent n’est toujours pas percée.
– Je suis allée hier jusque chez les Garnier, ils sont tous grippés et ne peuvent partir. M. s’en ira quand même demain soir pour Brest laissant sa femme souffrante au lit. Je me suis mise à sa disposition pour si elle était dans l’embarras lundi ou mardi mais je crois que si elle n’est pas mieux pour partir dans 2 jours, elle va faire venir sa mère, c’est ce qu’il y a de plus simple et c’est le rôle des mamans.
– Hier soir, nous avons emmené Lucie à l’opéra mais le spectacle était changé ; on donnait Don Juan, c’est très beau, la musique est joli, il y a une harmonie étonnante et nous avons eu la chance que ce soit admirablement chanté. Dire que je ne suis jamais allée à l’opéra avec toi ! Nous avons vécu trop peu ensemble. C’est navrant de se séparer au bout de 28 mois de mariage. Peut-être ne t’en plains-tu pas puisque c’est ton métier qui le veut mais moi, ça me fait pousser des cheveux blancs et maigrir d’un kilo par mois.
– On m’a fait payer 0,60 fr pour ta lettre qui n’était pas affranchie.
– Je prends ta lettre pour y répondre :
Je te répète encore une fois que si le départ du d’Entrecasteaux arrive assez tôt pour te permettre de ne faire que 16 ou 17 mois de campagne, permute si tu préfères pour achever tes 18 mois ou tes 2 ans. Je ne dois compter pour rien dans ta décision. le désir de suivre l’éducation de ton fils peut seul être d’un quelconque poids pour toi.
– Tu m’étonnes en me disant que M. Gauthier ne connaît pas les Binard, après tout c’est possible. C’est Me Gauthier mère qui aurait fait la proposition à Me Boistel (sœur de mon oncle Binard), tu vois que c’est très indirect et c’est bien pourquoi je n’ai pas accepté mais je ne connais ni M. Gauthier, ni sa mère mais je connais bien Me Boistel à laquelle j’ai été faire visite l’été dernier à Versailles et je sais que M. Gauthier est en relation avec ma tante Binard et son fils peut très bien ne pas les connaître.
– Fais-toi photographier riant avec le capitaine de frégate Delaruelle, je ne veux plus que tu m’envoies de ces vilains papiers où tu as l’air triste et malade.
– Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse de t’envoyer ou non la lettre de M. Boistel à propos de l’amiral Courrejolles. Ce m’est parfaitement indifférent et la voilà puisque tu as l’air fâché, seulement comme tu laisses tout traîner en général, M. Boistel ne serait peut-être pas désireux qu’elle soit lue par Courrejolles lui-même ou ses aides de camp ou qui sais-je, un 1er maître ou tout ce que tu voudras. Seulement, regarde comme tu es peu conséquent avec toi-même. Dans toutes tes lettres depuis ton départ tu ta plaignais de Boutet, tu en parlais même dans une lettre à Boistel qui a cru bien faire en disposant favorablement Courrejolles à ton égard et puis crac ! voilà, aujourd’hui, changement de décor… tu t’entends admirablement avec ton commandant et tu espères bien que Boistel n’a pas parlé à l’amiral C. d’un « petit refroidissement dans nos relations », voilà ta phrase. Je ne crois pas du tout les officiers de marine espions, je pense bien qu’on n’irait pas décacheter tes lettres avant de te les remettre, seulement je te connais, tu ne ranges rien et n’importe qui en entrant dans ta chambre peut involontairement lire une phrase qui ne le regarde pas. Maintenant, si j’ai tort, c’est bien, j’en fais ma confession et je ne te contrarierai plus pour si peu.
– Sais-tu que le principe de la charité chrétienne est d’être bon et aimable, surtout avec les gens qui vous déplaisent.
– Je suis très contente en effet, de mon mobilier de salon. Ce n’est pas ce que je désirais mais mais puisque ça s’est trouvé comme cela, tout est bien et je me persuade que ce ne pouvait être autrement, c’est le seul moyen d’être content.
…
… que Berthe est soignée pour une phlébite, elle n’a pas bougé de son lit. Valmont est venu la voir plusieurs fois et la dernière fois, il y a 3 semaines, il lui a défendu de se lever avant qu’il ne lui en donne la permission ; or, il n’est pas revenu, et Daniel qui avait assez de voir sa femme malade, a demandé avant-hier Champetier de Ribes qui a dit à Berthe : « Madame, vous n’avez qu’une chose à faire, c’est de vous lever, de marcher, de sortir. » Il l’a examinée sur toutes les coutures et l’a trouvée en parfait état. Combien j’en étais heureuse car c’est long 3 mois de lit quand on a 4 enfants !
– Te mère est à Wissous, j’ai eu un mot d’elle tout à l’heure mais comme elle y est fatiguée ou ennuyée je ne sais, Fernande est partie près d’elle avec ses enfants pour quelques jours.
– La caisse de zinc du fusil est arrivée percée d’un gros trou… est-ce un livre relié qui aurait forcé ? ou à la douane ? Je ne sais mais du moment que tu l’avais fait souder, elle n’a certainement pas dû partir avec un trou. J’ai reconnu ta manière de faire les caisses. Oh vois-tu que je t’aime ! il n’y a pas ton pareil. Ce sont ces mille petits riens qui font l’amour solide, ne trouves-tu pas ? Je suis malade à la pensée d’être réunie à toi dans quelques mois, ça me trouble et il me semble que ça va arriver bientôt. Bonsoir, un baiser.
Vendredi 17 mars – midi 1/4
Ton fils dort depuis un instant et je suis tranquille à toi pour 5 minutes. Je le baigne à présent, 2 fois par semaine et avec le bain, la friction, le nettoyage de la tête, l’habillement, la coiffure et la soupe. J’arrive facilement à employer une h 1/2 mais aussi, après cela, il sent bon, il est frais, délicieux à embrasser. Tu verras comme c’est appétissant et gentil un enfant bien tenu. Je tâche qu’il n’ait jamais ni une tache ni un accroc, ni un ongle ou un nez sale et jusqu’à présent j’y arrive. Il est vrai que je ne serais pas excusable si je n’y arrivais pas car n’ayant qu’un enfant, il est assez facile de se débrouiller.
– Je vais aller tout de suite après déjeuner chez Sophie avec Robert s’il ne redormait pas et ensuite, j’irai seule chez Maman car je trouve qu’avec ce beau temps, il est mauvais d’enfermer les enfants et une 1/2 heure enfermé chez Sophie sera déjà bien assez.
Au revoir mon chéri. Ton fils va bien, il n’a pas dormi de la nuit pourtant et a encore vomi hier soir, ce sont les dents et je ne m’en inquiète pas.
A bientôt, je t’aime de tout cœur, un baiser de ton fils,
Geneviève
Je relis Othello en ce moment et ça m’emballe.
73e Samedi soir 25 mars 99 – 10 h 1/2
Je reviens de chez Me Amiot à laquelle je suis allée dire au revoir car elle part pour tout l’été chez sa fille. C’est M. Amiot qui m’a reconduite ; en arrivant j’ai trouvé ta 61e lettre que j’ai déjà lue 3 fois d’un bout à l’autre et 10 fois certains passages, merci, mille fois merci.
– Les plumes de la bécassine royale sont très jolies, si tu pouvais en tuer une encore et la faire empailler, ce serait un souvenir pour toi et un plaisir pour moi de connaître ces jolis oiseaux.
– Ta mère est venue déjeuner avec moi ; nous avons causé de choses et d’autres. Je lui ai demandé carrément si elle comptait acheter la maison Luneau car quand je veux savoir quelque chose j’aime bien aller droit au but, ce à quoi elle m’a répondu qu’elle avait songé à l’acheter pour la louer, préférant cela que du 3%. Elle a été en pourparlers avec Me Faivre qui aurait fait un bail de 9 ou 12 ans mais qui renonce à cause de sa fille infirme. Et voyant que cela ne s’arrangeait pas, ta mère abandonne cette idée pourtant… pourtant… moi ça m’étonne, je l’ai vu à sa figure, et ça m’étonnerait que l’été se passe sans que ta mère en soit propriétaire. Je ne le souhaite pas mais quand elle veut quelque chose, elle le veut coûte que coûte. Ta mère voudrait en mourant laisser 6 installations distinctes à chacun de ses enfants mais est-ce possible ? Y réfléchit-elle ? Avec ton métier, et avec le peu de fortune de plusieurs, et puis Wissous n’est pas appelé à prendre de la valeur. C’est de tous les côtés qu’on me dit que les prisons de Fresnes font un tort énorme à toute cette zone là, même si comme tu me le dis dans ta lettre d’aujourd’hui, tu quittais la marine pour planter des choux ou fabriquer des machines électriques, crois-tu que ce serait Wissous qui devrait être choisi pour domicile ? Ce n’est ni Paris, ni la campagne j’aimerais mieux un trou de Bretagne ou d’Algérie et toi ? si tu pouvais plus vivre à Paris « Laisse courir » comme tu disais à Brest dans le Penfeld, attendons les événements.
Bonsoir je vais me coucher à demain.
– Est-ce vrai que tu n’as pas écrit à M. Luneau pour la mort de sa femme ? Ta mère était furieuse de cela et m’a dit que ce n’était pas possible ; je t’ai défendu en lui faisant supposer que ta lettre avec dû être perdue. Je t’aime fort.
Lundi matin 27 mars 11 h 1/2
Mon chéri, je t’aime de tout cœur et veux te le dire avant de déjeuner et de m’en aller ensuite pour la journée.
– Je ne t’ai pas parlé de nos visites de vendredi
1° Chez Me de Quincey, très aimable, infiniment simple et distinguée enfin qui a toute ma sympathie. Son fils a dû beaucoup lui parler de toi, de moi, de Robert car elle avait l’air aussi bien renseignée sur nous trois que si elle nous avait vu naître. Elle est splendidement installée dans son hôtel avec de grandes pièces, des panneaux de bois sculpté avec un médaillon en portrait d’ancêtres sans doute, un escalier de bois sculpté qui est du meilleur goût ; c’est loin d’être moderne mais on sent en entrant là-dedans l’odeur de la bonne, la vraie, l’honnête famille d’autrefois. Je n’ai pas vu son fils. J’y suis restée 3/4 d’heure ! Tellement ça m’a paru cours, d’abord avec Me de Maigret qui racontait qu’elle était en train d’attraper des rhumatismes à Cherbourg, puis avec l’amiral Galiber, un peu gaga, mais très aimable. Il m’a beaucoup parlé de ton père, de ses travaux du Brésil, d’Algérie et s’est intéressé a toi tout particulièrement me questionnant sur tes travaux de là-bas, tes années de grade, etc. etc. Je me serais cru devant un juge d’instruction.
2° Chez Jeanne Calmettes que j’ai trouvé par hasard parce que elle avait ses aff… (elle est là le samedi comme moi). Ils vont tous bien.
3° Chez Hélène Laffargue qui a été très gentille, c’est une bonne femme sans grande énergie même très molle, mais admirable nourrice et femme de ménage. Elle devient lourde par exemple, c’est un vrai tonneau, au lieu de maigrir, sa nourriture la fait engraisser, sa fille n’est ni grosse ni belle mais elle a bonne mine et paraît assez débrouillée pour 6 mois. Elle est même très laide, avec les oreilles de son papa et la bouche et le nez de sa maman, ça ne fait pas un heureux mélange et c’est ennuyeux pour une fille. Elle s’arrangera peut-être.
– Je suis arrivée ce jour là à 6 h chez Maman, ayant manqué ta mère qui y était justement venu, et suis rentrée bien vite auprès de ton fils.
– Samedi, comme je te l’ai dit, ta maman est venue déjeuner, elle s’est plainte tout le temps, d’étourdissements, battements de cœur, toux, mal de tête, douleurs, que sais-je ? Et quand je lui dis que c’est le changement trop brusque entre les chambres chauffées de ses filles à Paris et Wissous qui lui amène ça, elle ne veut pas en convenir. Pourtant, elle le comprend tout de même puisque la dernière fois qu’elle y est allée, elle a emmené les Georges Lachelier pour chauffer la maison (il a neigé cette semaine-là) ; et l’avant-dernière fois elle est allée coucher chez les sœurs qui lui avait préparé une chambre chaude. Je ne comprends pas pourquoi ta mère ne garde pas un pied-à-terre à Paris près de l’observatoire puisqu’elle aime ce quartier, et il me semble que ce serait de l’argent mieux employé que l’achat de la maison Luneau. Tu vas trouver que je me mêle de ce qui ne me regarde pas et tu auras peut-être raison. C’est que quand je t’écris je te dis tout ce qui me vient à l’idée sans réfléchir, sans me relire, souvent et ça m’ennuierait de déchirer la page. Tu ne lis pas si tu trouves que j’ai tort.
– J’ai eu quelques personnes samedi :
Marthe Delattre, Me de Lafforest, ta sœur Marguerite, gentille comme toujours et surtout simple et affectueuse.
– Hier dimanche, je suis allée déjeuner rue de l’Université puis chez Mlle Faivre et au Sacré-Cœur avec Marg. et Germaine.
Ça ne marchait pas bien rue de l’Université, Grand-père était souffrant et ça m’inquiète car je le trouve très très affaibli.
Maman ne m’a pas dit 2 mots parce que je l’ai fâchée en disant trop ce que je pense. Papa est triste, Georges bougonne et Lucie fait la pluie et le beau temps dans tout cela, Voilà mais ça ne durera pas. Il y a toujours dans chaque famille une détente morale nécessaire à la vie et moi qui n’ai personne à qui dire des sottises, c’est Maman qui écope tout. Pourquoi es-tu si loin ?
Au revoir je vais déjeuner, ma côtelette est déjà froide. Je t’aime
Mercredi 29
Mon chéri je viens t’embrasser pour me désabrutir ton fils est sorti à 2 h m -1/4. Il est maintenant 5 h 35 et depuis ce temps je n’ai pas bougé de mon bureau à traduire 2 pages d’un roman anglais dont je ne pouvais pas sortir. Je crois que j’ai ragé, il y avait de quoi, il faut croire que je suis très bête puisque je suis si longue à comprendre.
– Ton fils va bien, il est sorti de 9 h à 11 h et il a dormi de 11 h à 1 h et est ressorti, et ne rentrera que pour dîner et se coucher, et c’est ainsi qu’il fait depuis quelques jours qu’il fait beau. Je suis allée me confesser à 8 h 1/2 et je n’ai attendu que 3 minutes, Marie de l’Escalopier avait eu la gentillesse de me garder une place. Après, je suis montée chez Maman coudre quelque chose à la machine à coudre, faire quelques courses (acheter un chapeau à ton fils, payer les contributions chez le percepteur) et venue reprendre Robert au petit jardin où Maman le gardait, aussi tantôt, je me suis payée de ne pas bouger, ayant trotté toute la matinée et je travaille comme tu vois. J’ai entrepris de lireLe Cdt Bousset, ce qui me prend du temps, je fais des tabliers pour le bébé de la jardinière de Wissous qui est de l’âge de Robert et tu vois que je n’ai pas de temps à perdre mais ça ne m’empêche pas de penser à toi et de regarder et même d’embrasser souvent ta photo.
– Jeanne Calmettes me demande de lui conduire Robert le lundi de Pâques, et je compte aller à Wissous mardi jusqu’à vendredi soir, pour être là samedi (jour de ta lettre que je ne veux pas manquer, et mon jour). Je pense que Me de Quincey viendra et ne voudrais pas la déranger pour rien. Au revoir, je vais prendre l’air un instant sur le balcon car je suis engourdie.
Jeudi soir 9 h 1/2
Quand je me relis, je suis effrayée des fautes d’orthographe que je trouve, c’est insensé, je ne sais plus le français depuis que j’apprend l’anglais.
Je suis allée ce matin à la messe de 8h à Saint-Pierre du Gros Caillou puisque c’est une paroisse. J’ai bien prié pour toi, pour ton fils, pour votre bonheur à tous 2. Je vous voudrais si heureux ! à 10 h 1/2, j’ai pris l’omnibus avec ton Robert que j’ai emmené déjeuné chez Maman, tout seul sans maman, et il a très bien marché du coin de la rue du bac au 26. Tu vois que c’est un grand garçon. J’ai pris une leçon d’anglais, suis allée à l’église et rentrée de bonne heure ; ce soir je me suis mise à coudre et voilà qu’il est déjà 9 h 1/2 et et je tombe de sommeil.
– J’ai reçu une lettre d’Hyères, Marie me remercie de la photo de Robert, me dit qu’elle se promène et qu’elle attend Henri qui a dû arriver hier, parti depuis 2 jours, il devait prendre des 3e ! elle paraît aller bien puisqu’elle va souvent à pieds avec sa fille jusqu’à la plage et il y a bien 4 km au moins si ce n’est 6. Il y a paraît-il maintenant des automobiles omnibus qui font le trajet entre Hyères et Toulon et ne mettent que 3/4 d’heure.
– Voilà que je m’aperçois aujourd’hui seulement que j’ai oublié d’aller à une vente de charité de Marie Laffargue qui a lieu lundi ; il faut que je lui écrive pour m’excuser en lui envoyant 5 Fr. C’est effrayant ce que les lettres de quête pleuvent en carême ! Je donne tout le temps sans pouvoir refuser parce que j’ai des obligations aux personnes qui me quêtent. C’est ma tante Berthe qui m’a invitée à dîner ou Me de Valroger qui m’a donné des cartes pour le concours hippique ,ou… etc.… et puis les cadeaux de première communion qui vont arriver : Jacques Bigourdan, la petite de Geydon, une petite concierge dont je ne peux me dispenser, sans compter la petite de l’Escalopier, etc.… auquel il faudra que je donne au moins une image de 10 sous. Et voilà où file l’argent en dépenses faites par entraînement.
– Il faut que j’envoie une photo de Robert à ton oncle Frédéric, je pense que ça lui fera plaisir.
– Saint-Martin est venu ce matin mais je n’étais pas là. Il a dit à Nounou que le d’Entrecasteaux allait partir dans les 1ers jours du mois. Je n’en crois rien car on trouvera bien quelque anicroche au dernier moment.
– Je m’arrête, je ne peux plus écrire et tu dois me trouver illisible. Je ne sais si je retrouverai mon écriture d’autrefois ; pour l’instant je deviens gâteuse et c’est dommage pour toi.
Bonsoir, je t’aime de tout cœur.
Vendredi saint
Ton fils est un peu enrhumé et comme il pleut, je ne le sors pas. Il devient assommant ce matin, il a imaginé un nouveau jeu ; il hurle jusqu’à ce que je lui donne un crayon pour écrire, il me le refuse s’il n’est pas bien taillé, aussitôt qu’il l’a, il le fourre dans un trou de serrure et le casse et il se trouve ça très drôle mais pas moi, je t’assure car il me faut retailler le crayon et déboucher la serrure où la clé ne peut plus entrer. Enfin, il est diable, il se porte bien ; en revanche il a grandi de 2 centimètres en 2 mois et je suis sûre de ne pas m’être trompée car je l’avais fait tenir les 2 fois un pied debout contre une porte et puis et je m’aperçois bien à ses robes que je suis obligée de rallonger.
– Les voisins emménagent aujourd’hui, par ce temps… J’espère qu’ils seront tranquilles, c’est une dame veuve avec sa mère, et son fils qui est au collège.
– Je vais aller à l’église faire mon chemin de croix puis rentrerai garder Robert pour y envoyer mes bonnes.
– J’ai demandé à Marie Calopier, comme je l’appelle, le négatif de la photo de Palaiseau. Elle doit me la donner aussitôt qu’elle l’aura mais elle l’a laissé à la campagne.
– J’ai joint aux Débats de cette semaine, un Officiel que Papa m’a donné et dans lequel tu pourras lire une fin de discours de R.. et aussi une petite discussion au sujet de l’inscription » Dieu protège la France » qui va être gravée sur les nouvelles pièces de 5 et de 20 Fr.
– J’ai bien abandonné mon piano ces temps-ci et je me le reproche puisque ça te fait plaisir de m’entendre jouer faux. Je ne voudrais pourtant pas perdre le peu que je sais pour l’apprendre à ton fils, et à ta fille, si Dieu me fait la grâce de m’en donner une. Est-ce raisonnable d’en désirer une, serons-nous en mesure de la doter ? Les fils se casent bien plus facilement pour peu qu’ils aient le goût du travail et de la volonté pour persévérer.
Au revoir mon chéri, je t’aime de tout mon cœur. J’ai rêvé de ton retour cette nuit et je voudrais bien que ça arrive enfin. J’ai plus qu’assez de t’écrire : on rend si mal sa pensée par lettre. Que de choses nous aurons à nous dire ; nous ne dormirons pas les premières nuits, ça c’est sûr et nous aurons soif encore. Te souviens-tu ? Je t’aime
Geneviève
74e Lundi soir 3 avril 99
J’ai reçu hier ta 68e lettre comme je te l’ai dit dans la lettre envoyée à M. des Portes. Dois-je te dire que cette lettre me navre ? Et voilà 4 ou 5 semaines qu’elles se succèdent dans le même ton et pourquoi ? Qu’est-ce que je t’ai fait ? J’en arrive à ne plus savoir quoi te dire que des choses absolument banales, comme une gazette. Mes idées sont fausses et tu me fais de la peine en me répondant, alors, à quoi bon ? Je t’assure que je ne te comprends plus oh ! mais plus du tout. Quand je pense, par exemple, que tu veux aller en Algérie sans avoir vu ton fils ! c’est monstrueux ! l’année dernière tu n’étais pas arrivé de Brest depuis 1 h, tu courais chez Fernande voir un môme de 6 semaines, peu intéressant par conséquent ; voilà maintenant que tu n’as pas vu ton fils depuis 1 an, que c’est un enfant qui te connaît, qui t’attend, qui t’aime et surtout, qu’il est à toi, et tu t’en fiches : 15 jours plus tôt ou plus tard, ce n’est pas grand-chose me dis-tu. Fais ce que tu veux après tout, et moi je ferai ce que tu voudras. J’irai seule à Marseille si tu le désires ou je resterai à Paris si tu le désires. Je ferai absolument ce que tu me diras, moi qui t’aime tant ! je me demande si tu t’en doutes ! Laissons cela, tiens parce que si j’entame ce sujet, je ne pourrai pas dormir de la nuit.
– Hier, J’ai vu Guillaume qui m’a amené Pierre qui venait me faire ses adieux car il part à la fin de la semaine à Saint-Brieuc pour se préparer à la marine chez les maristes. Ton beau-frère a longuement parlée de la maison Luneau. Ce que je te disais dans ma dernière lettre arrive, ta mère veut l’acheter et l’achètera. Pour la forme, elle a écrit une lettre qui doit passer successivement à ses enfants qui devront rendre réponse par écrit après consultation de leur mari ou moi de mon père puisque je ne t’ai pas. Je n’ai pas lu cette lettre et par conséquent ne peux pas te dire ce que j’en pense mais il me semble impossible de donner une réponse catégorique, d’abord parce que je ne sais pas quelles sont tes idées là-dessus et qu’alors je n’écouterais que la mienne qui est absolument opposée à un agrandissement de Wissous. Nous pouvons y tenir comme nous y sommes, tant que ta mère existe, eh bien plus tard, nous verrons à nous débrouiller. Ta mère n’existant plus, tu ne pourrais garder que la grande maison parce que tu y a ton bureau, des souvenirs, or c’est un trop gros entretien pour nous. Ta mère a pu supporter cette charge-là parce qu’en l’absence de ton père ou avec lui, elle y vivait presque continuellement, elle et ses 6 enfants mais moi jamais, à moins d’une grave raison de santé pour un enfant je ne consentirai à vivre seule sans toi à la campagne. Comme il est probable que tu resteras plus marin que ne l’a été ton père, nous avons des chances pour n’être pas souvent ensemble à Paris. Il ne faut pas compter sur les congés. Depuis 10 ans, combien de temps as-tu passé à Wissous ? 3 mois tous les 2 ans et encore… À présent que tu es marié tu iras moins qu’anciennement car il me semble assez juste de partager le temps libre entre ta famille et moi. Alors crois-tu raisonnable de nous engager à consentir 15 ou 20 000 Fr. de capital (pour l’achat), plus 1200 ou 1500 Fr. au bas mot à payer par an pour l’entretien de la grande maison de Wissous et encore, en abandonnant une partie du jardin à celui qui prendrait le chalet. Et c’est cela, je suis sûre, que ta mère veut, c’est être assurée de son vivant du partage de Wissous après elle. Donc, il faudrait s’engager et devons-nous le faire ? Non, voilà mon avis, il est peut être mauvais, pourtant j’ai bien pesé les avantages
1° d’avoir un chez soi,
2° d’avoir la possibilité de fuir immédiatement Paris en cas d’épidémie ou d’émeute,
3° de te laisser dans tes souvenirs
Pour moi, tout cela est effacé, d’abord par la dépense, ensuite pour les grosses difficultés que nous aurons, ayant tes sœurs et leurs enfants autour de nous. Tu auras beau faire, elles se croiront toujours chez elles là où elles auront été élevées ; quand tu seras avec moi 2 ans parti à Toulon, il faudra qu’elles s’occupent de faire ouvrir la maison, de mille petits détails dont tu les chargeras toi-même, et c’est le meilleur moyen de se fâcher en famille. Enfin, à mesure que les enfants grandiront la vie presque commune entre cousins deviendra extrêmement délicate. Je vois dès à présent Marie qui fuit Wissous pour sa fille dès que les garçons Bigourdan et Ferhenbach y arrivent et elle a pleinement raison, j’en ferais autant à sa place.
Quand je parle de 2000 Fr. par an d’entretien pour la grande maison et un bout de jardin pas bien grand, je n’exagère pas, je crois avec les impôts, un gardien quelconque, les frais de peinture, toiture, tuyaux crevés par le gèle, fosse d’aisance, citerne à nettoyer, cheminée à refaire, etc. le total monte vite sans que l’on s’en doute. Je voudrais que ta mère attende 2 mois pour avoir ton avis car moi je ne répondrai pas parce que cela ne me regarde pas. Que tu m’en parles, que tu me demandes mon avis, c’est très bien c’est ton devoir mais je ne veux pas le faire, toi étant dans la possibilité de répondre car enfin 2 mois ce n’est pas long. : Madame Luneau n’est pas si pressée. Je ne veux pas trancher la question sans toi. Sur ce, je vais me coucher, ne m’en veux pas de ce que je t’ai dit c’est vrai que tu m’as fait de la peine, j’oublie et je t’aime du fond du cœur, Ça tu peux en être sûr. Un baiser.
Mercredi matin 5 avril Wissous
Mon chéri,
C’est encore une fois sans toi, à ton bureau que je t’écris, ton fils s’endort sagement dans l’ancien cabinet de toilette de tes parents qui est devenu sa chambre. Le petit a été souffrant toute la nuit, pris de diarrhée, de vomissements, je crois qu’il a eu un peu froid hier en arrivant, le sol est encore humide, nous ne sommes pas en été et Robert a trouvé un changement d’autant plus qu’il y a beaucoup de vent. Ce ne sera rien j’espère, je vais le mettre à la diète et lui donnerai du bismuth si la diarrhée continue.
– J’ai trouvé ici en arrivant, ta mère, les 6 enfants de Sophie, Marguerite et ses enfants, les Georges Lachelier. Sophie est fatiguée à Paris et ne viendra qu’aujourd’hui ou demain. Berthe et ses enfants ont l’infuenza.
– Je suis venue dans le train avec Me et Mlles Lachelier et Me Dupont, Patchy Laffargue qui venait ici à cheval avec un de ses camarades nous a suivis, de la barrière à Bourg-la-Reine et ça a été un grand plaisir pour Robert qui était au carreau, de voir un militaire à dada qui lui disait bonjour.
– Robert est heureux de tripoter ici, je ne sais pas jusqu’à quel point tu serais satisfait de le voir ranger à sa façon, pour obtenir la sagesse, je lui ai donné un vieil almanach Hachette avec un crayon bleu et il me laisse la paix. De temps en temps, pourtant, il ne peut résister à la tentation de fouiller dans la corbeille à papier ou de dire bonjour au toutou (ce sont les chenets ou plutôt le garde-feu) qui fait son bonheur. Voilà le déjeuner et il me faut te laisser pour me laver les mains. Je t’aime
Vendredi 7 avril – 1h
Je sors de déjeuner mon mari chéri et viens t’embrasser en te demandant pardon de ne pas t’avoir écrit hier mais tu sais ce que c’est ici, on est dérangé tout le temps par une visite, par quelqu’un qui vous appelle, j’aurais voulu rester un peu dans ton bureau avec ton fils à t’écrire, à t’aimer mais aussitôt on vient me chercher. Quand ta mère n’a pas tout le monde à travailler autour d’elle, elle n’est pas contente ; pour ton fils, je l’isole le plus possible, il est encore si petit !Je n’en veux pas à table et l’envoie le plus souvent possible dans les champs avec Nounou ; Il est tranquille et bien portant, c’est tout ce que je désire pour son âge et je ne me soucie pas qu’une douzaine d’enfants viennent les uns après les autres l’embrasser et lui mettre leurs mains sur ses joues roses.Tu comprendras quand tu vivra avec lui.
– Ta mère ne m’a pas soufflé mot de la maison luneau et ça m’étonne beaucoup de n’avoir par reçu la lettre dont m’a parlé Guillaume. Elle était chez Marguerite et elle devait venir chez moi puisque tu es le 3ème enfant, peut-être te l’as-t-elle envoyée directement afin de ne pas me consulter, ça ne m’étonnerait pas.
Robert a encore la diarrhée, du reste le temps n’est pas fameux aujourd’hui, beaucoup de vent, des menaces de pluie. Nous prendrons le train de 5 h 06 pour rentrer pour dîner.
Louise Calmettes qui est venue hier n’a pas tari sur « l’affaire » comme bien tu penses, elle lit chaque jour une moyenne de 25 à 30 colonnes de journal, quel temps et quelle patience il faut !Moi, je ne lis plus rien, ça m’assomme et surtout le Figaro, je trouve tellement dégoûtant ce qu’il a fait, de publier ce dossier que je ne voudrais pas l’encourager en l’achetant même une fois, je me reprocherais ces trois sous-là.
Lucie m’a écrit hier une longue lettre en anglais racontant leur leçon de mercredi que j’ai manquée et où la miss leur a apporté un album de photos en couleur du Japon, très joli paraît-il.
Vendredi soir 7 – 9 h 1/2 Paris
Dois je te dire ce qui vient de m’arriver ?
Oui parce que j’en ai envie.
Non parce que tu va me gronder.
Tant pis : tout à l’heure, on me monte une lettre et le journal. J’ouvre la lettre, c’est de M. des Portes qui me remercie de ma lettre et me dit que leur départ n’est pas encore fixé. Je l’ai lu bien des fois avec les larmes aux yeux en pensant à ton retour encore éloigné puis ne voulant plus penser, j’ouvre les débats… Qu’est-ce que je vois ? Oh ciel ! oh ! bonheur : Je me demande si je vois ou si je rêve ! Le « d’Entrecasteaux » est parti de Toulon pour l’extrême orient. C’est donc vrai, fait, j’ai peur et attends de le savoir plus sûrement pour me réjouir et encore ? Me réjouir de quoi si tu permutes pour finir tes 18 mois ? Je ne le crois pas, et pourtant si l’envie t’en prenait ?…
75e Lundi soir 10 avril 99
Mon chéri,
Je ne viens que t’embrasser et te dire que je suis fatiguée. je vais me coucher immédiatement. J’ai mes affaires en avance de 5 jours, après avoir eu le mois dernier un retard de 10 jours. je n’y comprends rien et ne veux pas m’en occuper puisque ça ne me rend pas malade. Bonsoir,
Je t’aime.
Mardi 11
J’ai eu ta 63e lettre avant hier dimanche. J’étais à déjeuner chez Maman, et quand j’ai vu Papa recevoir une lettre de toi, je n’ai pas pu y tenir et suis venue ici chercher la mienne pendant que ton fils dormait sous la garde de Lucie. j’étais de retour en 25 minutes. Je suppose que c’est cette petite escapade qui m’a fait débarquer mes anglaises, comme tu dis : c’est ta faute.
Mes parents ont acheté un coffre fort superbe et surtout d’un perfectionnement achevé. J’ai donc demandé à Papa de vouloir bien continuer à garder nos valeurs en sûreté. Ils l’ont payé 650 fr. je crois, chez Fichet. C’est cher comme mise de fonds mais économique quand on additionne les années de location de coffre fort au Crédit Lyonnais ou ailleurs.
Je suis allée aujourd’hui acheter un missel avec évangile, comme celui que j’avais donné à tes neveux pour leur 1ère communion, pour Jacques Bigourdan qui fait sa 1ère communion le 10 mais à Stanislas. J’ai aussi un bonnet pour la petite concierge, sa mère ayant préféré quelque chose d’utile à un livre quelconque et je le comprends.
Je ne sais pas si je t’ai dit que j’avais donné l’autre jour à la femme du jardinier de Wissous, des effets pour ses enfants, chapeaux, mouchoirs, tabliers (pour 10 francs) parce que n’étant pas allée là-bas depuis le mois d’octobre, je ne lui avais pas donné d’étrennes. tes sœurs ne lui ont pas donné davantage et elles y passent plus de temps que moi, excepté Sophie qui a donné au jardinier pour qu’il s’occupe du cimetière. il me semble donc que c’est bien comme ça.
Bonsoir, à demain, une longue causerie.
Mercredi 12 – 1 h après-midi
Mon chéri,
J’ai bien pesé le pour et le contre de ce que tu me dis dans tes dernières lettres et en effet, je crois qu’il sera plus sage et moins coûteux, que j’aille seule te chercher à Marseille et de là en Algérie. J’installerai auparavant Robert chez Maman, en priant ta mère de bien vouloir venir auprès de lui s’il y avait la moindre anicroche. Je crois que ce sera mieux ainsi malgré tout le chagrin que nous aurons de ne pas pouvoir parler de Robert ensemble. Nous nous croirons en voyage de noce, mariés depuis 8 jours, ce sera mieux.
– Samedi dernier, j’ai reçu une carte de M. Boistel m’informant du départ du d’Entrecasteaux. Je l’ai remercié sur une carte également. J’irai voir Me Boistel un de ces jours pour qu’elle voie bien que c’est par amitié et non par intérêt que je lui fais visite.
– J’ai reçu également ce jour-là, une lettre de Marguerite Nogues qui me raconte le départ de ce maudit bateau, elle l’a vu, c’est donc vrai, il a quitté Toulon le jeudi 6 avril à 5 h du soir. j’ai reçu de tous côtés des félicitations comme si tu étais déjà à Marseille !
– A ce qu’il paraît que M. Lefrançois est marié et père de 4 ou 5 enfants. il a du courage d’être gai tout en laissant sa famille en France.
Au revoir mon mari aimé. Maman m’a demandé d’accompagner Lucie chez un tailleur à Montmartre et j’y vais. Je t’aime.
Jeudi soir 13 – 8 h
J’ai un mal de tête fou mais je t’écris quand même et si je te dis des choses incompréhensibles, tu m’excuseras.
J’ai passé toute mon après-midi au concours hippique où M. Perchais m’avait demandé d’accompagner sa fille et il y a de quoi être abruti, je t’assure, non pas d’accompagner Marthe Perchais qui est très gentille et que j’aime bien mais de voir une soixantaine de messieurs tourner 2 fois autour d’une piste, rentrer, et toujours et toujours, c’est monotone. J’en suis sortie à 6 h par une pluie battante mais je n’y étais entrée qu’à 3 h après ma leçon d’anglais.
Robert va bien. Je l’ai eu encore près de moi la nuit dernière parce que Nounou était souffrante. Elle a des étourdissements, des malaises de vieille femme qui m’ennuient car encore hier elle s’est sentie si fatiguée dans la rue qu’elle a été obligée de rentrer précipitamment, et si elle se trouvait mal dans la rue, qu’est-ce que deviendrait Robert ? C’est très ennuyeux.
Qu’ai-je à te dire cette semaine. Me voilà à jeudi et à ma 4e page ! jamais chose pareille ne m’était encore arrivée. Je vais t’en expliquer la raison. J’ai beaucoup aidé Marguerite qui est sans bonne du tout depuis 10 jours, elle a eu des ennuis, sa bonne bretonne qu’elle croyait si bien, une veuve, mère de 4 enfants, couchait avec le domestique de Maman et a fait une fausse couche chez elle le mois dernier : on les a expédié tous les deux le même jour avec un coup de pied et le lendemain, comme un fait exprès, Marguerite qui était ennuyée de voir sa cuisinière malade d’enrouement, de boutons sur la figure, fait venir un médecin qui lui déclare que cette femme a la vérole et qu’il serait très dangereux de la garder seulement une heure de plus pour ses enfants. La pauvre fille qui est très bien…
…
Vendredi 14 avril
Tu vas peut-être trouver que je n’ai pas tenu la promesse que je t’avais faite de t’envoyer une dépêche t’annonçant le départ du d’Entrecasteaux ? J’ai pensé que cette nouvelle serait très certainement télégraphiée à l’Amiral Courrejolles et connue de toi par conséquent, je l’aurai demandé à Boistel si je n’avais craint de l’ennuyer. C’est la seule raison qui m’a fait m’abstenir après avoir beaucoup hésité. tu ne m’en veux pas n’est-ce pas ? Je n’ai pas voulu relancer Boistel parce que tu me disais dans ta dernière lettre que je ne devais pas aller le voir, ni sa femme, aussi souvent.
– M. de Gueydon a perdu sa mère. J’ai appris cette triste nouvelles par les Débats d’hier soir et vais écrire aujourd’hui un mot de sympathie.
– Je ne sais si je ferai bien de continuer à t’écrire car il arrivera un moment où tu ne recevras plus mes lettres, je le ferai encore cependant la semaine prochaine et peut-être la suivante pour plus de sûreté.
– N’oublie pas d’envoyer de Port Saïd une dépêche pour que je sache si je dois aller à Marseille ou non. Si tu me l’envoies, à moi, je préviendrai ta mère. Si tu l’envoies à ta maman ou à une de tes sœurs, comme en 96, dis-leur simplement de me prévenir, et pas au bout de 15 jours. Mais il me semble absolument inutile que tu en envoies deux. Ça me suffira très bien d’être prévenue par une lettre de ta famille.
– Robert grandit beaucoup et il t’intéressera mais tu auras à lui apprendre à parler car il ne dit pas grand chose, il prononce bien ce qu’il dit, voilà tout.
– J’ai reçu ce matin, des prospectus alléchants de la Société Générale et du comptoir d’Escompte pour l’emprunt chinois pour l’exploitation de la ligne de Pékin à Nankin. C’est une souscription ouverte jusqu’au 19 avril, on donne pour 482,50 fr, les obligations de 500 fr. J’en aurais peut-être acheté une, après conseil de Papa, bien entendu, mais en relisant tes lettres de l’été dernier, je vois que tu ne t’en soucies pas, alors c’est chose réglée. J’ai prié Papa de se renseigner pour savoir où et pour combien on pourrait avoir des actions des mines d’Hongay que tu me dis être un placement d’avenir.
– Je vais te laisser, mon chéri, je ne vois plus rien à répondre à ta dernière lettre, te parler de toi t’ennuierait, de moi, c’est inutile ; de Robert, c’est toujours la même chose, il va bien, est gentil et débrouillé, je te le répète tout le temps. Quant au reste, tout m’assomme, voilà déjà longtemps que je n’ai plus ni courage ni idées à moi et ce ne doit pas être très drôle de me lire. Je voudrais m’endormir à présent et ne me réveiller que dans tes bras le 15 juin.
Je t’aime, c’est la seule pensée, avec celle de Dieu, qui me soutient…
…
76e Lundi 17 avril 99 – 8 h du soir
Mon Charles chéri,
Je commence, avant de te dire que je t’aime, éternelle rengaine ! par répondre à ta 64e lettre.
– Je t’ai expliqué d’où vient l’erreur des comptes de 1898. Nous nous expliquerons encore mieux de vive voix et j’espère que nous n’avons plus longtemps à attendre, surtout au moment où tu recevras cette lettre, si tu la reçois ?
– Tu me dis de me défier de de Bernardières, je ne vois pas très bien pourquoi car je ne m’y fie ni ne m’en défie. Je ne l’ai vu qu’une fois dans ma vie quand il est venu chez moi et ce jour-là, il a cru m’être agréable en me disant que tu te féliciterais plus tard d’avoir fait cette dernière campagne. Je n’en crois pas un mot. il a eu l’air de te porter intérêt mais il ne pouvait guère faire autre chose devant moi. c’est assez naturel.
-A propos de Louis Laffargue, c’est étonnant comme c’est un ménage calme et méthodique et c’est ce qui fait leur force. Hélène m’a amusée l’autre jour parce que je lui avais demandé un patron de robe d’enfant le vendredi de la Passion c’est à dire le 24 mars, et ce patron je l’ai reçu il y a 3 jours, presque qu’au bout d’un mois ! mais c’est si bien fait, chaque morceau avec une étiquette collée et écrite de main de maître, que ça ne m’étonne pas qu’elle ait mis si longtemps à le faire, mais au fond si je la blague, je l’aime bien et elle est très gentille pour moi.
– Tu me reproches d’être restée 15 jours sans baigner Robert à cause d’une petite toux. Mais es-tu bien sûr de cela ? Je ne m’en souviens pas et tu m’étonnes car je n’interromps pas facilement les bains même ces jours-ci où il tousse énormément. je l’ai encore baigné hier et l’avait été vendredi et le sera demain. Aujourd’hui, il s’est promené 2 heures au soleil.
– Je n’ai pas pensé à demander à Marguerite ce qu’ils avaient fait pour leurs valeurs mais je crois qu’ils ont dû les rendre à Papa. Mlle Faivre a rendu les siennes maintenant que Papa a un coffre fort.
– Cela m’a fait plaisir de savoir que tu t’étais enfin décidé à quitter le bord 2 jours pour te promener. Tu aurais dû le faire fréquemment depuis longtemps déjà.
– Je ne vois plus rien à te dire à propos de ta lettre alors je vais te raconter que Miss White nous a apporté l’autre jour son album de photos en couleur du Japon qui est absolument ravissant. je me suis amusée à relire le livre de Loti qui m’a servi de légendes explicatives pour la plupart d’entre elles. Elle est charmante cette miss, et contribue à me faire trouver le temps moins long, d’abord en me donnant pas mal à travailler, ensuite en me parlant sans cesse de cet extrême orient que je voudrais tant connaître. Quand m’emmèneras-tu au Japon ? et à Colombo ? J’ai commencé à traduire cet article sur le transasiatique mais c’est du bien mauvais anglais et de plus, beaucoup de mots me manquent dans le dictionnaire.
Bonsoir mon chéri aimé, je t’aime de tout cœur et t’embrasse de même.
Mardi 18 avril – 8 h soir
Je me suis pesée hier, mon chéri mais ne me rappelant pas ce que je pesais il y a 6 mois, je n’ai pas de point de comparaison ; à présent, c’est 65 kilogs.
– Ton fils va très bien, il a passé toute son après-midi aux Tuileries avec les enfants de Marguerite pendants que je suis allée chez F. Ferhenbach où ils étaient tous grippés ; Rene encore dans son lit, Maxime et Georgette, mieux mais pas encore sortis. J’y ai vu Marie Legrip et Mme Calmettes mère. Je n’ai pas du tout de nouvelles de ta mère, non plus que Marg. Cela m’étonne beaucoup qu’elle ne m’ait pas seulement écrit un mot en réponse à ma lettre où je lui annonçais le départ du d’Entrecasteaux, ou qu’elle ne soit pas venue me voir car elle était samedi à Paris. Je n’irai pas à Wissous cette semaine parce que ta maman m’a dit de ne pas y aller sans la prévenir, de peur de tomber un jour où elle serait à Paris.
– Sophie n’est pas partie à St Brieuc, ayant eu sa petite Jeanne un peu souffrante.
– Marie doit revenir d’Hyères à la fin du mois avec sa fille. Henri qui est allé passer les congés de Pâques avec elle, est revenu depuis quelques jours déjà.
– Je suis allée au bain ce matin et ne me tiens plus de fatigue après ces deux longues courses d’omnibus ; de plus ton fils a eu l’amabilité de me donner un coup de poing dans l’œil gauche qui me gêne beaucoup. C’est drôle comme depuis que je sais que tu vas revenir, j’ai peu de courage à t’écrire, je pourrais même dire que ça m’ennuie car je trouve idiot tout ce que je griffonne sur ce papier, ce serait beaucoup plus intéressant si nous étions en tête à tête, ne trouves-tu pas ? Je crois bien ne pas me leurrer en espérant que tu pourras prendre le paquebot du 9 mai ou du 23 mai et que tu pourras être ici le 4 juin ou le 17.
– Je lis avec plaisir les progrès de la révolte contre l’alcoolisme et ce qui me réjouit c’est de voir qu’on ne s’en tient plus aux théories mais qu’on arrive au fait. Tu verras que Pensa a imprimé ta lettre. très chic, mon mari, très chic ! Ce Pensa m’a l’air d’un brave garçon qui n’a pas de parti pris et qui laisse chacun juger.
Bonsoir mon chéri, je t’aime de tout cœur.
Je suis allée hier à l’enterrement de la belle-sœur de ma tante Geneviève, qui vient de mourir à 43 ans, d’un cancer à l’intestin. On l’avait opérée et elle vivait depuis 2 mois avec un intestin artificiel. Je trouve que quand on est arrivé à ce degré de souffrance-là, sans guérison possible, les médecins devraient avoir le droit de vous achever, mais ce serait contraire à la morale chrétienne.
Jeudi soir 20 avril
C’est aujourd’hui que la fille de la concierge faisait sa 1ère communion. Elle est montée m’embrasser. Cette petite est gentille, bien élevée.
Ton fils est allé aux Camps Élysées, de 2 h à 6 h 1/2 et moi courir avec Lucie chez des marchands indiqués par Personnaz (mais sans remise de sorte que je ne lui devrai rien). Je me suis acheté un tour de cou en tulle noir qui me tentait depuis longtemps et puis des souliers pour ton fils, il vient de m’en fracasser une paire en moins de 2 mois et je me vois obligée à présent de lui prendre des doubles semelles .
– En revenant, je suis montée chez Me Ferrand. Son mari qui était là m’a dit que le matin du départ du d’Entrecasteaux, M. de Marolles n’était pas décidé à partir et qu’il avait fallu 2 dépêches successives du ministère pour l’obliger à quitter Toulon. L’intérieur Ferrand m’a amusée. M. qui vient d’être souffrant était assis sur la chaise-longue à côté de sa femme, Me le fait déranger 50 fois pour voir si le feu n’est pas éteint dans la chambre du petit, si le môme a les pieds chauds, savoir pourquoi il crie, etc. On voit qu’ils sont novices dans l’art de la paternité bien que mariés depuis 7 ans mais ce qu’ils doivent assommer la nourrice ! ils lui feront passer son lait ! Je les blague mais à vrai dire, n’étions-nous pas à ces mêmes débuts voilà 18 mois ? Seulement, nous étions plus jeunes.
– Quand je pense que depuis 2 ans et demi demain, que nous sommes mariés, nous aurons été ensemble à peine un tiers du temps que nous aurions pu passer sans nous quitter. c’est pas gai tout de même. Cet Algesiras ! ce va et vient entre Paris et la Bretagne puis ce mois de septembre 97 passé chacun de notre bord, enfin ce gros chagrin qui pèsera sur ma vie entière car je crois qu’il me sera difficile d’oublier ce dernier temps passé.. et quand même nous nous aimons et je me crois plus heureuse que la plupart des femmes car je suis sûre de toi et c’est tout dans la vie, avoir confiance en celui qu’on aime. Comme c’est curieux l’existence ! et dire qu’on a des enfants et qu’on leur prépare une vie vie plus difficile peut-être que ne l’est la nôtre.
– Je continuerais longtemps sur ce chapitre et t’ennuierais probablement car tu n’as pas des idées aussi sombres que les miennes, heureusement pour toi. J’ai beaucoup souffert du côté aujourd’hui et c’est ce qui contribue à ne ps me faire voir les choses en roses, qu’y faire ? Les femmes sont faites pour souffrir, c’est leur part en ce monde. Pour être juste pourtant, il faut dire qu’elles ont des consolations inconnues du sexe fort, dans la religion et la maternité, ça c’est vrai, et ce sont deux bons réconfortants de la vie, relativement faibles pourtant quand on a son mari à l’autre bout du monde.
– Bonsoir, mon Charles aimé, je t’embrasse de tout cœur espérant le faire bientôt de vive-voix… vraiment, je ne sais plus ce que je dis.
Vendredi 21 – 2 ans 1/2 de mariage !
J’ai reçu ce matin ta solde de février, merci, et tout à l’heure ta 65e lettre avec un amour de photo prise par M. Le Verger, de toi passant l’inspection de ta compagnie. Tu le remercieras de ma part. D’après ce que je vois, tu ne recevras pas cette lettre-là. pour plus de sûreté, je la mets quand même à la poste ais en admettant que le d’Entrecasteaux arrive à Saïgon le 10 mai et que le désarmement de l’autre dure 15 jours, tu pourrais toujours prendre le paquebot du 24 mai. Si, alors tu aurais encore cette lettre.
Je n’ai pas le temps de répondre à ta 65e car j’en ai perdu beaucoup à la lire et la relire, et que je voudrais aller chez Sophie, porter le livre à Jacques, chez les Patchy et chez les Hautefeuille. Je vois seulement que tu es au moins aussi agité que moi du départ de ce bateau et qu’au lieu de me gronder, tu aurais beaucoup mieux fait de t’appliquer les sermons à toi-même.
– Si tu reviens par hasard sur le « Laos », perle de Miss White à M. Flandin le commandant, à M. Seytre le commissaire, à M. Eschuoër. C’est leur amie intime, elle est revenue du Japon avec eux.
Au revoir mon chéri, je t’aime de tout cœur et suis heureuse que les portraits de ton fils te fassent plaisir. il va très bien et c’est déjà un petit homme.
Je t’embrasse de toutes me forces,
Geneviève
Un baiser de ton Robert
Maman écrit à Papa je t’aime, et moi aussi
Robert
77e Lundi 24 avril 99
Ton fils a aujourd’hui 20 mois ! ce n’est déjà plus un bébé. Il a sa volonté et essaie d’obtenir ce qu’il veut en marchant, grimpant, etc. Il a fait mauvais temps aujourd’hui, Robert n’a pu sortir que pendant une heure sous son parapluie et moi j’ai fait les 4 coins de Paris en commençant par aller chez le tailleur, à Montmartre ; de là, je suis rentrée déjeuner ici, puis repartie à un mariage de M. Hardy avec Mlle Morris, des gens que tu ne connais pas mais Maman tenait à ce que j’y aille parce que c’est de la famille de ma tante Léon Gaujac. Après ce mariage à St Sulpice, j’ai pris l’omnibus de Panthéon – place Courcelles, qui m’a conduite rue Gounod chez les de Gueydon. Me de Gueydon était arrivée ce matin (j’étais mal tombée) et était sortie. J’ai laissé ma carte puis je suis descendue rue de Berlin chez ma tante Binard qui est étendue depuis quelque temps avec la goutte dans un pied. Et enfin à 4 h 1/2 à ma leçon d’anglais rue de Lille, et rentrée ici à 6 h 1/2, bien contente de retrouver ton fils et de ne plus être sous la pluie. Ce temps-là m’agace et me met de mauvaise humeur. C’est décourageant de sortir et d’avoir la prétention d’être propre. Je voudrais vivre dans un pays où il ne peut jamais et où on puisse vivre toujours dehors à l’ombre mais à côté du soleil.
J’ai vu ce matin chez mon tailleur Me Homolle avec sa fille, mais comme elle ne me connaît pas et que ça m’ennuyait de me présenter moi-même, je ne me suis pas fait connaître. Et pourtant, Papa qui l’a vu en visite l’année dernière, m’avait dit qu’elle lui avait beaucoup parlé de toi et qu’elle t’en voulait de ne pas lui avoir fait part de la naissance de ton fils. Si nous allons jamais à Athènes, tu me conduiras chez elle pour réparer.
Je m’en vais coudre un col pour ton fils avant que de me coucher. Bonsoir, je t’aime de tout cœur.
Jeudi 27 avril 1 h 1/2
Ta mère vient de déjeuner ici, mon Charles chéri, et me quitte pour aller voir Marie, arrivée d’hier soir, avant de retourner à Wissous. J’ai dîné hier soir chez Berthe, avec ta maman, les Bigourdan, G Lachelier, G. Ferhenbach seul, sa femme « tant encore retournée près de ses enfants souffrants. J’avais été auparavant chez Me Combeniale qui part dans quelques jours pour Pau ou Biarritz, chercher de la chaleur. Sa fille aînée est bien malade de la poitrine. Déjà l’année dernière, elle avait eu l’influenza et avait été obligée de rester presque un an au Portugal et à présent, elle a eu une pleurésie cet hiver et ne s’en remet pas du tout. Je l’ai trouvée très changée hier, maigre, les pommettes saillantes et rouges, avec un manteau de fourrure au coin du feu. C’est bien triste pour les parents ! et comme les maladies sont vite attrapées !
Tes sœurs vont bien, Marie seule, est obligée de se surveiller énormément, ayant toujours de l’albumine ; quant à Fernande elle est exécrable, c’est le mot, je t’assure. Je me retiens à 4 pour ne pas lui dire de sottises. Sophie est venue passer 2 h hier après-midi, chez moi. Nous avons beaucoup causé, joué avec Robert et ça m’a fait plaisir de la voir un peu plus tranquillement qu’au milieu du brouhaha de leurs dîners. C’est elle et Guillaume qui m’ont remis hier soir en voiture à ma porte.
Lucie est souffrante, elle a mal à la gorge et nous n’avons pas eu de leçon d’anglais aujourd’hui. Je vais aller tout à l’heure aux Tuileries avec ton fils car le soleil a l’aire de ne pas vouloir se cacher d’ici ce soir, autant en profiter, c’est si bon pour les enfants. Hier, Robert a eu de violentes douleurs d’oreille. Il s’est réveillé brusquement à midi et a pleuré jusqu’à 1 h 1/2 sans que je sache pourquoi. Il se grattait bien l’oreille mais je ne croyais pas que c’et là qu’il souffrait. Je m’en suis aperçue ce matin en voyant que son oreille avait coulé sur son oreiller la nuit dernière ; cela paraît fini aujourd’hui. Je lui mettrai un coton dans l’oreille pour sortir par précaution.
Je vais m’habiller à présent, à ce soir.
Soir 10 h
Ah ! mon mari chéri, je suis à toi ! je viens d’écrire une longue lettre à Madeleine Dionis, ce que je n’avais pas fait depuis 2 mois, à Marg. Ferhenbach, j’espérais la voir aux Tuileries cet après-midi mais elle n’y était pas, à St Martin pour lui demander quand je peux lui faire porter son fusil chez lui. Je deviens folle mon chéri, à la pensée de te revoir bientôt, et j’en perds la tête.Je ne sais plus écrire, je n’ai plus d’idées, c’est effrayant. Ton fils va bien, heureusement car ce n’est pas contagieux, je t’aime trop : tu es un démon.
Bonsoir mon mari adoré, je te dis des imbécillités. Robert dort du sommeil du juste, son oreille va bien. Il a fait une bonne partie aujourd’hui avec le petit Robert Delattre aux Tuileries.
Bonsoir, je t’aime de tout cœur.
Vendredi 28 avril – 4 h 1/2
C’est au crayon que je finis cette lettre, la dernière j’espère que je t’écris d’ici bien longtemps. Ton fils va bien et tu le trouveras plus grand et plus fort que tu ne l’imagines. C’est un bon petit garçon, rageur, très rageur mais sans rancune, il a très bon cœur. Comme tu vas t’amuser avec lui, quelles bonnes parties vous allez faire ensemble pour vous dédommager de cette année passée et que nous tâcherons d’oublier le plus vite possible en nous aimant beaucoup.
Ma tante Geneviève qui vient de monter ici, me charge de bien des choses aimables pour toi.
Lucie va mieux mais ne sort pas encore et je n’y conduirai pas Robert avant dimanche.
A présent je m’en vais à une matinée de chant avec Loulou de Lafforest, ensuite dîner chez Marguerite qui m’emmène à la Bodinière, à la représentation de M. Millau. Je ne sais pas si je t’en ai déjà parlé. Je t’aime de tout cœur. Ton fils est aux Champs Élysées et il était déjà sorti ce matin de 9 h à midi.
Au revoir, chéri, je t’adore,
Geneviève
Mercredi 3 mai 99
Aujourd’hui 11 ans que j’ai fait ma 1ère communion.
Bien que très persuadée, mon chéri, que tu ne recevras pas cette lettre, j’ai tellement peur que tu en sois privé (si par malheur, tu revenais 15 jours plus tard) que je vais encore la mettre à la poste.
– J’ai vu aujourd’hui l’Amiral Turquet chez lequel je voulais aller depuis bien longtemps. Je l’ai trouvé seul, souffrant, et bien baissé depuis 2 ans ! ses filles étaient sorties ; quant à son fils, il est embarqué sur le Kersaint et son père compte que tu le verras avant ton départ pour lui en donner des nouvelles à ton retour.
– Ton Robert va bien. Il fait la joie de toutes les personnes qui le voient, avec sa bonne minet e ses gros mollets. Je l’ai sorti ce matin de 9 h à midi, puis envoyé aux Champs Élysées avec Nounou de 2 h à 6 h pendant que j’étais allée faire cette visite et au Crédit Lyonnais avec Papa pour toucher notre Egypte Unifiée.
– Demain, c’est la 1ère communion de la petite de l’Escalopier. J’irai la voir avec Robert pour qu’elle le sanctifie, je lui ai fait graver une petite médaille très gentille qui ne me revient pas cher.
– J’ai vu ta mère lundi au vestiaire chez Me Dard, j’ai passé mon après-midi avec elle.
– Hier, je suis allée chez Me Bichot, elle m’a longuement parlé de toi, le général m’a paru très fatigué, Madeleine, assez insignifiante. Me Famin était là aussi. Elle part dans 8 jours pour Lorient où son mari a déjà été rappelé. Elle m’a montrée la nourrice annamite qu’elle a ramenée de Hanoï pour que j’en voie le type. Cela ne me déplairait pas de voir mon enfant soigné par une personne comme ça. Sauf la couleur de leur peau, elles ont l’air propre avec leur costume blanc et leurs cheveux bien peignés mais voilà les Famin obligés de la réexpédier parce qu’elle gèle et ne peut pas se faire au climat.
– Je ne sais plus écrire mon pauvre chéri, lis-moi comme tu pourras.
Bonsoir, à demain, le soir.
Jeudi soir 4
Ton fils est resté dehors de 9 h à 6 h, sauf le temps de son somme. Ce soir, il a un peu d’urticaire. Je lui donne du benzo naphtol et le purgerai demain. Je t’aime et ne peux que te répéter que je voudrais déjà être au 17 juin. Je ne pense qu’à cela du soir au matin.
Hier, j’ai reçu un mot très aimable de Paul Mouchez, m’accusant réception du mandat de 11 fr 20 que je lui ai envoyé il y a quelques jours.
Au revoir, mon mari adoré. Ces jours-ci j’espère apprendre l’arrivée du d’Entrecasteaux à Saïgon. Je t’aime de tout cœur et trouve que le temps passe bien lentement.
Au revoir, un gros baiser de ton fils, je t’embrasse fort,
Geneviève
12 juillet 1899
Je suis au Grand Hôtel, viens vite,
Tendresses de ta
Geneviève