Bobillette

Geneviève à Charles Octobre 1899

Par Ariane Chalant

Publié le 7 novembre 2025

Lundi 9 octobre 99

Mon Charles chéri,

Depuis ton départ hier soir, je n’ai fait qu’un somme jusqu’à ce matin 6 h où j’ai entendu ton fils qui t’appelait. Je l’ai été chercher, je lui ai donné une cigarette de ta part et j’ai ensuite fait une caisse de vêtements et un paquet de linge pour commencer doucement le déménagement : « Robert entend Papa… Non, Papa parti bateau… » Il m’a répété ça toute la matinée ton maudit fils ; à présent il dort, je finis de déjeuner et on vient de m’apporter ta dépêche, merci, je t’aime.

Il fait très beau, ton fils va aller aux Tuileries et moi chez Revillon pour ma jaquette.

Je pense à notre appartement de Brest où je voudrais nous voir installés gentiment ; nos meubles pourront partir d’ici le samedi 21 (fatal anniversaire pour nous !), je me reposerai chez maman jusqu’au 26 et je partirai le 26 ou le 27 au soir pour être réinstallée là-bas le 28. Est-ce bien ? 

Si je vois que cela peut s’arranger comme ça, je préviendrai le déménageur à la fin de la semaine. Informes-toi des prix de transport à rBrest, de la gare à domicile afin de voir si le voyage de l’homme est nécessaire.

Tu ne sais pas à quoi j’ai pensé ce matin ? en songeant à ce que nous avions dit hier ensemble : si tu emportais pour mettre sur notre cheminée de salon ou dans un coin avec une planche, ta Venus de Milo de Wissous ? Dis-moi ce que tu penses de cette idée, si tu la trouves bonne ou mauvaise. J’espère que ça ne te fâchera pas puisque ton bureau va être désorganisé pendant 2 ans et que ton bronze serait aussi bien à Brest que dans un grenier chez Marguerite.

Je t’aime mon chéri et j’ai trouvé la matinée joliment longue malgré ton fils qui s’est chargé de brouiller ce que je rangeais et Papa qui est venu m’aider à porter la caisse.

Au revoir, mon chéri, raconte-moi tout ce que tu fais, tout m’intéresse, parles-moi de ton torpilleur, des tes camarades. Informes-toi pour une salle à manger à acheter, ou à louer ? chez Élie Labastire.

Au revoir, je t’aime et t’embrasse de toutes mes forces. Je vais écrire à ta maman pour lui donner ton adresse. J’ai pensé à toi à 6 h juste en me réveillant.

Mille beccots,

Geneviève

Mardi 10 octobre 99

Mon mari chéri,

C’est de chez Maman que je t’écris. Je suis venue déjeuner avec ton fils et comme le temps est brumeux et froid, je reste à travailler au manteau de ton fils.

On m’a remis au moment de sortir ta lettre d’hier qui m’a fait plaisir, comme c’est bon d’avoir des nouvelles de 24 heures au lieu de 24 jours comme il y a six mois. Mais comme c’est encore bien meilleur que s’embrasser tous les! jours !

Fichet est venu ce matin : il faut changer entièrement la serrure du bureau, coût 20 fr.  mais nous aurons au moins une excellente serrure de sûreté qui ne nous jouera plus de tours.

Pour ma jaquette  d’astrakan, j’en aurai pour 30 francs.

– Après toutes ces notes imprévues, restera-t-il seulement un petit billet de 1000 pour notre salle à manger ?

Je vais très bien et mange beaucoup mais aujourd’hui j’ai dû élargir mon corset et je ne me sens plus si légère qu’en Algérie. Je crois qu’il n’y a pas d’erreur et que nous aurons un printemps occupé.Ton Boby va très bien aussi, il a mangé un poisson frit et il aime beaucoup cela. Nous lui en donnerons à Brest.

– Je ne pourrai pas prendre le même train que toi, le service d’hiver commence le 15. J’ose espérer que les trains de nuit seront plus rapides. Soigne-toi, aimes-moi un peu, je t’adore et t’embrasse de tout cœur.

Mille beccots

Geneviève

Mon cher papa

je t’aime a cru un passon des gan papa pati à best dac pipi palon et ber aussi

Traduction :
J’ai mangé un poisson et mis des gants pour sortir. Papa parti à Brest. Jacques a fait pipi dans son pantalon et Robert aussi
(le style est de Robert et l’orthographe de Maria, le crayon est anémique !)

Mercredi 11 octobre 99

Mon Charles chéri,

t’es-tu aperçu que tu as oublié ta pèlerine neuve ? La veux-tu ? Dis-le moi et je te l’enverrai par colis postal. 

Je suis ans la poussière depuis ce matin, j’ai rangé la cave et fait une caisse de livres. Je voudrais en avoir fini au plus tôt et aller m’installer chez Maman en attendant le 24 car c’est assommant de ne savoir ni où ranger ni où s’asseoir et d’avoir ses affaires sens dessus dessous. Ne te presse pas trop d’arrêter un appartement. Cherche beaucoup avant d’arrêter ton choix puisque malheureusement je ne peux pas voyager avant le 26 ou le 27. Comme c’est long ! encore 15 jours . Je m’ennuie à mourir de 6 h du matin à 9 h du soir. J’ai tellement pris l’habitude de ne pas te quitter d’une heure que je suis complètement désorientée depuis dimanche. Oh ! si je pouvais lâcher mon déménagement le 18 et partir pour Brest où je resterais à l’hôtel avec toi, qu’en dis-tu ?

– As-tu fait tes demandes de réduction de tarifs ?, une commande de vin et d’huile. Je t’enverrai une liste de choses à demander chez l’épicier et le charbonnier, la veille de mon arrivée.

– Si tu vois Me Dubois, parles-lui pour une cuisinière si elle en connaît une mais ne l’ennuie pas à en chercher.

– J’ai eu ta lettre tout à l’heure, à midi 1/2. Le service de la défense mobile va nous paraître dur et cependant, qu’est-ce que c’est à côté du Vauban ?

– L’appartement en plein nord de la rue du Château ne me dit pas grand chose. Ce doit être à peu près au coin de la rue Traverse. Je préférerais de beaucoup le cours Dajot ou la place du Champ de bataille ; de l’air et du soleil, voilà ce qu’il nous faut autant que possible. Tu ne me parles pas de prix. Est-ce plus ou moins cher que tu ne pensais ?

– J’ai écrit lundi à ta maman pour lui donner ton adresse, lui parler pour la caisse de bicyclette à faire couper et lui demander où et quand je peux lui conduire Robert.

– Je croyais que St Martin devait t’accompagner à la gare dimanche. Je suis contente que mes parents s’y soient trouvés car je me serais reprochée ma paresse si tu vais dû partir seul. Tu ne m’en veux pas, dis ? de ne t’avoir pas accompagné. Je le regrette et ça me fait de la peine, je vais très bien et n’ai pas du tout mal au cœur ni aux reins, pourvu que cela dure.

A bientôt, je t’aime et t’embrasse fort,

Geneviève

Écris donc ton changement d’adresse à M. Marbeau et à Leportier pour recevoir la revue et l’annuaire plus vite.

Jeudi 12 octobre 99 – 3 h

Mon Charles chéri,

Il faut que je te raconte d’abord la conversation de ton fils ce matin : Il est arrivé dans mon lit à 6 h 1/2, m’a embrassée et puis m’a dit : « Papa parti à gros bateau. Maman a deux téters, Papa une main, Robert une main ; Papa parti à gros bateau, Robert 2 mains à téters chauds.» Vois-tu ce gamin qui est enchanté de remplacer ta main par la sienne ! Tu te vengeras, hein, dans 15 jours. Je t’aime ne sois pas jaloux.

– Maintenant passons aux choses sérieuses, d’abord l’appartement :

1° le 19 de la rue de Siam, au coin de 2 rues bruyantes et au-dessus d’un café ne me sourit guère, surtout pour l’été, ce serait pénible d’avoir la chaleur et l’odeur du café.

2° rue de Siam 63. Je crains le même inconvénient du bruit de la rue. L’avantage de la province est d’être au calme chez soi, il ne faut donc pas rechercher la route du tramway.

3° rue de la rampe 14, voilà un quartier qui me plaît beaucoup et si l’appartement a un peu de soleil, il ne me semble pas mal. Y’a-t-il 4 chambres ?

4° boulevard Thiers 3. C’est celui qui me tente le plus à cause de sa belle exposition au soleil et de sa vue dont tu me parles, mais je ne vois pas au juste où se trouve le boulevard Thiers. Je le suppose en bordure de la place du Château mais le n° 3 est-il près du cours Dajot ou près du pont Gueydon ? Combien y a-t-il de chambre ? Si tu crois que nous puissions nous garantir du vent, ce qui me semble possible et que l’on puisse sortir de chez soi sans traverser la place du Château qui doit être gelante en hiver, je crois que tu pourrais le prendre. Les pièces sont-elles grandes, la maison convenable ? Tu est seul à même de juger. Je tiens à avoir beaucoup de pièces, grandes  et claires autant que possible. Du reste, tu connais bien mes goûts.

5° la rue du Château n° 42, la proximité de l’hôpital m’ennuie pour Robert. Es-tu sûr qu’on n’y soigne que des femmes en couches et non des malades contagieuses, et puis tu me disais hier qu’il manquerait une chambre ; sans cela le quartier me plairait aussi : à part la rue de Siam et la rue de la Mairie, toutes les rues comprises entre le cours Dajot et la place du Champ de Bataille me plairaient beaucoup.

As-tu vu cité d’Antin et place Carnot ?

– Voilà mon avis mais il ne vaut pas grand-chose à distance, choisis et nous nous arrangerons pour être bien chez nous de toutes façons.

– Je vais très bien et m’ennuie tant sans toi que je pense à partir le soir de mon déménagement et rester quelques jours à l’hôtel avec toi. Si tu as un dimanche de garde à faire, fais-le avant mon arrivée.

– Puis-je retenir le déménageur pour le 20 ?

Je t’aime de tout cœur et voudrais bien être près de toi. Ton fils t’embrasse. Tout le monde me charge d’amitiés et tendresses pour toi.

Mille beccots
Geneviève
14 rue de la rampe ou 3 boulevard Thiers,voilà ce que je préfère ; Le premier serait peut-être plus raisonnable comme prix et comme exposition, qu’en dis-tu ?

Jeudi soir 12 octobre 99 – 9 h

Mon chéri

Je reçois ta 2e lettre d’hier, tu es un amour sais-tu ? Et si je n’étais pas si vannée, je descendrais te poster une lettre que ton fils m’a remise pour toi avant le dîner…

– Pour les appartements, que veux-tu que je te dise ? Le 14 rue de la rampe me semble très bien ; il est grand, l’escalier claire et propre, s’il y a seulement un peu de soleil c’est parfait il me semble ! Ne te creuse pas la tête à chercher l’impossible, tu ne peux pas faire ce qui n’est pas.

Dès que tu auras décidé quelque chose, dis-moi la hauteur des grands et des petits rideaux afin que je les arrange ici avec Georgette, ça me coûtera moins cher.

Bonsoir mon chéri, je t’aime et veux me coucher pour me reposer. Je viens d’écrire à Me Garnier. Je t’aime et t’embrasse de tout cœur.

Où sont partis les de Gueydon ?

Pendant que j’y pense : Si tu te risques à faire un bail de 2 ans (est-ce prudent ?), fais-toi donner par écrit l’autorisation de sous-louer.

– Dis-moi si les WC sont au milieu de l’étage commun à 2 appartements ou bien sur le même palier que l’appartement que tu loues et pour lui seul.

– Ensuite, au lieu de faire des dépenses de papier, si elle ne sont pas absolument indispensables, je préférerais m’acheter un petit fourneau d’une trentaine de francs si le charbon de bois me donne trop d’ennuis.

Vendredi 2 h

J’ai reçu ta lettre ce matin mon chéri ; tu me dis de choisir un appartement mais que veux-tu que je te dise à distance ? Tu ne me dis même pas le nombre de pièces de l’appartement de la rue Voltaire : D’après ce que je sais, voilà la comparaison que je peux faire entre les 2 appartements :

13 rue Voltaire 14 rue de la rampe

Au midi Au levant

Au 1er Au 2ème

1400 fr. 1500 fr.

Remis à neuf Réparations de ?

Salon salle à manger, 4 chambres,

escalier grand et clair,

3 mansardes, 2 caves.

– La comparaison est impossible pour moi. Celui de la rue de la Rampe me tente parce qu’il me semble grand mais toi tu as l’air de pencher pour la rue Voltaire, s’il a 4 chambres, salon salle à manger, 2 mansardes et cave, le tout aéré, prend le. Tu ne me dis rien de l’escalier, est-il aussi bien que l’autre ? Et la cuisine et les WC ? Quels sont les plus grands et les mieux aérés ? Décide ce que tu voudras, je m’arrangerai pour me plaire là où tu m’auras mise ; je tiens à ne pas monter, à avoir un peu de soleil et au moins 4chambres dans l’appartement et 2 mansardes, l’une pour la cuisinière ; l’autre comme débarras, c’est commode.

Ne te mets pas martel en tête et fais comme tu crois le mieux faire, et dépêche-toi de faire nettoyer car je compte partir le 26 au soir et mes meubles arriveront ce jour là je pense si je les fais partir le 20 ou le 21.

Je te laisse bien vite pour aller porter ta pèlerine aux chemins de fer, j’espère que tu l’auras peu après cette lettre.

Je t’aime follement et t’embrasse fort. Je vais chez Berthe que je voudrais voir avant son départ dans le Midi.

À bientôt, mille beccots,

Un baiser de ton fils
Geneviève
« Papa fume… ses cigarettes sont finies… « 

14 octobre 1899 – 1 h

Je viens seulement d’avoir ta lettre. Si je comprends bien, le 13 de la rue Voltaire est la 2e maison à droite quand on vient de la rue d’Aiguillon. Le rez-de-chaussée du 11 qui fait le coin de la rue d’Aiguillon, était habité il y a 2 ans par Me Thomas, et le 1er du 13, l’appartement que nous allons prendre, par Me Barrera, une grande porte cochère à 2 battants et le 1er étage élevé de plafond. Je vois très bien la maison d ‘ici, si je ne me trompe pas. Est-ce bien cela ?

Loue cet appartement puisqu’il est bien et mets-y les ouvriers tout de suite. Envoie m’en le plan que j’en voie la disposition et la grandeur des pièces. La maison est-elle propre ? Y a-t-il un concierge ?

Le plein midi me plaît, et les quelques arbres d’en face aussi et aussi la proximité du cours Dajot.

– Je t’envoie ci-joint des commandes à faire. Si la cuisine est propre, dis au charbonnier de laisser le charbon dans le sac pour ne pas salir. Y a-t-il l’eau dans la cuisine ?

– Fais mettre dans les chambres, des papiers clairs sans être clinquants, et sombres dans la salle à manger, si nous devons avoir des meubles clairs.

– Je suis contente de te voir fixé pour un appartement, cela sent mon arrivée prochaine. Oh que je voudrais être plus vieille de 15 jours ! je compte partir le 26 au soir et coucherai forcément le vendredi soir à l’hôtel mais j’espère bien que nous emménagerons le vendredi après-midi ou le samedi afin de coucher chez nous le samedi soir.

– Aussitôt que tu me diras avoir arrêté l’appartement et les ouvriers, je demanderai le déménageur pour le 19, 20 ou 21. Est-il entendu que nous nous chargerons du camionnage à Brest et que nous renonçons au voyage de l’homme ?

– Arrange-toi avec le proprio pour que ce soit 1.400 fr tout compris, ou demande-lui une mansarde ou une cave de plus. C’est commode comme débarras.

– Si je vais bien, veux-tu que j’essaie de partir le soir du déménagement, le 20 ? Mais je ne sais pas si c’est raisonnable. Hier, j’avais mal au côté. Dois-je voyager le 21 ? Si je faisais une fausse-couche à l’hôtel ? Nous serions désolés.

– Hier, je suis allée à pied chez Berthe, que je n’ai pas trouvée. Je préfère encore marcher, l’omnibus me fatigue et je ne peux pas toujours prendre des voitures.

Tu n’as pas d’idée comme j’ai peur d’être souffrante et de ne pouvoir te rejoindre tout de suite, je perds toujours et crains tout le temps que la couleur ne change et ne me force à me mettre au lit.

– Je ne monte aucun étage que les 5 niveaux. je n’ai pas été chez Maman depuis lundi mais j’irai ce soir pour développer mes photographies d’Algérie. il faudra cependant que j’aille chez ta tante et tes cousines avant de m’en aller car j’aurais peur de les fâcher et pourtant, quand j’y réfléchis, je me trouve bien bête, si je me rends malade, c’est nous seuls qui en souffrirons et ce ne sont pas les autres qui viendront me soigner.

Oh que je voudrais être à Brest ! je ne serai tranquille qu’une fois installée chez moi.

Télégraphie-moi la décision pour l’appartement.

Je t’aime,

Geneviève

Berthe vient de venir me voir ; elle part dans 10 jours.

Dimanche 15 octobre 1899 – 5 h du soir

Mon Charles chéri,

Comment se fait-il que je n’ai pas de lettre de toi aujourd’hui ? La journée ma paraît longue, interminable et si au moins, j’en avais une ce soir mais dois-je l’espérer ?

Je suis allée à la messe d 11h avec ton fils à qui j’avais donné un livre : il a parlé et chanté tout le temps de la messe. pourquoi n’étais-tu pas avec nous comme dimanche dernier ?

De là, je suis allée déjeuner chez Maman et au bois de Boulogne en voiture avec ton fils. le grand air m’a fait du bien car hier soir, j’étais tout à fait fatiguée, mal à mon aise ; aussi je ne suis pas allée dîner chez Maman comme je te l’avais dit dans ma lettre. Combien je serai heureuse de n’avoir qu’un étage à Brest ! les 5 miens d’ici me semblent si durs en ce moment.

Si tu as arrêté l’appartement, je demanderai le déménageur pour emballer la vaisselle vendredi dans l’après-idi et les meubles partiraient samedi. J’espère qu’ils ne seraient pas à Brest avant le vendredi 27, jour de mon arrivée près de toi à 9 h 14 et le camionneur pourrait décharger la voiture le samedi dès le matin, il aurait fini en une journée. Le tapissier viendrait le lundi et le mardi et nous serions installés pour la Toussaint. Cela t’arrange-t-il ? Et l’appartement sera-t-il prêt ?

Au revoir mon chéri, il est l’heure de la poste, je t’embrasse vite et vite de toutes mes forces.

un baiser de Robert et amitiés de tous.

Geneviève

16 octobre 99

Mon chéri,

Combien je voudrais être près de toi et t’embrasser pour te faire oublier la lettre de ta maman. J’ai supposé un peu qu’il y avait quelque chose car voilà 8 jours que je lui ai écrit pour lui demander quand je pourrais lui conduire Robert et je n’ai pas eu un mot de réponse. Que veux-tu, mon Charles aimé ? Il fallait que ça éclate, ta mère était déjà très remontée contre nous le jeudi où nous y sommes allés. Je l’ai senti dans tout ce qu’elle me disait et tu sais bien pourquoi : elle voulait que tu prennes la partie gauche de la grande maison et elle ne t’a pas assez vu cet été, je te l’ai déjà dit, je le sais bien, ça me revient aux oreilles de tous côtés.

Il faut laisser dire, ça ne nous empêche pas de bien nous aimer n’est-ce pas ? Vivons pour nous 2 comme nos parents ont vécu pour eux, et comme nos enfants le feront aussi ; chacun son tour.

En fait d’orage, il en a éclaté un bien triste hier rue de l’Université que je te raconterai de vive-voix dans tous ses détails. Georges vient de faire à mes parents un coup à les tuer. Tu sais qu’en quittant Paramé le 15 août, Papa lui avait remis 1400 fr. à placer pour Mlle Faivre, plus un peu d’argent à lui, à placer également. Depuis tout ce temps, Papa demandait toujours à Georges le bordereau d’achat pour le remettre à Mlle Faivre. Georges a fait mensonges sur mensonges et comme Papa, croyant que c’était négligence de la part de la banque, voulait aller y faire une histoire, Georges, après n’être pas rentré pendant 24 heures, a fini par avouer qu’il avait tout mangé. Tu comprends si c’est triste, je n’en ai pas dormi de la nuit, j’en tremble en te l’écrivant et te suppliant de n’en parler à personne. Papa a été malade toute la nuit, Maman ne vaut guère mieux. C’est hier à déjeuner que Papa nous l’a dit en nous priant de ne jamais confier un sou de plus à Georges. Je crois même que Papa lui avait remis il y a quelques jours ses coupons d’octobre à toucher et qu’ils ont subi le même sort que le reste. Georges, enfant comme toujours, s’est dit tout prêt à recommencer, et avec cela il a signé hier à Papa qui l’en a forcé, c’est vrai, un papier où il lui donne le droit de retirer les 2000 fr. qu’il avait placé à sa caisse d’épargne étant enfant, pour rembourser. Ce que je trouve horrible, navrant, c’est le procédé qu’il a eu de mentir à Papa depuis des mois, d’autant plus qu’il savait fort bien qu’il devrait avouer un jour ou l’autre.

Oh ! je t’aime mon chéri, et voudrais tant être près de toi. N’en souffle mot à nos parents si tu leur écris, je t’en prie.

Je t’adore, à bientôt,

Geneviève

Ton fils va bien. Je pars aux Tuileries avec lui pour me changer les idées.

Un beccot.

J’ai reçu ta dépêche, merci.

Lundi soir 16 octobre 1899

Mon Charles chéri,

Je viens d’écrire une longue lettre à ta maman, lui demandant si elle n’avait pas reçu ma lettre de la semaine dernière où je la priais de m’indiquer où et quand je pourrais lui conduire Robert. Je lui dis que nos meubles partiront cette semaine et que je ne te quitterai Paris que le 26 ou 27, ne voulant pas bouger et ayant besoin de me reposer au commencement de la semaine prochaine (je pense que tu me feras compliment d’avoir avoué que j’étais fatiguée !)

En effet, je ne veux pas bouger de lundi à jeudi (22 au 26) car je tiens essentiellement à partir jeudi et pour cela, il ne faut pas d’anicroche. Si ta maman ne vient pas à Paris, j’irai jeudi à Wissous. J’ai potassé et repotassé le plan de l’appartement qui ne me semble pas mal. Si la salle à manger peut-être en 3,

1 – Chambre d’amis (lit d’acajou) 

2 – Chambre d’enfant 2 pièces communiquant pour faire jouer Robert

3 – Salle à manger

4 – Chambre

5 – Salon

6 – Petit bureau pour toi

C’est très gênant de n’avoir pas de cabinet de toilette et je ne vois pas la possibilité d’en faire. Si tu le vois toi, bouscule tout le plan et j’ai pleine confiance que ce sera bien car nous avons les mêmes goûts.

Je t’aime mon Charles chéri, je t’adore et voudrais tant t’embrasser ! Que c’est long, encore 10 jours ! 10 nuits !

Mardi 17 octobre – midi

Je viens finir cette lettre en attendant que le déjeuner sois prêt car je sortirai tout de suite après avec Robert pour le conduire au jardin des Plantes. Il y a musique aux Tuileries, des travaux aux Invalides et de la poussière aux Champs Élysées, c’est pourquoi Marg. et moi voulons emmener nos enfants là-bas ; c’est joliment commode d’être voisines, nous pouvons nous réunir pour promener nos enfants ensemble sans nul dérangement, et ce soir je dois aller développer mes photos avec Lucie si je ne suis pas fatiguée. Demain, je commanderai le déménageur pour emballer la vaisselle vendredi et emmener les meubles samedi.

– J’ai eu ta lettre ce matin à 8 h. Quand tu la mets au train de 2 h 43, je la reçois à 8 h ou 11 h mais quand tu ne la mets que le soir, je ne le reçois que 24 heures après. Probablement que le train de 7 h du soir ne prend pas les lettres (comme de Saint-Malo) et que celles mises le soir à Brest ne partent que par le train du lendemain matin. C’est stupide !

Ton fils va très bien et moi aussi ; j’espère qu’il en est de même pour toi. J’ai peur que tu te soignes mal.

 –Pourrait-on faire la salle à manger en 6 dans l’appartement et ton bureau en 3 ? Il faut autant que possible choisir une des deux pièces sans cheminée pour salle à manger car cela n’a aucun inconvénient. Dans ce cas, tu pourrais faire mettre des papiers foncés en 3 ou 6 et des clairs dans les 4 autres pièces. L’antichambre doit être bien noir, le papier foncé sera mieux pour le bureau et salle à manger.

Au revoir mon chéri, je t’aime tendrement de toutes mes forces. 

Un beccot,

G

Mercredi 18 octobre 99 -1 h

Mon mari chéri,

Si tu voyais comme ton fils dort gentiment les deux bras croisés et les 2 mains fourrées au chaud dans son « gros téter » à lui. Il a beaucoup de chagrin parce que je ne veux plus qu’il cherche le mien !

– J’ai vu ta maman tout à l’heure. Elle n’a pas voulu déjeuner avec moi avant d’aller à une messe pour le colonel Klobb, disant qu’elle n’avait pas faim. J’ai insisté sans avoir de succès car ta maman ne paraissait pas très aimablement disposée. Pourtant, elle n’a fait aucune allusion à la lettre qu’elle t’a écrite.

– Le jardinier a fabriqué 2 caisses dont celle de ta bicyclette et elles doivent m’arriver aujourd’hui par camionnage. J’en ferai autant de la caisse du lit.

– J’au reçu ce matin, un papier de l’Ouest nous autorisant à nous servir du barème 2 et une 1/2 place pour moi seule. Comment se fait-il que tu ne l’aies pas demandé pour Maria ? Écris, s’il est encore temps, cela vaut la peine pour l’économie de 50 %.

– Ne te presse pas de chercher une cuisinière. Je préfère voir moi-même le jour de mon arrivée. Prends seulement l’adresse des différents bureaux où je pourrais aller.

– J’ai ton baromètre enregistreur.

Je pense tout le temps à toi qui fait ta 1ère sortie en ce moment ! Pourvu que tu aies beau temps ! Je ne vais pas vivre pendant un an que tu seras sur ces petits bateaux instables.

– J’ai commencé à développer hier soir. Les photos de Biskra sont très bien mais les portraits de chez ton oncle presque tous ratés. Ils ont dû être voilés dans la cave où j’ai changé les plaques et j’ai peur pour les photos de Constantine dont les plaques ont été mises ce jour-là. La caravane de Biskra est étonnante de netteté. J’ai employé un nouveau révélateur acheté tout fait au Bon Marché, qui coûte 90 cts et on a de quoi en faire 40 litres par dessus le marché ! et il développe admirablement.

– Je n’irai pas voir Potocki parce qu’il n’est pas plus malin que les autres. Il aurait bien dû voir il y a un mois, que j’étais enceinte et ensuite toutes les femmes perdent en blanc et n’en meurent pas, et il n’y pourra rien, du moment que je ne peux pas me soigner avec des injections.

– Je vais aller en tramway au Luxembourg avec Robert et ensuite chez Bedel. Je laisse Maria finir d’emballer la cuisine.

– Maman est aujourd’hui au mariage d’une de nos cousines, à N. D. des Champs. J’ai prétexté mon prochain départ pour n’y pas aller.

Je te laisse mon chéri, je t’aime à la folie. Écris-moi samedi chez Maman pour que j’aie une lettre dimanche. Je t’adore.

Papa me tourmente, tu ne t’imagines pas ce qu’il a mauvaise mine depuis 3 jours.

Ton fils t’embrasse, à bientôt, dans 8 jours, nous serons presque ensemble pour longtemps,

Geneviève

J’écris à Krieger pour le relancer.

19 octobre 1899

Mon chéri,

C’est inouï, j’ai reçu la lettre que tu as mise à la poste mardi 17 à 3 h, ce matin jeudi à 8 h. Er celle que tu as mise hier soir à 7 h 32, je l’ai eue pendant mon déjeuner. Je suis contente que ta 1ère sortie se soit bien passée par beau temps.

– Je t’écris sur le coin d’une table car j’ai un déménageur qui m’emballe ma vaisselle et c’est demain le grand coup. Je suis allée hier chez Bedel qui m’a dit de compter au moins 6 ou 7 jours pour le voyage des cadres et il m’a ajouté qu’on ne pouvait expédier le cadre que le lendemain du chargement ; aussi les cadres seront chargés demain, partiront au chemin de fer samedi 21 et ne seront pas à Brest avant le jeudi soir au plus tôt ; il vaudra mieux compter sur le vendredi ou samedi 28. Tu comprends que j’ai envie d’être près de toi depuis le temps ! et qu’il faut en finir. Presse les ouvriers, fais-les commencer par le lessivage et la pose du papier de nos chambres et de la cuisine, quitte à finir quand nos meubles seront déjà emménagés. Si l’odeur de la peinture est trop forte, nous resterons 2 jours de plus à l’hôtel et au moins nous serons ensemble.

– Dans le cas, qui me semble impossible, où on serait obligés de laisser les cadres en consigne, cela nous coûterait 15 fr. par jour, je ne le désire donc pas.

Tu peux retenir une chambre de bonne pour Maria pour le 27 et demander un petit lit d’enfant dans ta chambre. Ton lit à toi sera toujours assez large pour que tu me fasses une petite place.

– Ton fils est parti ce matin chez Maman où nous coucherons tour 3 ce soir. Écris-moi donc demain rue de l’Université pour que j’aie la lettre samedi.

– Ensuite, une autre raison pour laquelle je veux presser, c’est que je n’aurais pas voulu me fatiguer du 22 au 26, par conséquent c’est bien ainsi je crois.

Au revoir mon chéri, je n’ai plus le temps de m’occuper des photos et elles ne sont pas encore tirées sur papier.

Je t’embrasse de tout cœur et t’aime fort.

Geneviève

Vendredi 20 octobre 99 – 4 h

Le déménageurs finissent mon chéri et avant de faire fermer les cadres devant moi et m’en faire remettre la clef, je viens t’embrasser et te dire que je t’aime. Je commence à être fatiguée de mes 2 journées et je vais rentrer bien vite chez Maman pour me coucher ou au moins m’étendre.

Au revoir, mon chéri, je t’adore. Ton fils va bien, il a été sage comme une image cette nuit à côté de moi.

Un beccot,

G

Télégramme

Brest – de Paris 21-10-99 – 10 h 45

Maman Robert TLAM aujourd’hui 21

Samedi 21 octobre 99 – 4 h

Mon Charles chéri,

Aujourd’hui 3 ans ! quelle corvée, quelle journée, te rappelles-tu ? Et notre voyage en voiture, notre dîner, etc… Et malgré tout, j’étais loin d’être fatiguée comme je le suis aujourd’hui. Mes 3 derniers jours m’ont vannée ; ce matin, je ne me suis levée qu’à 11 h et me revoilà étendue. Je suis allée acheter un chapeau à ton fils pour me promener et c’est tout. Je t’aime, as-tu reçu ma dépêche ?

La proprio ne m’a fait aucune difficulté pour l’appartement. Elle a simplement demandé que je paie d’avance le terme de janvier, ce que j’ai fait mais j’ai gardé la clef que je rendrai avant mon départ pour Brest.

– J’ai payé à Bedel 116 fr. 10 de chargement et j’ao donné 2 fr. de pourboire aux hommes, ils étaient 5. J’ai remis au chargeur la feuille d’intendance que nous retrouverons à Brest. le chef de gare nous la remettra en échange du port qui sera de 130 fr. environ. J’espère qu’avec notre déchargement à Brest, notre déménagement ne dépassera pas les 350 fr.

– Hier, les écus ont roulé, je t’assure, j’ai dépensé tout près de 500 fr.

– J’ai reçu mes meubles qui sont bien et je les paierai avant de m’en aller ainsi que ta redingote et ma jaquette d’astrakan. Nous ne laisserons donc aucune grosse dette derrière nous. Je préfère cela, puisqu’il faut payer, autant le faire immédiatement.

Le déménageur m’a bien recommandé de voir nous-mêmes nos cadres à l’arrivée pour faire une réclamation immédiate à la Cie de l’Ouest s’ils étaient mouillés ou endommagés.

Au revoir mon chéri, ce n’est pas absolument commode d’écrire étendue. Que je voudrais être avec toi ! C’est long, 5 jours encore et 6 nuits !

Je t’adore et ne peux vraiment vivre sans toi.

Un beccot

Geneviève

22 octobre 1899 – 11 h 1/2

Mon chéri,

Je reçois ta lettre et je vais répondre à ce que tu me demandes avant de déjeuner.

– Je trouve que c’est cher de payer une cuisinière 25 fr. par mois quand la plupart des bonnes qui sont à Brest ne gagnent que 18 ou 20 fr. mais pourtant, pour avoir une perle, je donnerais bien 5 fr. de plus. Je verrai cela, il vaut mieux que je l’arrête moi-même pour lui faire mes conditions de ce qu’il y aura à faire. Thérèse était de Milandre (près de Faou).

– J’apporterai de quoi déjeuner le jour de notre arrivée. On vend chez Potin des poulets à la gelée tout prêts à manger et je veux en essayer.

– Tu ne peux pas faire l’emménagement avant mon arrivée pour la bonne raison que les voitures ont été chargée devant moi, que les armoires n’ont pas été démontées, et qu’une fois placées dans le cadre, on les a emplies de cristaux et j’en ai la clef. Si je ne suis pas là, on me cassera tout ou alors, il aurait fallu payer le voyage du chargeur.

– C’est surtout le plus petit cadre qui sera difficile à défaire. Dans le grand, il y a la literie, le linge, l’argenterie, le piano et les meubles de notre chambre et du salon. C’est celui qu’il faudra défaire en premier.

– Comme je te l’ai dit, je ne dois plus rien à la proprio et dans le cas de sous-location, elle me le ferait savoir pour que je touche la moitié du terme. J’ai donné 10 fr. à la concierge, payé 12 fr. 50 de ramonage des cheminées et 2 fr. d’un carreau cassé au 6e.

– Tu sais que le ramonage des cheminées de Brest ne doit pas être à notre charge mais à celle du locataire précédent.

5 h 1/2

– Nous prendrons à nos frais l’emménagement à Brest, adresse-toi à qui tu voudras mais il faudra au moins 5 hommes pour que ce soit fait dans la journée, en commençant à 8 h du matin, par exemple.

Le cadre sera replié et renvoyé franco immédiatement. Quant aux paniers, ils en ont prêté 9. on les réexpédiera quand ils seront vidés.

– Je crois que nous ferons bien d’acheter un fourneau, s’il est possible d’en poser un. Y a-t-il un tuyau de cheminée dans la cuisine ? C’est sûrement économique, attendu qu’à Brest, le charbon de bois vaut 220 fr. la tonne, tandis que le charbon de terre vaut 30 ou 35 fr. au plus.

– Entendu pour tes comptes, je les inscrirai sur le livre de la caisse.

– J’ai donné hier la quittance de trimestre à Papa, et j’ai ici, en tout 1132 fr. mzis je dois payer Krieger et le tailleur demain, plus mon voyage et ma nourriture. Je n’arriverai pas avec des monceaux d’or.

A vendredi matin, donc, sauf contre ordre de ta part. Ton fils va bien ; pourtant il a toussé cette nuit. J’avais laissé la fenêtre ouverte un peu tard hier soir.

Au revoir, je vais très bien et n’ai aucune envie d’aller voir Potocki, il me détraquerait.

A bientôt, je t’aime de tout cœur,

Geneviève

Papa parti Brest,

Robert embrasse,

    Robert

Lundi 23 octobre 1899 – 1h

Mon chéri,

J’ai eu ta lettre comme d’habitude, ce matin à 8 h 1/1. Tu vas bien, ça me fait plaisir et nous serons bientôt réunis.

– Tu me dis que ta maman me croit enceinte, ce n’est pas étonnant parce que je le lui ai dit l’autre jour pour m’excuser de ne pas bouger jusqu’à mon départ mais j’ai si peu de malaises, que j’ai peur d’avoir parlé trop vite : si je m’étais trompée ! aussi, écris-lui que je tiens beaucoup à ce qu’elle n’en dise rien car c’est beaucoup trop tôt pour en parler.

– En effet, depuis que je suis ici, je n’ai mal nulle part puisque je ne me fatigue pas, je n’ai pas le plus léger mal de cœur mais je suis au contraire comme il y a 3 mois, étourdie quand je me baisse et toujours lasse de partout. C’est peut-être simplement l’anémie qui me fait passer mes affaires et rien d’autre, aussi dis bien à ta maman de n’en pas parler, je t’en supplie ; dis-lui que nous ne savons pas au juste où j’en suis, il n’y a rien de précis.

– Papa va bien, mes parents me proposent d’emmener Lucie avec moi pour quelques jours mais je trouve que ce n’est pas trop la peine. Ce serait une dépense et peut-être pour nous un ennui ou une gêne de la loger à l’hôtel, en attendant que nous emménagions. Qu’en penses-tu ? Réponds-moi franchement la vérité ? J’emmènerai sûrement Maria attendu que Robert nous ferait une vie de pantin avec une bonne inconnue et un appartement inconnu aussi. Nous ne pourrions rien faire de lui pendant 8 jours.

– Tu feras bien de faire de l’escrime, c’est un bon exercice pour toi.

5 h

J’ai été interrompue tout à l’heure par Sophie qui est restée longtemps avec moi. Ensuite, je suis allée au Louvre et me voilà rentrant en omnibus, fatiguée de ma course qui n’a pas été longue pourtant.

– J’ai oublié de te dire que j’avais vu hier au bois Me Zolla, la mère qui m’a dit que Daniel avait obtenu samedi à l’Institut, un prix pour son travail « La crise agricole qu’il a fait l’hiver dernier », 560 pages qu’il a écrites en 6 semaines, c’est un prix de 5.000 fr. qu’on a partagé en 2, entre Daniel et un autre monsieur qui a fait un travail analogue. Écris-lui pour le féliciter. Tu ne m’as pas dit ce qu’il te disait dans sa lettre que je t’ai renvoyée l’autre jour ?

– Je suis horriblement constipée et c’est la seule chose qui me fasse souffrir pour le moment mais je me soigne, j’ai pris ce qu’il faut ce matin et recommencerai demain si c’est utile.

Je ne sais ce que je donnerais pour être à côté de toi, moi étendue sur une chaise-longue, tout près, tout près de toi. Plus que 2 lettres à t’écrie et ensuite, t’embrasser !

Robert va bien et parle beaucoup de son papa et l’embrasse.

Un beccot,

Geneviève

Paris, 24 octobre 1899

Mon cher Charles,

Votre lettre datée du 21 nous a fait bien plaisir à mon mari et à moi. Notre fille est installée près de nous en effet ; mais pour bien peu de jours car nous ne voulons nullement vous priver d’elle et de votre enfant ; Notre devoir de parents est de nous réserver d’entourer Geneviève en cas d’absence forcée de votre part, et notre seul désir est de vous voir ensemble le plus possible.

La santé de votre femme est bonne. Elle est heureusement un peu moins maigre et sans avoir de grands malaises, tout me fait croire qu’elle se dispose à vous donner un nouvel héritier. J’insiste pour qu’elle parle avec moi au docteur mais ce n’est pas indispensable, il ne peut rien. Lucie n’a pas quitté sa sœur pendant le déménagement, voulant lui éviter de grimper partout et nous, parents nous avons tâché de l’aider également, tout s’est bien passé.

A vous, mon bien cher Charles, à faire installer votre appartement à Brest. Genev. sera satisfaite et contente de tout arranger avec vous. Dès que ma fille aura besoin de mes soins, je serai toujours à votre disposition.

Croyez, mon cher Charles, à ma très sincère affection et à celle de votre père.

A vous de cœur,

Me Th. Bonneau

Robert se développe chaque jour. Il vous intéressera davantage à présent.

Mardi 24 octobre 99 – 3 h 1/2

Mon chéri,

J’ai si bien viré et tiré des photos depuis ce matin, que je me vois arrivée à l’heure de sortir sans avoir commencé ma lettre et pourtant il faut que je sorte tout de suite Robert car je laisse coudre Maria.

Je vais bien et je suis en train de ma tâter pour savoir si je dois voir ou non Potocki demain. Toi, tu le voudrais, moi, ça m’ennuie et je ne sais ce que je ferai. 

En tout cas, je m’apprête toujours à partir jeudi soir. Dans le cas où tu devrais sortir vendredi, envoies-moi une dépêche et je remettrais mon départ au lendemain.

Au revoir mon Charles chéri, et je t’aime et je t’embrasse de tout cœur.

A bientôt, tu ne m’en veux pas d’une lettre si courte ?

Je ne suis pas allée dîner chez Berthe parce que je t’ai promis de me reposer. Je croyais te l’avoir dit.

J’ai payé ce matin 250 fr. à Krieger, et hier 110 fr. à Kerinel. J’avais envoyé Maria, espérant qu’on lui donnerait quelque chose, je compatis sans l’escompte ; aussi, comme il n’a fait payer que 104 fr. 50, j’ai partagé le bénéfice avec Maria. Ai-je bien fait ?

25 octobre 1899

Mon chéri,

Je reçois ta dépêche et suis bien embarrassée. Les cadres sont arrivés déjà ! Je ne comprends pas Bedel alors, qui me faisait craindre de ne pas les avoir avant vendredi ou samedi ! Que faire ? Partir ce soir, est-ce sage ? Attendre à demain,n’est-ce pas nous réserver bien de la fatigue pour vendredi, et puis tu ne pourras pas venir nous chercher à la gare si on commande l’emménagement vendredi de bonne heure. C’est vrai que le temps d’amener les cadres de la gare à la maison, il sera facilement 9 h 1/2 ; ce qui me paraît le mieux ce serait de voyager demain toute la journée et de me coucher en arrivant, je serais fraîche et dispose pour le lendemain matin. je vais réfléchir et t’enverrai tout à l’heure une dépêche te disant ce que je décide, en même temps qu’une à ta maman qui n’est pas venue me voir ces jours-ci et qui me l’avait pourtant bien promis. Robert est enrhumé, cela vaudrait peut-être mieux de l’emmener de jour car il fait froid aujourd’hui.

Grand-père m’a donné 150 fr. pour nous aider à payer nos meubles de chambre. A l’occasion, tu seras gentil de lui envoyer un mot de remerciements.

Quant à Maman, je te montrerai tout ce qu’elle m’a donné, tu vas me gronder mais tant pis, je t’aime.

Veille bien à ce que les draps du lit de Robert ne soient pas humides. Si nous arrivons le soir à 7 h 43, fais-lui bassiner son lit.

Il t’aime ce petiot, il est content quand je lui parle de te retrouver à « Best ».

Au revoir, je ne sais que décider pour bien faire,

Je t’adore,

Geneviève