Bobillette

Geneviève à Charles juin 1904 à Janvier 1905

Par Ariane Chalant

Publié le 30 avril 2026


Samedi soir 11 juin 1904

En sortant de la gare, je suis allée m’asseoir sur le cours avec Robert et là, bien tranquille sur un banc, les Baëhme sont venus me trouver, me demandant pourquoi je n’étais pas partie. Après explications, condoléances, sympathie, etc., le Cdt m’a parlé du Duguay Trouin et m’a dit qu’il voulait te faire demander à quelle date tu voudrais embarquer, 1er août ou 1er septembre. Il a l’air de préférer pour toi le 1er août afin que tu puisses prendre une permission en septembre. C’est fort aimable et à ta place j’accepterai car il m’a dit qu’il ne donnerait pas de permission en septembre aux officiers embarquant le 1er septembre.

– de plus, il a dit que le 1er août, il voudrait prendre les officiers venant d’un service à terre quelconque et il a cité, toi Nielly, Nivet qui est à l’école d’électricité de Paris ; et au contraire garder la date du 1er septembre pour les officiers venant de l’escadre quine pourront quitter leur poste qu’après l’inspection générale qui ne se passera qu’en août.

Je lui ai répondu que je ne savais pas exactement tes intentions mais que tu ne pourrais quitter les mécaniciens avant le 1er août que si tu as un successeur afin de ne pas faire de crasse à Friocourt qui s’absente en août ; ce à quoi il a répondu que M. Friocourt n’avait qu’à se débrouiller pour te faire remplacer à temps. Ensuite il a parlé voyage, au départ Martinique et océan jusqu’au 10 janvier où il veut être à Cadix puis Espagne, Alger, Bizerte, Italie, Toulon à Pâques, remonter dans le nord, être à Lorient fin de mai ; ensuite Écosse, Norvège (soleil de minuit) et Brest le 20 juillet. il restera 3 ou 4 jours à Venise s’il peut y aller.

Je continue ma lettre sur ce papier, je ne sais pas où est passée ma boîte de papier pelure.

Ta mère, tes sœurs Sophie, Marie, Fernande viennent de venir voir ton fils, leur impression est bonne. Il est pâle, a bien une mine de convalescent mais il a très bon teint, très bon regard et reprend sous tous les rapports, les mollets commencent à se former, les joues se remplument. Enfin, tout s’arrange : il est vraiment temps. M. Gabalda est venu le voir ce matin et a été du même avis que Pitou, il faut continuer à ne le lever que de 11 h à 4 h ou 4 h 1/2, ne pas monter d’étage, ne pas sortit à pied et comme ici, il ne prendrait guère l’air en voiture, le mieux est de rester dans l’appartement et de le descendre chez Maman quand il ne sera pas fatigué.

Je te laisse maintenant car il est temps d’envoyer cette lettre à la poste. Je compte t’adresser une dépêche aux Saintes pour te rassurer complètement et que tu saches que nous sommes bien arrivés à Paris.

Je t’embrasse de tout cœur pour tes fils et pour moi.

Geneviève

Tous nos amis de Brest ont été charmants pour nous. M. Amiet était ce matin à 6 h 1/2 à la gare pour nous mettre en wagon, les Tornegy aussi. Envoie une carte postale de remerciement aux Tornegy 51 rue de la Rampe, à M. Amiet 14 Rampe puis écrire à Pitou 17 rue Traverse.

– J’ai rencontré Bouquet et l’ai remercié de l’intérêt qu’il a porté à notre fils, même après avoir cessé de lui donner des soins;

– Je t’aime et voudrais que tu viennes nous voir dans notre nouveau nid. J’ai hâte d’y avoir mes meubles car je ne trouve rien de ce que je veux. J’ai cependant tes photographies, c’est mon bonheur de les regarder, d’y comparer tes fils, de voir lequel te ressemble le lus, enfin, il n’y a que toi qui m’intéresse et me tienne vraiment au cœur. Je laisse la suite à ta mère.

Mon cher fils,

Combien je suis heureuse de te dire que ton Robert est ici aussi bien que possible, ne demandant qu’à reprendre la vie. Ta Geneviève ne semble pas fatiguée malgré les mois qu’elle vient de passer. Tes petits sont magnifiques, enfin, ils sont là, tous dans un appartement clair. Nous sommes toutes bien heureuses de les posséder.

Adieu cher grand, je t’embrasse de leur part à tous et de la mienne, ta Momey

Dimanche 12 juin – 1 h

J’ai pu aller à la messe de midi pendant que Jean dormait. Ton fils est beaucoup mieux aujourd’hui, il a très bien dormi ; les petits points rouges sont devenus des petites taches rouges qui disparaissent petit à petit, il n’a ni fièvre, ni tous, ce n’est donc sûrement pas la rougeole mais plutôt une éruption de chaleur due à la susceptibilité de sa peau. Dès que ce sera fini, je demanderai Pitou et partirai aussitôt que nous aurons la permission, peut-être mardi ou mercredi. J’enverrai une dépêche au nom de Maman pour si tu n’étais pas là, et de bonne heure. Si donc, tu n’as pas un télégramme avant 4 h du soir, continue de m’écrire.

– M. Tornegy est à Ouessant en torpilleur. Sa femme, invitée à déjeuner à côté du lit de Me de Peufentenys, viendra me voir ensuite. Robert et Pierre vont sortir. La bouche de Robert n’est guère mieux, Pierre a 2 nouveaux clous, un sur le bras, l’autre à la gorge. C’est ennuyeux et difficile à soigner. Partage mes meilleures tendresses autour de toi et donne des nouvelles à Mamn, je ne lui écris pas.

Mille baisers,

Geneviève

Mon cher Papa,

As-tu embrassé Bonne Maman et grand mère pour moi ?

Robert M

J’ai trouvé dans la boîte aux lettres, cette lettre de M. de Launoy pour M. Cloarec qui est pour toi. Je l’ai chiffonnée malheureusement, croyant au prime abord que c’était un prospectus (elle était non collée), j’ai même déchiré l’enveloppe, je ne t’envoie donc que le contenu.

– Me Baëhme m’a consolée en me disant que sa fille avait eu la même éruption que Jean, et que ça a été fini en 4 jours ; les petites Rouin et de la Jarte l’ont eue, c’est la rubéole, c’est à dire l’éruption de la rougeole, sans fièvre ni toux.

1ère lettre  Brest, 10 octobre 1904

Mon petit Charles chéri,

Il est 4 h à peine et j’ai déjà besoin de t’écrire, te dire l’effet que m’a fait le départ de ce grand Duguay Trouin flottant où je te voyais en service avec ta longue vue à la main pour me mieux voir ! il me semblait que tout croulait en moi quand j’ai vu que votre petite embarcation ne pouvait plus vous suivre et qu’il fallait rebrousser chemin. Me Melchior pleurait, Me Baëhme et moi faisions de sales têtes et l’amiral nous prit chacune d’une main pour nous faire descendre dans la petite boîte car il pleuvait serré. Nous n’avions pas voulu monter sur la jetée des 4 pompes , craignant d’être perdus au milieu de la foule qui y était.

Ta mère, fatiguée, n’avait pas voulu venir. En rentrant à 1 h, je l’ai trouvée se couchant, ayant froid, mal à la tête. Je pense que ce ne sera rien.

– Il est arrivé pour toi des lettres de Margot et de Berthe te souhaitant bon voyage. Comme il n’y a rien d’intéressant, je les garde.

– M. Coudurier m’a envoyé 32 f 40 pour l’article par toi adressé. Je n’ai même pas eu la peine d’aller toucher au bureau.

– Le Dr Pitou sort d’ici. Il a ordonné 3 lavages d’intestin au lieu d’un avec du bicarbonate de soude pour tâcher de faire tomber la fièvre qui se maintient le soir.

– Je suis allée acheter du papier à lettres puisque tu ne m’en avais pas laissé (était-ce pour que je ne t’écrive pas ?). Il faudra que je m’y fasse, il est très embrouillant pour écrire, et prend mal l’encre.

9 h

Tes fils t’ont appelé avant le dîner. Chaque fois qu’on sonnait, Pierre courait pour te dire bonjour et il a fallu que je le prenne sur mes épaules pour faire le défilé comme tu le fais.

Je vais aller me coucher à présent car je tombe de sommeil depuis ce matin 5 h que t m’as réveillée.

Comme tu es déjà loin, c’est horrible de ne plus t’avoir.

Mardi 11 octobre – 8 h 1/2 soir

Mon chéri,

Je n’ai pas eu une minute pour t’écrire et c’eût été si vite fait de t’embrasser ! l’ouvrière est venue pour faire le manteau rouge de Pierre. J’ai travaillé avec elle. Ta mère a désiré que j’aille lui acheter des chaussons, etc. Bref, le soir arrive et tu passes le dernier mon pauvre chéri mais j’ai pensé à toi ! c’est plus pénible aujourd’hui qu’hier de ne pas t’avoir et ce sera ainsi un peu plus dur chaque jour.

Je ne me fais pas à l’idée de vivre sans toi.

Le Dr Pitou a trouvé Robert bien. Les lavages d’intestin plus fréquents, ont amené un dégagement, le ventre est moins ballonné et le petit a rendu des grands morceaux de peau. La fièvre est remontée ce soir à 38°4, c’est décourageant.

Ta mère paraît mieux aujourd’hui, elle est levée mais elle se dit malade, souffrant du ventre et de crampes et elle parle de retourner à Wissous demain soir. Je l’en dissuade car c’est trop tôt et trop de fatigue pour elle mais je crains que mon avis ne soit pas écouté. Ta mère dit qu’elle n’est pas utile ici. il est vrai que ça fatigue plutôt Robert quand on parle ou joue avec lui. Je l’ai dit à ta mère qui voulait lui lire des histoires. Alors ta mère, ne se sentant pas indispensable, préfère rentrer chez elle. Je ne crois pas devoir la retenir car que ferais-je si elle tombait réellement malade ? Je ne saurais guère la soigner.

– On est venu chercher les bouteilles de Vichy-St Galmier (218) – et 20 litres ! Ils n’ont pas voulu prendre les bouteilles de 3/4 Bordeaux ou eaux de vie, il en reste une 40aine. Si j’ai la place, je les emporterai ou les donnerai au concierge.

Me Tornegy est venue me voir hier. Elle est bien gentille sous son dehors futile, et cherche toujours à vous rendre service.

– Pierre t’appelle ; cette nuit en rêvant : « Papa, l’eau » puis avant dîner, chaque fois qu’il entendait ouvrir la porte de l’escalier, il courait : « Ah ! Papa », et s’en retournait tout déçu. C’est in gentil petit bonhomme. Quant à Jean, toujours aussi diable, il dit que tu es parti en bateau lui chercher des serins.

Je t’aime et t’embrasse vite pour retourner auprès de ta mère qui coud en m’attendant.

Mercredi 12 octobre – 8 h du soir

Mon petit chat chéri,

La journée n’a pas été bonne pour Robert. la fièvre est montée à 38°9 à midi, 39°2 ce soir. Le Dr Pitou n’y comprend rien car il n’y a aucune imprudence commise que 3 grains de raisin, épluchés par moi et donnés d’après son avis, alors il va supprimer le bouillon, le jaune d’œuf, le vin, etc. et reprendre l’ancien régime : lait, tisanes, benzo naphtol, lotions. Le ventre est très ballonné mais nous espérons que ce ne sera pas une rechute, peut-être au contraire une poussée de la fin. Que c’est long et pénible ! de n’en pas prévoir la fin.

Ta mère va pas mal mais elle prétend qu’elle souffre et surtout paraît avoir peur d’être malade ici. Je ne sais que lui faire, n’ayant jamais assez vécu avec elle pour savoir lui faire plaisir et puis je n’en ai pas le courage, tout croule chaque jour davantage depuis ton départ. Combien tu me manques !

– Ce matin, je me suis occupée de Robert pour remplacer la sœur qui était allée chez le dentiste. Tantôt j’ai travaillé, puis ai reçu Me Deschard, ensuite Me Baëhme qui part pour Paris vendredi. Pitou n’est venu qu’ 5 h 1/2, après quoi je suis sortie pour aller jusqu’à la poste et l’épicier chercher du sirop de cerises à mélanger aux tisanes de Robert. Ce soir, je viens d’écrire à ta tante Louise qui m’avait demandé des nouvelles puis me voilà.

Maman m’a écrit qu’elle avait refusé d’acheter les vitraux d’antichambre de notre appartement car on voulait nous les vendre 50 fr. C’est un peu cher pur une inutilité. René va bien, il grogne de ne pourvoir se lever et Lucie ne pense pas qu’il soit capable de changer d’appartement avant la fin du mois.

Je vais retourner près de ta mère et me coucher de bonne heure mais que j’ai froid, et de la peine à dormir sans toi. Figure-toi que Jean, en se réveillant ce matin, a prétendu t’avoir entendu parler avec moi cette nuit ; j’ai eu de la peine à le détromper. Le pauvre petit Jean est encore rempli de boutons et s’arrache toute la nuit. Il reprend ses gouttes et ses bains.
Bonsoir, je t’aime.

Jeudi 13 – 10 h du matin

Je viens t’embrasser avant d’aller chez le dentiste me faire arracher une dent que j’ai cassée à demi et qui ne veut pas s’en aller. Robert n’avait que 37°2 ce matin au réveil, Pitou n’est pas mécontent et pense que c’est une dernière flambée de fièvre. Robert est sage, boit du lait et des tisanes.

J’ai retrouvé le petit cadenas du casier à bouteilles, il était par terre dans la cave, je l’ai remis avec sa clef dans le casier attaché solidement.

Le Dr Pitou m’a donné une pommade pour les boutons de Jean. Nous verrons l’effet dans quelques jours.

1 h

Nous sortons de déjeuner, j’ai mal au dents et je voudrais bien que tu m’embrasses pour me guérir.

– Rober n’a que 38° à midi, c’est bien. Il ne faut pas me décourager.

– Il fait du vent, je ne sais pas si c’est toi qui nous l’envoie ; en tous cas, je vais laisser les petits dans le jardin d’en bas.

– Ta mère a toujours des douleurs et veut partir ce soir. Je crains qu’elle n’ait froid en wagon et j’aurai hâte de la savoir arrivée dans son lit à Wissous.

Je te dis adieu puisqu’il faut que cette lettre parte aujourd’hui de Brest ; demain, je t’en enverrai une autre par courrier anglais. Dis-moi où et quand tu les as reçues.

Je t’aime de tout cœur, dis-toi bien cela et persuade-t’en. tes fils t’aiment aussi et t’embrassent. Moi, je le fais mais pas comme eux, à ma meilleure place.

Un beccot

Geneviève

2e Vendredi 14 octobre 04 – Midi

Mon chéri,

Il fait un temps superbe et je viens de passer ma matinée sur le cours avec Jean et Pierre. Ta mère ne veut pas sortir. Elle n’est pas descendue depuis lundi. Elle dit qu’elle partira ce soir décidément. Elle te donnera des nouvelles de son voyage dès son arrivée.

– Robert a une recrudescence de fièvre ce matin 38°4. Le Dr pense que ce ne sera pas long mais c’est néanmoins une petite récidive. On l’a remis au lait, tisanes, lotions toutes les 2 heures, lavage de la bouche. Nous n’avons pas fait d’imprudence si ce n’est lui avoir donné du jus d’une viande achetée la veille pour le lendemain, peut-être n’était-ce pas assez frais. Le ventre est un peu ballonné et les lavages d’intestin lui font rendre des matières comme de la chair d’abricot ou de morceaux de moëlle de bœuf. C’est extraordinaire et c’est probablement cela qui lui prolonge la fièvre. Enfin, il n’y a que prudence et patience à avoir puisque Dieu merci il n’y a pas de complications mais que c’est long. Je ne veux pas qu tu te tourmentes, dis-toi que tout sera fait pour soigner ton fils, la sœur ou moi ne le quittons pas. il faut lui parler le moins possible et le laisser au calme.

Je t’envoie un article sur le St Maixant paru dans la Dépêche de ce matin et signé l’Homme de quart comme celui de lundi dernier.

Maman m’écrit que notre appartement va être prêt ; on pose les papiers, les peintures sont finies. Ce sera propre comme un sou neuf et bien agréable et sain pour y amener un enfant convalescent.

– Il est arrivé à ton adresse un journal qui se f l’Europe coloniale » et que je t’envoie sous bande en même temps que cette lettre.

Je vais te laisser à regret mais je voudrais voir un peu ta mère qui a été seule ce matin
Je t’embrasse de tout cœur comme je t’aime, tes fils aussi

Geneviève

5 h 1/2 soir

Avant d’envoyer cette lettre à la poste, je la rouvre pour t’embrasser et te dire que Pitou sort d’ici, il ne voit rien d’anormal chez ton fils et dit qu’il n’y a nullement lieu de croire à une complication quelconque, par conséquent dormons tranquilles,

Un beccot

3e Samedi 15 octobre 1904 – 8 h soir

Mon chéri,

Nous venons nous de passer 2 vilaines journées, Robert a eu une recrudescence de fièvre qui se tient au dessus de 40° depuis hier soir et qui a même atteint 40°7 ce matin. Le Dr Pitou est venu 3 fois hier, 2 fois aujourd’hui, et appelle cela une récidive, c’est-à-dire une nouvelle renaissance des ulcérations de l’intestin. Ton fils avait le ventre tendu et luisant, il commence à redevenir mou ce soir. Où en est la cause ? Personne n’en sait rien. Ce n’est pas une rechute puisque la fièvre n’avait jamais cessé complètement et qu’on n’était jamais sorti de l’alimentation liquide. Robert est remis à présent rien qu’aux tisanes, puisqu’il recommence à vomir le lait. La diarrhée est revenue aussi, abondante. La médication est la même, à l’exception de la quinine qui est remplacé par du Pyramidon à très faibles doses car c’est excessivement violent et ça donne des transpirations affaiblissantes. Enfin M. Pitou a regardé ton fils sur toutes les coutures. Il ne voit rien comme cause de la fièvre, que l’intestin. Il ne pense pas que cette fièvre dure longtemps et croit au contraire qu’elle baissera vite, attendons patiemment. Ta mère n’est pas partie, désireuse de voir un mieux avant de retourner à Wissous. Robert, quoi qu’ayant une plus forte fièvre qu’au début de sa maladie n’a pas repris la même apparence, ses lèvres sont moins grosses, il a très bien sa tête et ne délire pas. Cependant la nuit dernière, il a demandé à la sœur : « N’entendez-vous pas Papa qui descend à la cave ? » Mais enfin ça n’a pas duré. Il est abattu et ne demande rien. On lui donne de la caféine et du champagne en petites doses pour l’empêcher de trop s’affaiblir.

– Est-ce ennuyeux d’avoir touché du doigt à la convalescence et de reculer ensuite. Malheureusement avec les enfants c’est très fréquent paraît-il. Le Dr Pitou a été appelé auprès des petits Valence pris tous les 4 (de 4 à 8 ans), de la fièvre typhoïde en même temps. Ils ont plus de 40 et délirent. Je plains les parents !

Je n’ai guère la tête à te parler d’autres choses que de notre fils et de sa maladie, et pourtant lorsque tu recevras cette lettre tous ces tourments seront passés et ce sera du réchauffé.

– J’ai écrit à mes deux amies religieuses pour avoir des prières meilleures que les miennes.

– Je suis sortie un instant pour aller au salut, chez le pharmacien et à la poste. J’ai acheté le Petit Journal maritime. Je le lirai demain dimanche.

– Les Russes se font battre, c’est navrant, on dit que Port-Arthur est à bout de résistance et qu’au nord, le général Oku avance toujours. Pauvre tsar, il paye cher sa joie d’avoir un fils !

– Je te laisse pour aller me coucher et tâcher de dormir. La nuit prochaine, j’irai auprès de Robert et laisserai coucher la sœur tranquille. 

Je t’aime et t’embrasse fort de tout cœur.

Dimanche soir 16 octobre

Ta mère vient de partir et c’est retour de la gare que je viens t’embrasser.

La journée a été meilleure pour Robert, il a beaucoup vomi, rendu des mucosités et de la bile par en haut, par en bas, ce qui l’a fatigué mais il n’a plus la peau tendue et terreuse qu’il avait hier, son ventre redevient souple et la température descend ce soir à 38°3. Ouf ! quel poids de moins car je t’assure que je me suis tourmentée hier, je m’imaginais que ton fils allait avoir un abcès à l’intestin, qu’il faudrait lui ouvrir le ventre, etc. J’ai fait regarder à Pitou s’il ne trouvait pas de pus dans les selles ; il est encore venu 2 fois aujourd’hui, il sera là demain matin à 8 h pour veiller si la température tombée trop basse trop vite.

– Ta mère ne se plaignait plus de ses douleurs, elle est allée tantôt voir Me Schwerer et Me Pelletier Doisy qui l’ont trouvée très bien.

On s’intéresse toujours beaucoup à ton fils dans la maison et on attend la sortie du docteur dans l’escalier pour avoir des nouvelles. M. Amiel est très aimable.

– J’ai acheté 2 feuilles imprimées pour écrire les températures entre parenthèses (2 pour 0,5 cts), elles sont de 25 jours chacune et j’espère que je n’aurai pas à en racheter une troisième.

– J’attends avec impatience le journal de demain matin pour savoir si le Duguay-Trouin est arrivé aux Açores. J’ai grande envie de t’y envoyer une dépêche pour te dire mille choses en un mot, que je t’aime, que je t’embrasse, que je voudrais bien te voir, que ton fils est mieux, que les autres sont gentils, etc.

– J’ai fait mon compte et j’ai largement de quoi payer mes dettes ici avant de partir, aussi vais-je dire à Maman qu’elle garde l’argent de ma rente pour que je la trouve à Paris. Comment veux-tu faire pour marquer tes comptes chaque mois ? Veux-tu que comme pour Terre Neuve, j’attende avant de faire l’addition que tu m’aies envoyé tes dépenses ? Ou bien feras-tu caisse à part comme en Chine ? Je préférerais que tu emploies la méthode Terre-Neuve puisque nous nous retrouverons ensemble pendant ces 2 ans. Alors envoie-moi tes recettes et dépenses à la fin de chaque mois et je les ajouterai aux nôtres. Tu n’auras pas la plus grosse part !

– Me Nielly que j’ai vue tantôt prétend qu’il y a des paquebots allemands et portugais fréquents pour les îles Canaries. Dans ce cas, je me risquerai à t’envoyer une ou plusieurs lettres supplémentaires que je numéroterai bis. Me Nielly fait venir un annuaire des postes qui donne les jours de courrier de tous les services postaux du monde et elle doit me le prêter.

N’oublie pas de nous envoyer des cartes postales illustrées, je regarderai avec plaisir tantôt celle que tu m’as envoyée il y a 2 ans de Ponta Delgada et je pense que la Horta doit y ressembler, alors ça me rapproche un peu de toi.

– Bonsoir mon chéri, je vais au lit car il est tard pour moi 9 h 3/4.

Lundi 17 8bre 04 – 5 h

Mon chéri,

Quelle n’a pas été ma joie en rentrant de chez le pharmacien à 1 h 1/2 de trouver ta dépêche. J’y ai répondu immédiatement et j’en ai envoyé une en même temps à Me Melchior pour lui dire que son fils allait bien. Après avoir pesé tous les mots pour te dire la vérité tout en ne t’inquiétant pas, j’ai pensé que ces 4 mots « mieux après recrudescence fièvre » te diraient beaucoup, c’est à dire le plus possible. Je t’en enverrai une autre aux Canaries mais c’est beaucoup plus cher 5,70 fr. le mot.

– M. de Lannoy est venu tantôt savoir des nouvelles de ton fils, Me Schwerer, Me la Tourette

– Enfin tout le monde est très aimable mais je ne reçois que les amis, sans quoi je passerais toute ma journée à répéter la même chose.

8 h

Mon chéri,

Le docteur revenu ce soir ne trouve pas ton fils bien. Il y a un peu d’albumine et il demande une consultation ce soir. J’ai choisi le Dr Guyot, ne sachant qui prendre et j’attends, la mort dans l’âme, toi qui n’est pas là !

11 h le soir

Les médecins sortent d’ici après avoir longuement regardé Robert et causé ensemble. Il ne m’ont pas caché tous les deux que l’état est grave, pas désespéré mais grave parce que les reins se mettent à mal fonctionner et que cet enfant ne supporte pas le lait qui serait indispensable pour l’albumine. Ils ont suspendu toute médication pour le moment et auront une autre consultation demain matin à 11 h. Je télégraphierai à ta mère et à Maman pour les prévenir. Quant à toi, je ne te télégraphierai que si l’état empire car ayant peu de détails, tu seras trop malheureux. Mon pauvre chéri, nous qui n’avons jamais eu d’enfant gravement malade, pourquoi faut-il que ça arrive quand nous sommes séparés ? C’est la vie, mais elle est dure ! Je vais aller m’étendre, la sœur ne se couche pas, je la remplacerai la nuit prochaine. Je t’aime.

Mardi 18 octobre – midi

Robert n’est pas plus mal, l’albumine est un peu moins abondante et il a accepté 2 cuillères de lait. M. Pitou est d’abord venu seul à 8 h, puis revenu à 11 h avec le Dr Guyot.

La fièvre est à 40 mais l’état n’a pas empiré et s’il pouvait prendre du lait, le petit pourrait se soutenir. On continue à suspendre tout médicament, il ne doit boire que de l’eau d’Évian, dans laquelle on mettra une ou 2 cuillères de lait par verre. On va lui donner 2 bains à 36°, l’un à 1 h, l’autre à 6 h et le Dr Pitou demande une seconde religieuse qui remplacera la 1ère lorsque celle-ci sera obligée de retourner à son couvent au bout de 20 jours, c’est-à-dire le 20 octobre. C’est une franciscaine de Brest que Pitou demande.

8 h soir

Après le dîner, entre les deux sœurs ! Robert est plutôt mieux. Le Dr Pitou avait meilleure figure ce soir, l’albumine diminue, les bains ont amené une détente, la température qui était de 40°1 avant le bain a baissé une 1/2 heure après à 38°7. Nous redonnerons un bain demain matin, si tu voyais ce pauvre corps si maigre dans l’eau, c’est effrayant.

– Le lait n’a pas été vomi cet après-midi, nous sommes arrivés à lui en glisser 6 cuillères à bouche dans de l’eau bouillie. C’est un progrès. Enfin le Dr Guyot a dit ce matin que puisque tout les organes tiennent bien excepté les reins, si on arrive à faire boire un peu de lait, on peut espérer la guérison mais au prix de mille précautions car la rechute est plus forte que la maladie, et l’enfant moins résistant. On dit M. Guyot alarmiste. Pitou dit l’état est grave mais il m’a dit hier soir : «Je vous dois la vérité puisque votre mari n’est pas là, l’enfant est gravement atteint mais il guérira». C’est aussi l’avis de la sœur franciscaine.

Je n’ai pas la tête à te parler d’autre chose ce soir, je me voue à tous les saints du paradis. Tous les gens de Brest défilent à la maison m’apporter des reliques, des médailles, des cordes, etc. J’ai fait boire à Robert de ‘eau de Lourdes et j’ai promis de le conduire à Lourdes quand je pourrai. J’ai demandé à M. le curé de Saint-Louis de venir bénir ton fils demain. Enfin je veux forcer la guérison de Robert car je ne peux pas admettre qu’il lui arrive malheur quand tu es loin, et moi seule, ce serait horrible et cette idée me torture. Enfin il y a une détente ce soir, il faut espérer.

– Maman arrivera demain matin car elle s’inquiète. René va bien et se lèvera demain. Je te laisse pour aller me coucher un peu ; j’ai mes affaires. C’est la franciscaine qui ne se couche pas.

Jeudi 20 – 8 h du soir

Voilà 2 jours que je ne t’ai pas écrit, mon chéri, j’étais trop inquiète et je passais tout mon temps au haut du lit de ton fils. Il est plutôt mieux. L’albumine avait disparu ce matin ; le lait se digère mieux ; les urines, le teint sont meilleurs mais la fièvre est toujours très haute et évolue entre 40° et 40°7 depuis 48 heures. Les bains qu’on donne à 34° toutes les 4 heures amènent un grand soulagement et font tomber a température de plus d’un degré. La sœur de Landerneau est partie et c’est une franciscaine que nous avons, plus âgée, très vive, expérimentée et me restera jusqu’à la fin de la maladie. Elle donne le bain avec moi. On prend la température de Robert avant le bain, on le plonge dans le bain dans lequel on le laisse de 10 à 12 minutes en lui renouvelant des compresses froides sur la tête. Grâce à cela, il n’a pas de délire et toute la maladie reste dans les intestins car c’est bien une véritable seconde maladie qui recommence, et plus forte que la première. Aussitôt dans le bain, on lui fait boire un verre de champagne. Au bout de 10 minutes, on le roule dans une couverture de laine très chaude avec une bouteille au pied ((il y a du feu dans la chambre) ; on l’y laisse 1/4 d’heure ; après quoi on lui reprend sa température, on lui remet sa chemise, il boit du lait, se rince la bouche et s’endort d’un bon sommeil. Aujourd’hui, pour la 1ère fois, nous avons obtenu qu’il boive 1/2 litre de lait dans sa journée, coupée d’1/2 litre d’eau d’Évian. C’est tout ce qu’il prend. On suspend toute médication et on laisse agir la nature.

– A la suite du 1er bain, ton fils a eu 2 écorchures, l’une à la hanche, l’autre au siège. on les lui soigne car elles s’agrandissent mais c’est par elles que Pitou et Guyot ce matin, ont vu que l’état s’améliorait parce que ces plaies deviennent roses, ont meilleures couleur qu’avant, c’est à dire que le sang reprend vie et que la peau fonctionne. Pitou vient 3 fois par jour et son dernier mot ce soir a été : « Je suis plus content et j’espère ne pas passer une nuit blanche. » Pauvre homme ! si tu voyais comme il est bon, comme il nous plaint, comme il pense à ce que tu souffriras en apprenant tut cela ! il s’attache à notre fils qui lui rappelle le sien qu’il a perdu au même âge, lui au loin à Cherbourg, arrivé juste pour voir mourir son enfant. Enfin, c’est un bien brave homme que j’apprécie chaque jour davantage. J’ai toute confiance et j’écrivais tantôt à ta mère qui veut m’expédier dr Chantemesse ou Courcoux de Paris, que son petit-fils ne pouvait pas être en meilleures mains que celles de Pitou et Guyot qui, lui aussi, bien que ne me connaissant pas, a montré beaucoup de dévouement. Le Dr Guyot a donné 4 consultations : lundi soir, mardi matin, mercredi et aujourd’hui. il ne reviendra plus que sur la demande de Pitou. Les médecins comptent 13 jours aujourd’hui du commencement de la rechute, c’est à dire du jour où la température n’a plus baissé et ils disent que c’est rare de voir chez un enfant une rechute aussi grave. Du reste, je t’enverrai les courbes pour que tu puisses continuer à suivre la maladie comme au commencement.

– M. le Curé est venu hier. Il a fait faire à Robert une petite confession, l’a béni, lui a donné une médaille de Lourdes mais ton fils était très fatigué à ce moment-là et n’a pas très bien compris. M. le Curé m’a dit après qu’il trouvait l’enfant très mal mais qu’il ne le croyait pas perdu parce que les yeux sont encore très expressifs et qu’aux moments où il est moins fatigué, il parle et dit des choses très sensées. Il n’a pas du tout de délire cette fois mais a plutôt des moments de torpeur où on a de la peine à le réveiller. La faiblesse est extrême et le médecin croit qu’il faudra lui faire des injections de sérum et de caféine pour le soutenir pendant la convalescence ; mais nous n’y sommes pas. Enfin, les médecins ont bon espoir aujourd’hui, l’enfant accepte un peu de lait, c’est le plus important.

– Je viens de m’interrompre pour aller auprès de Robert. Chaque fois que je m’approche de ce lit, et que je vois cette petite figure si pâle et si tirée, ce corps si maigre, j’ai peur qu’il ne se relève jamais. Oh mon Dieu ! préservez-nous d’un telle épreuve ! c’est horrible et j’en tremble.

Je t’aime mon chéri, ne te tracasse pas trop si tu peux et prends courage.

– Tu remercieras M. Delaby et M. Nielly de l’affection que leurs femmes me témoignent. Elles viennent tous les jours prendre des nouvelles.
Je t’ai fait un vocabulaire pour les dépêches que j’aurai à t’envoyer pour te tranquilliser, soit à La Trinidad où va cette lettre, soit à la Martinique, ou La Havane.

Je te laisse pour aller me coucher sans grand espoir de dormir car mes oreilles sont toujours tendues vers Robert mais je me repose toujours ; c’est nécessaire pour être debout le jour et pouvoir aider la sœur.

Au revoir, je t’aime et t’embrasse de tout mon cœur,

Geneviève

Vendredi 21 octobre

8 ans aujourd’hui, mon chéri, que j’ai le bonheur de t’aimer librement… Te rappelles-tu notre froid aux pieds ?

– L’état de Robert se maintient stationnaire, la fièvre est toujours très haute, 40°5, mais Pitou dit que nous ne pouvons pas avoir d’amélioration sensible très vite et que c’est déjà beaucoup de voir que nous avançons tous les jours, que la faiblesse n’augmente pas et que Robert arrive à boire 1/2 litre de lait par jour, coupé par 1/2 d’eau d’Évian, puis encore 1/2 litre d’eau, sucrée avec de la lactose (sucre de lait) pour faire uriner, ce qui lui fait son litre 1/2 de boisson.

M. le curé est revenu aujourd’hui et n’a pas mauvaise impression de ton fils. Il croit qu’il guérira. On a recommencé aujourd’hui à donner à Robert de la caféine à toutes petites doses, un lavement très doux, des bains 3 fois par jour, 8 h matin, 1 h et 6 h du soir. Nous espérons que la fièvre va baisser puisqu’on compte la rechute du 8 octobre, c’est à dire le 14e jour aujourd’hui. Enfin je commence à espérer car que me dirais-tu si je n’avais plus ton fils à te présenter à ton retour ! Oh mon petit chat, me pardonnerais-tu jamais car enfin, je me dis que si j’avais plus surveillé, peut-être cette rechute ne serait-elle pas arrivée. C’était un peu tôt pour lui donner un jaune d’œuf et j’aurais dû le couper en 3 pour commencer, dans 3 tasses de lait ; puis ces grains de raisin, enfin, je cherche et tremblerai quand il s’agira de le nourrir… s’il se relève.

10 h du soir

Nous venons de baigner Robert plus tard pour voir si le bain ferait plus d’effet et le ferait dormir. A 6 h, il avait 41° au rectum, c’est à dire 40°5 ; A 8 h après le lavement, il n’avait plus que 40° au rectum, ou 39°5 sous l’aisselle et à 9 h 1/2 après le bain c’était tombé à 37°3 au rectum et 38°6 à l’aisselle. Quelle chute ! et aussi quel repos pour lui mais ça va remonter et c’est à désirer car il est si faible que nous avons dû forcer les doses de caféine. Pitou nous avait donné des instructions pour le cas où le pouls faiblirait et nous les suivons. Nous sommes obligées maintenant de lui prendre la température rectale car il n’y a plus la place du thermomètre sous l’aisselle tellement c’est maigre mais nous décomptons 5 dixièmes et les températures de la feuille sont toujours déduites. Ah ! quel poids de moins de savoir ton fils un instant sans fièvre ! car pendant ce temps-là c’est un repos. Le sœur qui le veille reprendra sa température à minuit pour me la dire. L’albumine ne revient plus, on fait l’analyse 2 fois par jour.

Robert est tellement maigre qu’il a une nouvelle plaie à l’omoplate droite. On les lui panse et lui bande avec les grandes bandes que tu m’as données et qui sont bien commodes.

Samedi 2 h

Combien je te plains quand je pense à tout ce que tu vas souffrir en apprenant ce qui s’est passé ici ! c’est horrible, combien es-tu plus malheureux que moi encore ! cette pensée me donne du courage te me soutient. Revenons à Robert : hier soir après cette énorme baisse de température, il était très faible et la sœur lui a donné un peu de caféine qui l’a agité et empêché de dormir. il a déliré toute la nuit. A minuit, la température était déjà remontée à 40°.

Ce matin, 39°9 avant le bain, et 37°8 après ; à 1 h, 40° avant et 38°9 après. Ce dernier bain n’a pas fait beaucoup d’effet, nous l’avions donné plus court et plus chaud d’après le conseil de Pitou, et de Guyot revenus ce matin.

– Ils n’ont pas l’air de s’inquiéter beaucoup de la température et disent que c’est déjà énorme de ne pas avoir d’aggravation. Les selles sont meilleures, les urines plus claires et plus abondantes ; le lait est digéré, à peu près, on trouve bien encore quelques morceaux de lait caillé dans les selles mais enfin moins et Robert ne vomit plus. ‘albumine ne revient pas, c’est énorme aussi. Enfin, Dieu veuille nous garder cet enfant, ton aîné que tu aimes tant mais combien cet espoir est fragile !

Me Pelletier Doisy est excellente et s’occupe toujours beaucoup des petits. Son fils vient d’être reçu à son baccalauréat, elle en est bien heureuse et le mérite bien après tous les chagrins qu’elle a eus dans sa vie.

Jean est toujours diable, il grandit et grossit, c’est un enfant superbe. Il s’est échappé de Rosa sur le cours et est rentré seul à la maison, au grand émoi de la pauvre Rosa qui l’a cherché partout ! et de Fine qui l’a vu rentrer seul ! Pierre est gentil, je voudrais pouvoir te l’envoyer par la poste pour te consoler. il souffre des grosses dents qu’il perce et a une petite mine chiffonnée, un peu de diarrhée aussi mais cela ne l’empêche pas de rire. On prétend qu’il est triste tous les jours avant le dîner, qu’il a l’air de t’attendre pour faire le défilé. Moi, je le vois si peu que je ne peux lui faire.

– La sœur franciscaine passe les nuits et va se coucher l’après-midi de 2 h à7 h ; Maman ou moi restons auprès de Robert. Elle est plus âgée et plus expérimentée que la 1ère, j’en suis très contente.

Dimanche 23

Mon chéri,

Ton fils est mieux aujourd’hui, la fièvre était à 39°3 au réveil ce matin. Nous lui avons donné son bain comme d’habitude et à midi, elle était ) 38°7, alors nous avons supprimé le bain. Ce soir, c’était remonté à 39°9 mais ce n’est pas étonnant et Pitou est content, ce qui m’a permis de t’envoyer une dépêche rassurante à Las Palmas. Le Duguay Trouin est arrivé 2 jours plus tôt que ce n’était prévu, aussi je n’ai pu te devancer par mon télégramme comme j’en avais l’intention.

– Je te dis dans cette dépêche que nous avons eu une rechute depuis quinze jours, que tout danger est écarté maintenant et que Maman est à Brest, c’est le principal. Les médecins font remonter la rechute au jour où la température a cessé de baisser, c’est à dire du ! octobre ; moi au contraire, je compte du 11 octobre. peu importe d’ailleurs, nous en sommes toujours au 44e jour de maladie et de fièvre.

– J’ai reçu une réponse de M. de Trobriaud qui sera très heureux de nous garder jusqu’au rétablissement de ton fils si l’appartement n’est pas loué.

– Je t’envoie le Petit Journal maritime d’aujourd’hui dans lequel il y a un mot du départ du Duguay Trouin. tu ferais peut-être bien d’envoyer quelques scènes de la vie de bord, si tu as le temps, puisque M. Sauvaire Jourdan t’a demandé.

– Me Nielly qui a reçu une dépêche de son mari ce matin, dépêche datée d’hier soir de Las Palmas, est venue me l’apporter tout de suite, elle est bien aimable. Elle me propose d’envoyer demain une dépêche collective, je te le dirai.

– Étant donné la cherté des dépêches pour le Martinique, je t’ai fait un petit vocabulaire que je t’envoie.

– Figure-toi qu’à la poste, ils voulaient faire payer 5 fr.70 le mot pour Les Canaries, employant une ligne qu passe par le Cap de Bonne Espérance ! Enfin, à force de chercher, ils ont pensé qu’il y avait une ligne plus directe par Ténériffe et qui ne coûte que 0.80 cts le mot et c’est ce que j’ai payé.

Lundi 24, dernier jour de cette lettre

Je suis heureuse de pouvoir te dire que l’amélioration continue dans l’état de ton fils. Me Nielly a dû te le faire dire dans une dépêche à son mari envoyée aujourd’hui même. Je lui ai remboursé seulement le nombre de mots (4) qu’elle a mis pour moi.

Le fièvre était hier soir 39°9 ; ce matin 39°6. Elle tombe lentement, on ne donnera que 2 bains par jour, l’un le matin, l’autre le soir, jusqu’à ce que la température soit inférieure à 39°. Ce matin, légère purgation à 0 gr 025 milligrammes de calomel en 2 fois, c’est te dire si on va doucement de peur d’ébranler Robert. on s’en tient exclusivement au 1/2 litre de lait et 1 litre 1/2 d’eau d’Évian pure ou sucrée, par 24 heures. Ce matin, il y avait encore un léger nuage d’albumine mais si peu…

Les Drs Guyot et Pitou sont venus encore ensemble ce matin, ils disent que l’état « étale », c’est à dire que du moment qu’il n’y a pas de complication depuis 8 jours et que la fièvre tend à baisser, il y a tout lieu d’espérer qu’on arrivera bientôt à la convalescence. Du reste, je te télégraphierai à L Trinidad le 10 novembre, un mot de notre vocabulaire mais ne te tourmente pas, ton fils est en de bonnes mains, la sœur est épatante d’intelligence et de dévouement. elle a confiance maintenant mais elle dit que quand elle est arrivée mardi dernier, Robert avait le teint tellement parcheminé, la peau bouffie, la fièvre si forte qu’on ne pouvait qu’attendre une méningite qui aurait emporté l’enfant en 2 ou 3 heures.

Dis-moi ce que tu penses du choix que j’ai fait du Dr Guyot comme consultant car j’en suis malade que tu ne sois pas avec moi pour prendre toutes ces décision. les écorchures de Robert n’empirent pas ; au contraire, elles deviennent plus roses et saignent moins. ce pauvre petit en a 4 : une sur chaque hanche, grandes comme des pièces de 5 fr., une au bas du dos, énorme comme la paume de la main. Puis une petite à l’omoplate. on le panse 3 fois par jour avec une pommade antiseptique qu’a donnée Pitou.

– Je t’ai recopié la feuille de température pour que tu te rendes compte de la fièvre que Robert a eue. Pitou, Guyot, la sœur disent qu’ils ont rarement vu une rechute aussi forte chez un enfant si jeune et que la force de résistance de ton fils est énorme. Le cœur et les poumons tiennent bon. Le pouls est toujours très bien frappé. Il faiblit aux moments des baisses de température mais la caféine est là pour le remonter et pitou me disait hier que peut-être pourrait-on arriver à la convalescence sans injections si la potion suffit. 

Qu’il me tarde de recevoir une lettre de toi mon chéri, il me semble qu’il y a des mois que je ne t’ai embrassé.

_ Maman dit que notre appartement de Paris est charmant, clair, ensoleillé, remis à neuf entièrement, papiers et peinture, ce sera sain pour Robert.

– On pense que Robert sera transportable vers le 10 ou 15 décembre. on comptera 20 jours après la tombée de la fièvre avant de le lever car les forces seront longues à revenir puisqu’il va rester rien qu’au lait pendant longtemps. C’est un miracle que du jour au lendemain cet enfant ait pu digérer le lait et se suffire avec si peu. On a tellement prié ! c’est de tous les côtés qu’on m’écrit qu’on a fait dire des messes, qu’on fait prier des enfants, etc., et je t’assure que c’est bien N. D de Lourdes qui te rend ton fils car les médecins eux-mêmes n’en reviennent pas de voir que cet enfant qui vomissait, ne vomit plus ; qu’il y a moins de lait caillé dans les selles et qu’enfin Robert ne s’affaiblit plus, nous croyons même qu’il engraisse un peu, il nous semble qu’entre chaque côte, c’est un peu moins creux ; en tous cas, la mine, l’œil sont bien meilleurs et la tête reste libre.

Voilà mon Charles aimé, c’est sur ces derniers mots que je te quitte. prenons courage ensemble et nous nous retrouverons plus heureux encore lorsque nous serons réunis.

Je t’aime bien, tu le sais, que cette pensée te soutienne. Écris-moi longuement tout ce que tu auras pensé, senti en recevant mes lettres. dis-moi tout et tu me rendras bien heureuse. Tes fils t’embrassent. Robert m’a demandé ce matin si j’avais reçu une lettre de toi depuis ton départ. il parle souvent de toi pour dire des mots gentils. C’est un enfant bien facile et bien doux.

Je t’embrasse de tout cœur comme je t’aime.

Geneviève

Je ne sais pas si je t’ai dit que j’écris tous les jours à ta mère et lui ai télégraphié 2 fois par jour tant que nous avons été inquiets.

Brest, 24 octobre 1904

Mon bien cher Charles,

J’avais été le 17 à la gare chercher Madame votre Mère qui revenait de Brest plus rassurée sur l’état de Robert. Dès le lendemain matin, Geneviève m’a envoyé une dépêche me disant : état grave, albumine ; jugez si j’ai fait vite ma malle pour partir le soir même. J’ai trouvé notre cher petit Robert très malade en effet, si faible, si maigre que je tremblais autant que ma pauvre fille puis votre éloignement me pesait tant ! Je laisse à Geneviève le soin de vous donner tous les détails, la température, etc. mais je veux vous dire que le Dr Pitou a apporté toute son attention minutieuse ; les consultations avec le Dr Guyot ont donné un accord parfait, sans cela je n’aurais pas hésité à faire venir un médecin de Landerneau ou de Rennes.

L’amélioration est venue lentement mais elle continue. L’enfant prend très bien son lait en quantité suffisante pour le soutenir ; l’albumine a disparu assez vite, cependant ce matin, Dr Pitou en a trouvé un léger soupçon, le cœur est en bon état, Robert ne tousse pas ; les bains font leur effet. Les médecins donnent bon espoir et rassurent mère et Bonne Maman, la tête reste libre, nous ne parlons à Robert que très peu, inutile de le fatiguer ! Geneviève va très bien grâce à Dieu. Elle peut vaquer à toutes ses occupations, les petits sont gentils et sont bien portants.

La sœur franciscaine est intelligente, entendue pour ces terribles fièvres typhoïdes, elle passe la nuit, il faut que Geneviève se repose un peu, je veux qu’elle conserve sa santé pour vous et vos enfants. Nous soignons Robert pendant le repos de la religieuse.

J’avais quitté René devant se lever le lendemain ; Lucie me donne chaque jour de ses nouvelles. Il se remet bien, circule à présent un peu, l’appétit est bon même trop fort car il faut lui refuser de la nourriture. Bien entendu il partira à Palaiseau dans quelque temps pour se remettre plus facilement.

Comment allez-vous mon cher ami, j’espère qu’au prochain courrier, nous vous parlerons de la complète convalescence. Soyez assuré que nous prenons des précautions excessives pour votre fils, la sœur est prudente ; avec un peu de temps, nous reverrons Robert debout, seulement joliment grand après cette fièvre.

Je vous embrasse fort comme je vous aime,

Me Th. Bonneau

4e  Mercredi 26 octobre 04 – 9 h du soir

Mon petit Charles chéri,

Maintenant que mes soirées sont prises par le bain à donner à Robert, je n’arrive pas à trouver un moment tranquille pour t’écrire l’après-midi, c’est pourquoi je ne suis venue t’embrasser hier. Aujourd’hui, je me suis échappée 5 minutes pendant que ton fils réactionne dans sa couverture de laine après le bain mais je ne t’en dirai pas long car je suis toute au noir ! cette longueur de fièvres qui ne tombent pas, ta lettre qui n’arrive pas, etc. sont cause, et puis peut-être parce que tu me manques trop, mon cœur déborde de ne pouvoir t’embrasser, pleurer un peu dans ton gilet.

Le dr Pitou n’est pas mécontent de Robert, il ne vient plus qu’une fois par jour et ne redemandera de consultation qu’en cas de nécessité. L’état de ton fils continue de s’améliorer lentement, les selles sont meilleurs, le lait est mieux digéré, il y a moins de bile, etc., les urines sont abondantes (2 litres par jour), l’analyse complète a été faite hier, il n’y a plus d’albumine mais la dose d’urée est très faible, ce qui prouve combien ton fils a été bas mais à présent la réaction de fait, le mouvement nutritif a repris le dessus, les escarres vont de mieux en mieux. On augmente la dose du lait, seul liquide permis avec l’eau d’Évian. Il n’y a plus que la fièvre qui est d’une ténacité invraisemblable. Hier, elle a été pendant 24 h à39°3 puis aujourd’hui remontée à 39°6 matin, et soir. Pitou dit toujours que « ça étale » ; en attendant moi, ça m’énerve. On continue 2 bains par jour, 9 h matin et 8 h 1/2 du soir et puis on a réessayé aujourd’hui de donner un peu de Pyramidon (0 gr10 en 24 heures). Ce n’est pas beaucoup. On augmentera la dose si c’est nécessaire.

Jeudi 27 oct – 6 h du soir

L’amélioration continue toujours lentement, 39° ce matin, 39°6 ce soir malgré le Pyramidon, c’est désolant. Pitou a amené encore Guyot ce matin je ne sais pas pourquoi car enfin, ils s’accordent à dire que l’amélioration continue et que je ne dois pas m’inquiéter de la fièvre qui, chez certains sujets est d’une longueur désespérante. Nous comptons et recomptons les jours c’est le 48e et les médecins en comptent même 52 ou 53 car ils disent que Robert a eu 4 ou 5 jours de fièvre avant d’atteindre 39°8, première température dont nous nous sommes aperçus.

– Le frère d’Hélène Laffargue, pris à st Malo à la même époque, est encore très mal mais, en revanche, René Trannoy sort depuis 3 jours, partira samedi prochain pour Palaiseau et mange viande, légumes, etc.

Me Daniel trotte aussi mais elle a eu bien sa part d’ennui car son fils a eu le croup pendant qu’elle était malade.

– J’ai reçu une lettre de mon proprio qui me demande la date exacte de mon départ de Brest. L’agence a un locataire prêt à prendre l’appartement le 1er novembre. Il m’offre alors, si je lui fais manquer cette location, de nous relouer jusqu’au 1er janvier pour 125 fr par mois. Après en avoir parlé à Pitou, j’ai répondu à M. de Trobriaud, que nous pensions que Robert serait transportable le 1er décembre mais qu’il était impossible de le lui affirmer maintenant et que je l’en aviserais plus tard. Je n’ai guère envie de lui payer 2 mois de plus si nous ne devons pas en user mais je comprends que pour lui, ce soit ennuyeux de ne pas être fixé. Si cette maudite fièvre pouvait s’en aller plus vite !

Vendredi 28 octobre

Ma dernière phrase d’hier se réalise. Robert, après sa température de 39°6 hier soir à 5 heures, a eu successivement :

à 8 h soir 38°8

à minuit 37°5

vendredi matin 38°3

vendredi soir 38°7

Il n’est pas monté à 39° aujourd’hui et je crois que nous tenons le bon bout cette fois. Robert prendra son litre de lait aujourd’hui, coupé d’une cuillère d’Évian, une de Vichy, pour 5 cuillères de lait, on s’en tient là et il ne prend rien d’autre que de l’eau sucrée avec de la lactose pour uriner. Nous avons si peur de voir la fièvre remonter !

– J’ai reçu ce matin, au nom de Robert, une lettre de M. Vincent, notaire, bd St Germain, 183, lettre dans laquelle il l’informe que, pr testament du 19 mai 1900, Mlle Faivre décédée le 6 août dernier, lui a légué une somme de deux mille francs. Il demande alors qu’on remplisse les formalités nécessaires pour qu’il acquitte les droits de succession et obtienne la délivrance du legs. Il faut une procuration, un autre pouvoir, etc. tout cela me semble assez compliqué, d’autant plus qu’il s’adresse à Robert comme à un monsieur majeur et ne se doute pas qu’il a affaire à un enfant de 7ans. Il va falloir que ce soit toi (ou moi en ton absence) qui signe pour notre fils. De plus, il demande quel est notre degré de parenté avec Mlle Faivre, et ajoute qu’i voudrait régler la succession le plus vite possible.

– Je suis assez embarrassée car je n’ai personne à qui demander un avis. J’ai bien pensé à M. Billotte, notaire à Brest et lui remettre l’affaire entre les mains pour qu’il la liquide mais je me dis après réflexion, que si l’affaire traîne un peu comme cela arrive souvent, puisque nous devons quitter Brest prochainement, il faudra peut-être finir par correspondance. Dans ces conditions, il est préférable de m’adresser à un notaire de Paris que j’irai trouver dès mon arrivée.

Je vais écrire à M. Vincent pour lui expliquer la situation et lui dire que s’il est pressé et ne peut pas attendre que je sois à Paris en décembre, mon notaire est Champetier de Ribes que je chargerai de liquider l’affaire. je ne sais pas si tu m’approuveras. peut-être souhaiterais-tu que je m’adresse à Grignan mais ta mère m’a tellement dit qu’il avait été malpropre dans l’histoire de Berthe que j’aime autant ne pas m’adresser à lui, et je n’en connais pas d’autre à Paris, à moins que M. Vincent ne veuille m’attendre et régler sans l’intervention d’un autre notaire. Enfin je te mettrai au courant du résultat.

Ces deux mille francs arriveront à pic pour boucher le trou que nous aurons dans notre budget de décembre er janvier. Nous les replacerons ensuite au nom de Robert. J’ai été assez surprise du montant de cette somme car Mlle Faivre ne m’avait parlé que de mille francs. Ne nous en plaignons pas car ce sera utile à Robert tôt ou tard et je regrette que chacun de tes fils n’en ait pas autant.

Samedi 29 – 4 hres

Mon chéri,

Maman est près de Robert ; Jean et Pierre sont dans le petit jardin en bas, j’en ai profité pour mettre ma correspondance à jour. J’ai écrit à Hélène Laffargue qui vient de perdre son frère, pris de la fièvre typhoïde pendant ses 28 jours à St Malo.

– Je viens d’écrire au notaire de Mlle Faivre, M. Vincent. J’ai dit que Robert n’avait que 7 ans ; que toit absent, tu ne pourrais signer pour lui avant le mois d’avril prochain et que moi, j’irais à Paris le 1er Xbre, qu’il me réponde s’il peut attendre cette date ou qu’il me dise exactement ce que j’ai à faire. Si cela peut se traiter de lui à moi en faisant seulement légaliser un papier timbre chez un notaire de Brest, c’est bien ; que sinon, je chargerais M. Champetier de Ribes de régler cette question. Mais en réfléchissant c’est beaucoup plus simple que je n’avais cru au premier abord et s’il n’y a qu’une procuration à légaliser et à remplir, ce sera simple.

– J’ai répondu aussi à Me Le Vavasseur qui m’avait écrit au moment du départ du Duguay Trouin.

– Je suis bien ennuyée de Rosa, elle ne s’habitue pas aux enfants et ne s’occupe guère de Pierre surtout. On voit qu’elle ne l’aime pas, que ça ne l’intéresse pas et elle dit qu’elle préfère les grands que les petits. C’est dommage que Robert soit malade et ne puisse pas travailler l’hiver prochain. Je ne peux pas du tout compter sur elle pour les deux petits, elle les laisse se pencher par la fenêtre, ou jouer avec des couteaux et quand je lui dis, elle me répond : »Ils ne m’obéissent pas ! ». Jean est rentré tout seul l’autre jour, Rosa était occupée à causer avec une allemande. Non seulement elle est jeune mais surtout on voit que cela lui est égal, elle est apathique. J’ai tellement horreur de changer de domestique que je voudrais patienter tout l’hiver mais je ne pourrai pas la quitter du tout et quand j’aurai à sortir, il faudra que j’envoie les enfants chez Maman, ou chez Lucie.

– Si au moins, ils apprenaient l’allemand… et moi aussi.

10 h 1/2 du soir

Quelle n’a pas été ma stupéfaction avant le dîner de voir que Robert avait 39°7 de température. Immédiatement, j’ai écrit un mot à Pitou qui est venu aussitôt et a découvert qu’il y avait une bronchite du côté droit. Il nous a fait poser aussitôt un sinapisme dans le dos, n’a pas voulu que nous donnions de bain, ni de lavement, malgré la fièvre. Il pense que ce ne sera rien et que c’est heureux que ce ne soit pas arrivé 8 jours plus tôt. La bronchite est fréquente dans la fièvre typhoïde et ne le tourmenterait nullement si elle ne tombait ici sur un enfant épuisé par 50 jours de fièvre. Mais heureusement que Robert a repris depuis quelques jours et qu’il se soutient bien avec un litre de lait par jour. il a pris une purgation ce matin (une cuiller d’huile de ricin) et s’est largement débarrassé de bile, de glaires, etc. Que d’accrocs ! et verrons-nous jamais cet enfant debout ?

Dimanche matin – 9 h

Je suis allée à la messe de 7 h. Pitou est venu aussitôt après. le sinapisme a réussi à Robert. il y a moins de râles. Le température à 39°7 a baissé ce matin à 37°7 naturellement, sans aide de bain ni de lavement, ni de Pyramidon. C’est bon signe, et quand le médecin est arrivé, il a dit : « J’aime mieux être à ce matin qu’à hier soir car moi qui ne suis pas pessimiste, j’étais rudement embêté ». Enfin, cette fois, espérons que ce sera fini des accrocs si cette bronchite n’augmente pas. Robert tousse pas mal, ce qui le fatigue et l’empêche de dormir. il est couvert d’ouate sur la poitrine et dans le dos. les plaies sont en très bonne voie ; celle de l’omoplate est sèche, les autres saignent peu et blanchissent. on y met de la pommade et de la gaze par-dessus.

Lundi matin – 11 h

Je viens de recevoir ta lettre n° III, confié à un vapeur français à La Luz des Canaries le 22 octobre et qui m’arrive le 1ère. C’est la première joie que j’ai depuis ton départ et j’en ai eu mal au ventre comme à Mers quand tu m’embrassais ! elle est trop courte malheureusement et j’ai hâte d’avoir les deux premières qui seront longues et détaillées. Maintenant que je t’ai dit ma joie, je retourne à ma blanchisseuse. Je t’aime.

7 h soir

Je reviens à toi après avoir écrit à ta mère et à Me Melchior pour leur dire que j’avais eu une lettre du Duguay. J’ai envoyé mes souhaits de fête à ta maman car je pense que c’est demain qu’on doit se réunir à Wissous.

Mardi 1er novembre

J’ai commencé ma journée par aller à la messe de 7 hres et au retour, j’ai trouvé ta lettre n° II écrite en mer de La Horta à La Luz des Canaries et mise à La Luz le 22 octobre (c’est celle confiée au blanchisseur) ; quant à la première que tu as laissé à La Horta, je ne l’ai pas encore. Je les reçois à rebours III – II et bientôt I j’espère.

– Robert va toujours de même. Il a pris hier et aujourd’hui du bouillon de poulet très léger. Cela n’a pas ramené d’albumine ni de fièvre. Nous avons eu ce matin 37°6, la baisse continue mais combien lentement, tu t’en rendras compte par la courbe que je joindrai à cette lettre. Pitou et la sœur prétendent que la courbe de la rechute est plus normale et lus sûre que la première. Nous croyons la sœur et moi, qu’il y a eu aberration de la part de Pitou qui n’a pris la maladie qu’au 19e jour puisque c’était Bouquet qui avait commencé à soigner. Pitou ne s’est pas rendu compte de l’intensité de l’empoisonnement de l’enfant puisqu’il n’avait pas vu les selles du plus fort de la fièvre et il s’est un peu trop pressé de donner du jus de viande, constatant seulement la faiblesse de Robert. C’est une mauvaise chance et il s’en rend compte puisque cette fois il attendra que la fièvre soit complètement finie depuis 3 ou 4 jours, pour commencer des tapiocas légers, et ne parle plus de jus de viande bien que la faiblesse soit plus grande maintenant que le 6 ou 7 octobre. C’est navrant pour notre fils et c’est un mauvais sort que Pitou n’ait pas pu suivre la maladie d’un bout à l’autre, c’est au préjudice de l’enfant et c’est en pensant à cela que j’ai refusé à ta mère de faire venir Chantemesse ou Courcoux de Paris parce que j’ai eu peur qu’avec tant d’avis, on ne tue notre fils. D’ailleurs Pitou est très expérimentés. Il a été chargé plusieurs années de la salle des typhiques à l’hôpital et auparavant il avait été longtemps à Paris à l’Institut Pasteur où il avait travaillé avec Chantemesse. Seulement à Brest, il a la réputation d’avoir plus de rechutes que les autres en typhoïdes parce qu’il nourrit un peu trop vite paraît-il mais on est si méchant ! En tous cas, cette fois, je trouve cette fois qu’il agit avec beaucoup de prudence, plus qu’au commencement, on voit qu’il a eu peur. Tout ce que je te dis là est entre nous car je ne voudrais pas que ça transpire et en somme le Dr Guyot a toujours approuvé Pitou.

– Pitou m’a chargé de te dire qu’il pensait souvent à toi. C’est un bon cœur.

– Me Lherminier que j’ai rencontrée, repart la semaine prochaine pour Dakar. Elle compte t’t voir le 3 janvier. Elle m’a demandé si j’avais des commissions pour toi ; alors Me Delaby a dit :  » Chargez-la donc de l’embrasser de votre part  » A quoi j’ai répondu que tu en serais enchanté.

– T’ai-je dit que Paul avait eu une vilaine colique néphrétique la semaine dernière. Il a beaucoup souffert et a écrit après qu’il mettait de côté tous les cailloux qu’il rendait pour se faire construire une maison de campagne quand il serait à la retraite ! Il est navré de ce qui se passe au ministère et il y a de quoi. tu le verras par les journaux.

9 h 1/2

Je suis allée promener mes deux petits après déjeuner pendant que Maman était auprès de Robert puis je suis montée jusqu’au cimetière pour chercher la tombe du petit Melchior. J’y porterai des fleurs cette semaine puisque sa mère n’est pas là pour le faire. Comment va Maurice ? Est-il en train ? Et tes conférences ? Tu ne m’en dis rien, et pour les calculs, sont-ils exacts à te les donner ? Tu sais que tout ce que tu fais m’intéresses et je voudrais que tu m’en dises le plus possible.

J’ai hâte d’avoir ta 1ère lettre pour connaître le vide que tu as dû ressentir quand tu as vu Brest s’éloigner, te gardant ta femme, tes fils et ce que tu aimes, car je crois que tu nous aimes bien et c’est ce qui fait mon bonheur. Laissons encore une fois ce sujet où nous revenons tout le temps, c’est si bon d’y revenir mais c’est nuisible pour l’esprit quand on se met à rêvasser. Je t’aime tant…

– Robert a été content de savoir que j’avais reçu une lettre de toi. il voudrait se lever pour t’écrire ! il ne peut pas s’asseoir à cause de ses plaies et ne sait plus plier les jambes, aussi Pitou dit que dès qu’on pourra le faire sans danger, on le lèvera sur une chaise-longue où il restera plusieurs jours sans marcher afin de la désenkyloser. on lui met quelques gouttes d’eau de vie dans son lait (j’ai acheté une bouteille de Martell 3 étoiles), il prend du champagne et de la caféine ; le pouls est excellent, rapide encore, très bien frappé. Robert ne dort pas du tout la nuit, c’est l’influence de la caféine et elle est indispensable. La sour ne se couche pas, elle va dormir au couvent de 1 h à 7 h, je me demande comment elle tient debout à ce métier-là.

– T’ai-je dit que mon propriétaire m’avait accordé un sursis d’un mois jusqu’au 1er décembre ?

– J’ai fait les comptes d’octobre ce matin, je ne les ai pas transcrits car si tu m’envoies tes dépenses de chaque mois, je les ajouterai. Ils resteront au brouillon jusqu’à ce que j’ai ta réponse.

– Pourquoi ta lettre n°III si courte et donnée une 1/2 heure après la n°II emportée par le blanchisseur, était-elle marquée « Paquebot » en imprimé ? Je te pose cette question comme si tu devais m’y répondre immédiatement er cela n’aura plus d’intérêt pour toi ni pour moi quand tu recevras cette lettre.

– Ton papier à lettres qui n’est pas très lisible, vaut encore mieux que le mien. J’ai peine à me relire. Quand je me relis, ce qui n’arrive pas toujours, je m’aperçois que je te répète plusieurs fois les mêmes choses, c’est que j’écris sou l’impression du moment, sans réfléchir et j’oublie aussitôt. Tant pis et passe si cela t’ennuie, que je voudrais avoir ta 1ère lettre !

– M. Delaby a fait de la poésie m’a dit sa femme, et lui a écrit une peinture poignante du départ : les yeux rouges de Me Albigot et de Me Mouchez au canot major ; ensuite le départ du bateau dans la brume, l’émotion des passagers du canot du préfet, le clocher de St Martin qu’on a aperçu longtemps et qui a disparu dans le lointain ; enfin, il a fait la joie de Me Delaby qui riait en me le racontant. Comme ces gens-là ont de la chance de toujours rire… moi, je ne sais plus ce que c’est, je me le reproche car je ne sais pas assez prendre sur moi pour tes petits.

– Figure-toi que ce matin, Jean a fait une colère chez Me Amiet parce qu’il voulait descendre en pantoufles dans le jardin. j’entendais M. Amiet qui disait : « Enfin, obéira-t-il ce bougre d’animal-là ? Je vais chercher sa mère ». Tu comprends que je n’ai pas été longue à aller chercher mon fils et il s’est calmé de suite. Je l’ai fait déjeuner à 11h et il a dormi après pendant 2 h. c’est le vrai moyen de le calmer.

Mercredi matin 2 novembre, jour des morts

Le temps est gris, brumeux, vrai ciel de circonstances ! que ne peux-tu nous envoyer un peu de soleil !

– J’ai reçu ce matin une lettre du notaire de Robert, M. Vincent ; je t’en envoie une copie. Dis-moi ce qu’il faudra faire ? Veux-tu que je t’envoie une procuration à Cadix ? ou à Alger ? ou bien préfères-tu attendre ta venue à Paris à Pâques ? En attendant, il faut que je paie les droits à l’État, c’est dégoûtant ! je viens de lui renvoyer le papier qu’il me demande, après l’avoir signé. Je garde ses lettres et le brouillon des miennes.

– J’ai payé le loyer (eau, impôts) 436,40 fr.

André Vincent, notaire

183 boulevard St Germain

Paris 31 octobre 1904

Madame,

Monsieur Mouchez étant administrateur légal des biens de votre enfant mineur a, seul, qualité pour signer l’acte de délivrance du legs. Nous serons donc obligés d’attendre son retour, à moins que se trouvant dans un pays relativement proche (colonie ou pays étranger), il puisse nous envoyer une procuration, auquel cas je vous prierais de bien vouloir me le faire savoir. Je vous enverrais alors un modèle de procuration que vous lui feriez parvenir.

Toutefois, les droits de succession dus à l’État sur ce legs, doivent être payés le plus rapidement possible. Je vous prie donc de bien vouloir me renvoyer la feuille imprimée que je vous ai fait parvenir après y avoir apposé votre signature que vous ferez précéder des mots : « Bon pour pouvoir ».

Agréez, Madame, …

6 h 1/2 soir

– Robert a encore 39°4 ce soir. Te dire le coup que ça me donne ces remontées de température, c’est si effrayant et décourageant de voir cet enfant miné par la fièvre depuis tant de jours. J’ai prévenu Pitou et nous l’attendons. Que faire pour guérir ce petit ? il faut qu’il guérisse, pour toi, pour moi, pour tous. les selles sont excellente comme à l’état normal, alors, qu’est-ce qui ne va pas ?

9 h 1/2

Autre histoire. C’est le cœur maintenant qui ne va pas ou plutôt qui marche trop fort et trop vite. pitou a posé lui-même 2 sinapismes sur la région cardiaque, il espère que ce ne sera rien. Il reviendra demain matin de bonne heure et verra s’il y a lieu d’agir plus énergiquement. Que de tourments, que d’accrocs, mon chéri, on s’use dans ces alternatives et que faire ? Il est évident que Robert est empoisonné à fond. La maladie a longtemps été localisée dans les intestins puis elle est passée aux bronches, au cœur ; pourvu qu’elle ne se porte pas à la tête en méningite. les reins fonctionnent, c’est une sauvegarde mais il faut si peu de choses pour que ça ne marche plus. Nous faisons l’analyse tous les jours. Enfin, il faut du courage et de la patience, avec cela on arrive à tout et je suis très fière parce que la sœur et Pitou m’ont fait compliment de mon moral. s’ils le voyaient bien à fond, ils ne penseraient peut-être pas de même car par moments il est rudement bas.

Pour changer les idées, il faut que je te raconte mon épisode de la nuit dernière. peu de temps après m’être couchée, je me réveille en sentant un poids très lourd sur mon ventre et estomac. je tâte et sens un dos poilu ; j’allume et vois un chat (celui des Pelletier) qui dégringolait du lit. il avait dû se glisser dans l’appartement et comme je laisse ma porte ouverte pour écouter Robert et la sœur, il avait trouvé parfait de se mettre au chaud sur mon lit. Il avait osé te remplacer !

– Ce soir, pendant que Pitou état là, Pierre a eu une indigestion. Il a rendu des gros morceaux de pommes de terre, résultat du gavage qu’on lui fait subir du haut en bas de la maison. Ce n’est pas grave heureusement et avec une gorgée de fleur d’orangers, il se rendort maintenant. Jean va bien mais il n’a jamais faim pour le dîner et s’endort à table. Il serait temps pour tous que la maladie de Robert finisse car nous en pâtissons, et toi, mon pauvre chéri, ne te fais-tu pas trop de cheveux blancs ?

Jeudi 3 9bre – 8 h soir

Bonne journée. Ce matin, Robert était mieux, le cœur était remis en place, la température à 37°9. On a purgé Robert avec une cuiller à entremet d’huile de ricin puisque le calomel d’hier n’avait pas fait d’effet et cette purgation a très bien agi. Il a rendu beaucoup de glaires qui vont débarrasser les bronches et ce soir la température est à 37°6. C’est parfait. Je crois décidément que les mères ont l’intuition de bien des choses pour leurs enfants bien qu’on s’en moque souvent.

Hier, avant la visite de Pitou, le soir, j’avais comparé une fois de plus le petit cahier où Pitou écrit tous les jours les remèdes à prendre et la feuille de température et j’ai remarqué que chaque fois qu’on donnait à Robert 0,025 gr de calomel ou une cuiller à café d’huile de ricin, la température remontait le soir, et l’infection allait, la 1ère fois aux reins, la 2e fois aux bronches, la 3e fois au cœur. Tandis qu’au contraire, une cuiller à entremets d’huile de ricin amenait une baisse de température le soir même au début de la maladie. J’ai fait remarquer cela à Pitou qui craint toujours de mettre l’enfant à plat par une purge trop forte et nous avons conclu que ces légères purgations qu’il donne depuis la rechute, promènent l’infection dans l’organisme. Aussi ce matin s’est-il décidé à autoriser une grande cuiller d’huile de ricin qui a réussi. 

– Tu remarqueras sur la courbe que les 3 sommets des 15, 29 oct et 2 9bre, qui ont été les 3 complications albumine, bronchite et cœur, l’ont été des jours de légère purgation. Et voilà comme… comme… les mamans ont quelquefois du nez. J’en suis tout heureuse car je pense bien que c’est la fin de la fièvre, 37°6 le soir.

– J’ai la tête tellement pleine de Robert que je ne t’ai pas dit en commençant que j’ai reçu ta IVe lettre, datée des 23, 24 et 25 octobre, des Canaries. Je t’adore et suis navrée de ce que tu as dû souffrir et souffre encore de l’éloignement. Comment pourrais-je te faire oublier ces mauvais jours ?

Vendredi 4 novembre

St Charles. Je suis allée à la messe pour ta fête. Aujourd’hui 1mois (1er vendredi) que nous avons communié ensemble; Il me semble que 6 mois sont passés depuis ce temps. Au retour de la messe, je trouvais ta Ve lettre du 27 octobre, mise aux Canaries et avant ton départ pour la Trinidad et adressée à Paris. Elle était affranchie avec un timbre espagnol mais a dû prendre le même paquebot que la IVe arrivée directement hier à Brest.

– Eh bien non, les mamans n’ont pas toujours du nez car Robert a une remontée de température : 37°9 au réveil, 38°3 à midi. Le Dr pense que c’est dû aux bronches qui ne sont pas tout à fait dégagées. Ton fils dit qu’il sent un sifflet dans son estomac. On a remis un sinapisme sur la poitrine. Nous allons changer de laitière pour voir si par hasard, un autre lait conviendrait mieux à l’intestin. Il prendra 2 lavements aujourd’hui ; enfin, on cherche ce qu’il y a, que c’est long… et difficile, il faut tâtonner. 57 jours de fièvre, c’est effrayant. Et pendant ce temps-là, René va très bien. Il est à Palaiseau, va à la chasse pendant que Lucie reste à se reposer.

– J’ai reçu 22 fr 25 de M. Sauvaire Jourdan pour l’article d’octobre. Ça ira rejoindre l’argent de la dépêche à l’intention de Venise ?…

– J’ai reçu une aimable lettre de Me Baëhme qui ayant appris mes inquiétudes par Me Melchior, me demande des nouvelles.

6 h du soir

Je reviens à toi, à côté de Robert pendant qu’il dort. 38°2 ce soir, ce n’est pas anormal vu la température de ce matin. Espérons encore qu’un de ces jours ce sera fini.

– Quel type que ton conseil de Las Palmas qui ne peut pas se charger d’un léger papier bleu et te fait attendre des nouvelles toute une journée ! je le giflerais si je le voyais…

La poste de Las Palmas a mal reçu la dépêche Delaby-Nielly car nous avions mis : « Parfaitement, prévenez Mouchez amélioration continue. » et non pas : « Prévenez danger écarté ».

– Ne te tracasse pas de m’avoir laissé dans le pétrin. Il vaut mieux au contraire que Robert soit malade ici qu’à Paris, l’air est meilleur, la vie plus facile et le changement d’air forcé après toute maladie arrivera fort à propos ; mais je suis seulement navrée de ton éloignement parce que je sens tout le tourment que tu te fais. Je t’enverrai une dépêche le lundi 7 qui, d’après mes calculs, arrivera à peu près en même temps que toi à la Trinidad.

– Maman n’a pas encore déménagé à Paris. Elle ira y passer quelques jours quand Robert sera mieux et viendra nous chercher ensuite.

– Ne t’inquiète pas de la maigreur de Robert, il engraisse un peu avec 1 litre de lait et 1/2 litre de bouillon. Quand il pourra s’alimenter davantage après la fièvre, il reprendra vite. Le principal pour l’instant est que la fièvre s’en aille et qu’on puisse le nourrir. Nous essayons de lui donner de la tisane de céréales riz, blé, avoine, orge, seigle et maïs et on lui en donnera en bouillie dès qu’on pourra. C’est un reconstituant énergique qui contient beaucoup de phosphates. C’est nouveau et très apprécié des médecins. C’est avec cela qu’on a remis sur pied Geneviève Bigourdan.

– Ne te désole pas de ne pas m’avoir acheté un col à La Horta. Il ne s’agit pas maintenant de penser à ces choses-là. Nous avons de lourdes charges que nous aurons de la peine à couvrir. Nous avons dès maintenant pour plus de 60 fr. de pharmacie, 40 fr. de champagne et eau de vie, 17 fr. de bains, 50 fr. de la 1ère religieuse et nous ne sommes pas aux plus grasses notes médecins et franciscaines qui atteindront facilement 900 fr. Toutes ces dépenses sur lesquelles nous ne comptions pas, plus un mois de loyer ici, déménagement, etc.

Si je ne touche pas l’argent de Mlle Faivre, il me faudra évidemment vendre le russe, que tu m’as laissé en cas de besoin, à moins que je ne demande à Maman, de m’avancer ma rente de janvier pour payer mon terme à Paris le 15 janvier. Et puis je pense demander à Pitou de ne pas le payer immédiatement. Qu’en penses-tu ? Moi aussi c’est immédiatement que je voudrais avoir ta réponse. Malheureusement, c’est impossible de communiquer là où tu es vers le 50 ou 55e degré de longitude d’après la carte car je vis maintenant avec un atlas sous le nez.

Dimanche 6 9bre

Je viens à toi après avoir écrit quelques lettres à Fernande, Me Baëhme, Louise Calmettes, Margot, Lucie, etc. Je relis une lettre de Me Melchior et y lis le passage suivant : « J’ai reçu un mot de Maurice, des Canaries. Il me dit que votre mari l’a retenu un peu pour causer et il en a été très heureux. Vous ne sauriez croire la tranquillité que me cause la présence de M. Mouchez sur le Duguay. Je sais qu’en toutes circonstances, Maurice trouverait en lui un appui affectueux, un bon conseil. » Et la lettre continue toujours sur le même ton, toujours affectueuse. Pauvre femme, je la comprends maintenant mieux que jamais depuis que j’ai eu Robert si mal.

Enfin, maintenant le mieux continue. Nous avons eu ce matin 36°8 sous l’influence d’une purgation puis, à midi, 38°. Robert est gai, boit 1 litre et demi de lait et 1/2 litre de bouillon de poulet. Il engraisse, enfin, il est en très bonne voie. Il est seulement très pâle avec de grands yeux énormes qui ne sont plus ses yeux de chinois. Il demande s’il sera aussi grand que toi quand il se lèvera ?

– Me Nielly me dit qu’il y a deux paquebots pour la Martinique le 9 novembre, l’un français de St Nazaire par lequel partira le sac et cette lettre ; l’autre, anglais, de Southampton, auquel je vais donner une autre petite lettre numérotée 4bis affranchie à 0,25 cts. Tu me diras quelle est celle qui t’arrivera la première ?

– Je t’avais parlé de Rosa. Je l’ai secouée énergiquement et depuis ça marche mieux. C’est une fille molle qui ne prend pas à cœur de se faire aimer du petit Pierrot. Elle s’occupe plus volontiers de Jean. Étant donné que je ne la paie pas cher, qu’elle fait tout ce qu’on lui dit, s’entend bien avec les autres domestiques, je ferai tout au monde pour la garder jusqu’à ce qu’elle retourne en Allemagne. C’est une fille bien tenue et comme il faut et qui a bien des qualités, je le reconnais mais on ne peut pas la quitter, c’est une enfant. J’en serai quitte pour m’occuper davantage de Pierre. Elle est très intelligente, parle et lit couramment le français et cherche à apprendre le plus possible mais c’est une étourdie pour le service, il faut lui répéter tous les jours la même chose.

– Je suis allée hier à la poste pour savoir ce que coûtent les dépêches pour la Trinidad. Ils ne sont pas d’accord, un employé me dit que c’est 2 fr 30 le mot ; l’autre me dit que c’est 6 fr 65 ! A côté de cela, ils disent que pour la Martinique, ce n’est que 1,50. Dans ce cas, j’attendrai le 15 novembre pour t’en envoyer une à Fort de France. Enfin, j’irai éclaircir et te dirai ce que je ferai. Je regarde à dépenser 50 fr. et pourtant, cela te ferait tant de plaisir ! bien qu’une dépêche ne dise pas grand chose. En tous cas, je pense que tu auras des lettres te mettant au courant de ce qui s’est passé depuis ton départ.

– Robert transpire par moments, ce qui fait tomber la température et surtout, il se mouille en dormant. Comme il boit beaucoup, il urine beaucoup aussi et s’il dort trop longtemps, il se réveille trempé.

Lundi 7 novembre 04

J’ai pris des renseignements à la poste. Le mot du télégramme coûte 6,35 fr. pour la Trinidad, 6,45 fr. pour la Martinique, 2,10 ou 2,30 pour Cuba, La Havane. J’hésite beaucoup. Je ne peux ni te dire que la fièvre est finie, ni que Robert se lève, ni que nous sommes partis pour Paris et je trouve ça bien cher de payer 35 ou 40 fr. pour te confirmer que l’amélioration continue ; aussi je crois que je vais renoncer à te télégraphier à La Trinidad et à la Martinique et j’espère pouvoir te dire quelque chose de nouveau à la Havane le 29 novembre et ce sera plus raisonnable comme prix. J’espère que tu n’en seras pas trop malheureux, tu auras des lettres et tu penses bien que s’il y avait la moindre des choses de sensationnel, en bien ou en mal, je te le dirais.

– J’ai oublié de te dire que tous les matins à 6 h 1/2 Pierre arrive se glisser dans mon lit et il se coule au chaud dans mon dos ou dans mon ventre et s’y rendort. Il me tient chaud aussi mais pas tant que toi. Que ne puis-je t’envoyer une petite fille qui t’en ferait autant ! il est vrai que tu es dans un pays chaud tandis que nous nous gelons. Aujourd’hui c’est une tempête, le vent souffle et me rappelle les jours où je te savais en torpilleur par ces mauvais temps.

– Connais-tu M. Gouyet, professeur d’anglais au Borda ? Sa femme s’est suicidée, jetée à l’eau aux 4 pompes, après avoir écrit à son mari qu’il était trop dur pour elle et qu’elle préférait en finir. Je ne t’en ferai jamais autant, à moins que tu ne changes et ne deviennes un tyran ! mais je crois que je t’aimerais quand même ! elle avait une trentaine d’années et un fils de 10 ans. C’est abominable.

– Je t’envoie la suite de la courbe de Robert ; elle s’allonge démesurément. Tu pourras coller les feuilles les unes au bout des autres car elle sera intéressante à garder.

– Robert ne prend plus de caféine qui l’énervait trop. On lui donne de la spartéine pour régulariser le cœur, les bronches sont tout à fait dégagées ; enfin, ton fils est en très bonne voie et il n’y a plus qu’à lutter contre la constipation et la faiblesse.

5 h

Il faut que je finisse cette lettre après t’avoir ajouté la dernière température de ton fils 38)3 ce soir à 5 h puisqu’on ne lui prend plus maintenant qu’à 8 h le matin, midi et 5 h. Je ne marque sur la feuille que matin et soir. Comme cette fièvre est tenace ! qui pourra la faire baisser ? Patience et espérance.

Je t’aime de tout cœur et t’embrasse de même pour tes fils et pour moi,

Geneviève

Mon cher Papa,

Je t’aime beaucoup,

Jean

Maman me charge de t’embrasser.

Robert voudrait une lettre ou une carte postale de toi

4bis  Dimanche 6 novembre 04

Mon chéri,

Je t’envoie cette lettre par paquebot anglais de Southampton le 9 novembre et serais curieuse de savoir si elle t’arriveras en même temps ou avant mon n° 4 qui va partir le même jour par le sac. Si tu pouvais avoir des nouvelles quelques heures plus tôt !

Robert se remet, je le crois tiré du mauvais pas, la fièvre tend à disparaître, ton fils est gai, engraisse un peu, il va être énorme, ce sera effrayant d’avoir un si grand fils… ce ne sera pas fait pour nous rajeunir mais qu’importe.

– J’ai remercié M. Sauvaire Jourdan de 22,25 fr. qu’il m’a adressés pour ton article d’octobre. Il est bien entendu, n’est-ce pas que je garde toutes tes revues Levé et Marbeau, Ligue maritime, et que je ne te renvoie rien ?

Je continue à écrire tous les jours à ta mère car je crois que je lui fais grand plaisir en lui donnant des nouvelles quotidiennes de son petit-fils.

– Il y a de quoi rie, en lisant la Dépêche de ce matin : les conseillers municipaux se sont dévorés entre eux, cela fait la joie de Pitou.

Je te laisse car je n’ai que juste le temps de porter ce mot à la poste. Me Nielly ne m’a prévenue qu’à 4 heures qu’il y avait un courrier anglais.

je t’aime et t’embrasse fort de tout mon cœur.

Geneviève

5e  Brest, 8 novembre 1904 – 11 h du soir

Mon chéri,

Robert n’a pas eu de fièvre aujourd’hui et est resté en dessous de 37° toute la journée. Il est temps que cela finisse ! pour le 60e jour.

A la suite d’une cuiller d’huile de ricin, il y a eu 2 selles abondantes, sanguinolentes roses et aussitôt la fièvre n’est plus revenue. Le Dr Pitou en conclut qu’il y avait quelques petits abcès sous muqueux de l’intestin qui suffisaient à entretenir la fièvre. Robert est très bien, s’est assis dans son lit un instant, n’a pas dormi le jour et dort en ce moment comme un plomb depuis 6 h du soir. Je me suis attardée à coudre. Il est grand temps que je me couche car mes yeux se ferment mais je voulais t’embrasser avant d’aller au lit et te dire une fois de plus que je t’aime bien.

Mercredi 9

J’ai reçu un faire-part mort de M. Legros, (père d’Yvonne), 64 ans. J’ai envoyé des cartes avec un mot de sympathie bien que je ne connaisse guère M. Legros.

– Robert continue à être sans fièvre aujourd’hui aussi. Je n’y tiens pas de t’envoyer une dépêche « Fièvre disparue ». il a encore eu ce matin une selle avec des glaires roses, espérons que c’est la fin. En tous cas, nous sommes étonnés de voir comme il est bien, s’intéressant à tout. il n’est pas aussi faible que nous le craignions. Il boit seul, se retourne, s’assied un instant mais nous évitons de le faire causer et il n’y a jamais plus d’une personne à la fois auprès de lui. il a peu dormi cette nuit, on est obligé de lui donner à boire, et le vase constamment, la sœur ne se couche pas encore, elle se couche le jour de 1 h à 7 h. Le médecin voudrait voir le sommeil revenir car cela reposerait l’enfant. Ton fils engraisse à vue d’œil il est même un peu soufflé, ses joues sont superbes. il reprendra sa figure habituelle quand les chairs se raffermiront. Les plaies sont guéries à l’exception de celle sur le sacrum, qui jette toujours un peu. on y met de la vaseline, du bismuth et il est toujours bandé.

– Me Nielly qui a acheté un annuaire des postes donnant tous les courriers, a eu la complaisance de me copier tout ce qui nous intéresse. Il y a une foule de lignes différentes, je pourrais presque envoyer une lettre par jour. Ainsi pour la Havane, on ne parle que de 3 paquebots anglais par Queenstown sur le papier imprimé que tu m’as donné. Dans l’annuaire, nous trouvons un paquebot français de St Nazaire et 4 allemands par l’American Line Hambourg qui fait escale à Cherbourg et y prend les lettres. Je te dirai toujours quand j’en enverrai une en plus car je les numéroterai à la suite et non plus bis parce que tu t’y reconnaîtras mieux.

– J’ai vendu la voiture d’enfant, on l’a payée 30 fr. Ce sera autant de moins à emporter.

Soir

Pitou est venu avant dîner. il est content. Robert a cependant 37°4 ce soir mais on avait supprimé la quinine qu’on avait reprise depuis 3 ou 4 jours. Demain, on supprimera l’huile de ricin qu’on donnait quotidiennement depuis 2 jours et il est probable alors que la température remontera un peu.

Jeudi matin 7 h

Je t’écris pendant que la sœur est à la messe. Ton petit Robert est à côté de moi, il me dit de t’embrasser, je le fais volontiers et voudrais tant le faire vraiment. Je viens de prendre la température 36°9 sans purgation, ce n’est pas mal ; j’ai hâte d’être à ce soir pour voir ce qu’il aura. Quelles émotions donne ce malheureux thermomètre ! et combien les 4 minutes qu’on le laisse au rectum paraissent longues. Je t’ai dit qu’on déduisait de 5° la température du rectum.

4 h soir

J’ai dû m’interrompre ce matin et ne pas revenir à toi de toute la journée. A 10 h 1/2 ce matin, je t’ai envoyé une dépêche « Convalescence » et depuis je songe constamment à la joie que tu as dû avoir en la recevant ! je ne regrette pas mes 25 fr. 40 car maintenant ton fils est bel et bien tiré d’affaire. J’en ai la conviction depuis midi où il n’avait que 36°8, c’est beau pour un jour sans purgation et depuis nous avons eu une selle superbe, ni dure ni en diarrhée et d’une couleur parfaite. C’est la première aussi bonne. on lui avait donné un lavement à la glycérine ce matin, lavement qui m’a coûté 6 sous car je promets 1 sou par minute qu’on garde le lavement et il l’a gardé 6 minutes ! Nous n’avions pas pu obtenir qu’on en garde un une seule minute. Cela prouve que la volonté se réveille chez ton fils, que tout reprend vie, qu’il est plus maître de ses organes. il ne fait plis pipi au lit en dormant, il se réveille pour demander.

– En réfléchissant, j’ai pensé qu’i valait mieux te télégraphier « Convalescence » plutôt que « Fièvre disparue » car ce seul mot dit plus que les 2 autres et en effet, ton fils commence sa convalescence puisque la fièvre s’en va et qu’il fait des progrès en force tous les jours mais nous tremblons de commencer un léger tapioca samedi ou dimanche, quand la température aura été en dessous de 37° pendant 4 jours.

Plus nous allons et plus je suis persuadée avec la sœur que Pitou s’est trompé en donnant de l’œuf et du jus de viande alors que la fièvre n’était pas partie. d’abord il est possible que ça ait amené l’albumine, en tous cas, certainement que ça a contribué à la rechute. Pitou n’ayant pas commencé de soigner l’enfant, ne s’est pas rendu compte de la force de l’empoisonnement et la preuve c’est que maintenant que Robert aurait plus besoin de jus de viande et de kola qu’il y a un mois, il ne veut pas en donner et parle de commencer par tapioca, 1 cuiller à café dans du bouillon et seulement plusieurs jours après, le jaune d’œuf, partagé en trois dans du lait. Et si la température remonte de plus de deux dixièmes le soir, on interrompra. Il n’ose pas encore donner du bouillon de bœuf et nous sommes réduites à manger du poulet bouilli tous les jours.

– Que dis-tu de Mallarmé ? C’est triste. Et dire que le capitaine de pompiers tient bon, lui !

– Me Lherminier ne retournera pas à Dakar, son mari revient, malade, avec un congé de 9 mois. Tu ne la verras donc pas à Dakar et elle ne t’embrassera pas.

Je n’y tiens plus, je vais prendre la température, il est 5 h et reviendrai te la dire.

37°1, c’est bien. Peu après est arrivé Pitou qui trouve Robert très bien, et dit qu’il répond de la guérison à présent. Il est resté 3/4 d’heure à nous raconter des histoires politiques, conseil municipal, éternel refrain… Il a demandé une audience à Combes pour lui dire ce qu’il pense du conseil municipal. Mais tout cela est trop long à te raconter, il est temps que je porte cette lettre à la poste et je te laisse en te disant une fois de plus que je t’aime à la folie. De gros baisers de tes fils et amitiés de maman,

Geneviève

VIe  Samedi 12 novembre 04 – 10 h du matin

Mon chéri,

Je ne suis pas venue t’embrasser hier, j’étais occupée l’après-midi, j’étais fatiguée et je me suis couchée de bonne heure. Ton fils continue à aller de mieux en mieux, c’est le 5e jour sans fièvre puisque Pitou ne compte pas pour fièvre le soir à 37°4. Les selles sont tout à fait normales à présent et nous allons lui donner un tapioca ultra cuit ce matin. Je t’écris en attendant qu’il soit l’heure de le cuire moi-même. Après deux jours de tapioca au bouillon, on donnera une phosphatine ou bouillie au lait, et seulement après un jaune d’œuf partagé et délayé. Le médecin voudrait pouvoir mettre Robert sur une chaise-longue, roulé dans une couverture, 10 minutes seulement mercredi prochain, afin de lui donner un peu de ressort. On augmentera ainsi un eu tous les jours jusqu’au jour où on essaiera de le mettre debout. Que je serai heureuse ce jour-là !

9 h soir

Le potage a été donné, mangé, et digéré avec succès. Nous avons pris la température 1 h 1/2 après, il avait 36°1 et ce soir 36°6. C’et parfait. Et je crois vraiment cette fois que nous tenons le bon bout.

– Ton fils s’est assis dans son lit avec un plateau sur les genoux et a mangé seul sa soupe. Si tu avais vu son œil content et son sourire ! il faisait plaisir à voir et j’aurais voulu pouvoir le photographier pour te l’envoyer. Demain, on donnera 2 tapiocas, lundi on en donnera 2 plus épais et Pitou viendra ce jour-là donner ses ordres pour le lendemain. Il va commencer à espacer ses visites. Je lui enverrai tous les soirs les températures de la journée.

Robert est réellement très bien et je ne serais pas étonnée de le voir se remettre très vite debout.

Je voudrais pouvoir te télégraphier tous les jours pour enlever en toi toutes les petits restes d’inquiétude qu’il peu y avoir.

Dimanche 13 novembre

Robert va réellement bien. Il est gai, a bonne mine, reprend ses forces. Il a remangé un tapioca ce matin et en aura un autre à 3 heures. La température reste à 36°6 depuis hier. Enfin cette fois je suis pleine d’espoir car nous n’avons jamais eu cela dans le premier commencement de convalescence.

– J’ai reçu il y a quelque temps une aimable lettre de Me Nivet qui s’est associée à noq préoccupations, je ne sais si je te l’ai dit.

– Aujourd’hui, dimanche, je vais aller faire quelques visites de remerciements, rendre les reliques prêtées par Me Deschard mère, Me Doré, M. le Curé, etc. puis j’irai au salut. Fine promènera les fils et Rosa est allée voir sa sœur.

– Croirais-tu que ce matin, est arrivé à l’adresse de Robert, un colis postal contenant un serin dans une cage, de la part de Marie de l’Escalopier. Te dire la joie de Robert ! nous avons craint de lui voir remonter la température et il n’en a rien été heureusement et cet oiseau fait la joie de tes 3 fils car il reste en permanence dans le bureau où les 2 petits le contemplent et on ne le porte que de temps en temps à Robert.

Maman parle de repartir cette semaine pour faire son déménagement. Elle reviendra nous chercher après probablement.

Lundi 14 novembre

Pierre a deux ans et à cette époque, tu prenais possession d’un poste qui nous a procuré bien du bon temps .. comme le temps passe !

Me voici arrivée au jour de mettre cette lettre à la poste et elle est bien petite ! c’est la faute de tes petits que j’ai voulu reprendre en mains et ils me passent tout mon temps, sans compter Robert auprès duquel je sui souvent appelée pour aider la sœur ou remplacer Maman. Le soir, je suis fatiguée, Jean me fait passer de mauvaises nuits, il a encore des éruptions, je l’ai purgé ce matin pour essayer de l’en débarrasser?

– Et puis la vérité aussi, c’est que je n’ai guère la tête à te parler d’autre chose que de Robert, de sa maladie, éternel refrain mais qui nous tient si à cœur et j’aurais cependant beaucoup d’autres choses à te dire et je suis fort embarrassée pour mon appartement de Brest. J’ai demandé à M. de Trobriaud de nous garder jusqu’au 1er décembre et Pitou ne veut pas laisser partir Robert avant le 10. Je ne voudrais pas payer le mois de décembre entier et je ne crois pas que je puisse rester 10 jours sans payer ; aussi ne sais-je que faire. Si j’avais eu une bonne capable de s’occuper des enfants, je les aurais expédiés à Paris avec mes meubles et j’aurais accepté pour Robert et moi la chambre que m’offre Me Tornegy mais Rosa est trop jeune et cela me gêne un peu d’encombrer les Tornegy. J’ai donc envie d’attendre encore, voir si Robert reprendra plus ou moins vite et si le 25 novembre, Robert était très bien, nous pourrions peut-être partir 5 ou 6 jours après. Dans le cas contraire, je demanderais au proprio un sursis de 15 jours moyennant 60 francs. Me l’accordera-t-il ?

– Pitou est extra prudent cette fois. Il nous fait rester 3 jours au bouillon de poulet (tapioca). Demain, on donnera un tapioca au bouillon de bœuf et une phosphatine et mercredi aussi. Jeudi seulement, un jaune d’œuf, ce qui fera le 10e jour sans fièvre et le même jour, on mettra ton fils sur une chaise-longue, ce sera le 17 novembre, et en admettant que Robert mette 8 jours avant de marcher, il me semble tout de même que le 25, il galopera, alors pourquoi ne partirions-nous pas 8 jours après ?

Je me laisse aller à te poser des questions auxquelles tu ne peux répondre et quand tu recevras cette lettre à la Havane, tout sera réglé ou à peu près et tu auras même eu une dépêche te fixant sur nos faits et gestes car grâce à notre vocabulaire tu en sauras plus que ce que j’ai pu t’en dire jusqu’ici.

– J’ai reçu ce matin une lettre de ta mère, de Margot et de son fils René auquel j’avais souhaité sa fête le 12 au nom de son filleul. Je suis mécontente parce que personne aujourd’hui n’a pensé aux 2 ans de Pierre, même Lucie sa marraine ! j’en suis humiliée pour ce pauvre chou qu’on ne regarde pas parce qu’il est arrivé 3e ; et il est si mignon pourtant ! 

Dans sa lettre, René me demande pour lui et pour Maxime, des timbres des pays où tu passes. Je te fais la commission, bien que je sache que ça t’assomme de t’occuper de timbres. Je te répète aussi que ce demande souvent Robert : de recevoir souvent des cartes postales de toi.

– J’ai envoyé le fauteuil à Me Dubois. C’était pour Poular paraît-il et elle l’attendait depuis longtemps/ Moi j’attends aujourd’hui, tout l’après-midi, la visite d’adieux annoncée des Friocourt. Ils partent demain pour Guingamp. S’ils ne viennent pas, je sortirai mettre cette lettre à la poste quand Robert aura pris son potage et que je saurai la température. Je t’envoie le dernier bout de feuille de température. Espérons que c’est fini.

Je t’embrasse de tout cœur comme je t’aime pour tes fils, pour moi et au nom de tous ceux qui t’aiment.

Geneviève

Je n’ai toujours pas ta 1ère lettre de la Horta mais Me Nielly ayant reçu la sienne seulement aujourd’ui, j’espère avoir la mienne demain puisqu’elle me sera renvoyée de Paris.

Brest, 14 novembre 1904

Mo cher Charles,

Je suis heureuse de pouvoir vous dire que votre fils va aussi bien que possible pour un convalescent. Ses forces reviennent, sa gaieté aussi, il prend 2 petits potages bien légers avec appétit. Il fait plaisir à regarder manger seul ses soupes faites avec du bouillon de poulet ; bientôt ce sera du bouillon de bœuf. Geneviève vous donne tous les détails intéressants pour un papa. Elle doit vous dire que Robert qui était si maigre reprend une bonne petit physionomie ; il se retourne lui-même plus facilement. le religieuse franciscaine qui le soigne est très expérimentée. ; elle passe les nuits debout et va se coucher l’après-midi. Pendant ces heures-là, je garde mon petit-fils, afin que Geneviève puisse sortir avec Jean et Pierre ; elle-même a besoin d’air, elle dort plus tranquillement maintenant et reprend meilleure mine.

Enfin, après les angoisses que nus avons eues, nous pouvons remercier Dieu ensemble et nous réjouir car je crois que Robert se remettra vite. C’est du reste l’opinion de M. Pitou, il y a tellement de vie chez les enfants.

René s’est remis d’une façon étonnante, ayant changé d’air aussitôt après sa maladie. Il est encore à Palaiseau avec Lucie, il marche sans fatigue et grogne seulement un peu, trouvant qu’on le rationne trop pour certains aliments.

C’est aujourd’hui que Pierre a 2ans. C’est toujours un joli bébé, il est à l’âge le plus heureux !

J’ai de bonnes nouvelles de Paris : Paul qui avait eu des coliques néphrétiques, est complètement remis. Marguerite et ses enfants vont bien. Et Georges aussi.

croyez à me sincère affection,

Bien à vous,

Me Th. Bonneau

VIIe  Lundi soir 14 novembre – 9 h

Mon petit Charles chéri,

Je t’ai envoyé ma 6e lettre tout à l’heure pour le courrier partant de Paris le 15 novembre soir et je t’envoie cette petit lettre dans celle de Maman qui prendra le courrier du 16 novembre au matin.

Dis-moi si tu auras reçu 6e et 7e ensemble ou à combien de distance.

Robert va toujours bien, il a bon appétit et attend avec impatience ses tasses de lait ou de bouillon. Tout revient peu à peu, il n’y a que la parole qui est encore trop lente, et le sommeil qu’il reprend mal. Il dort de 5 h du soir à 1 h du matin et c’est tout; Après 1 h, la sœur est obligée de trotter tout le temps pour lui donner le vase ou à boire. Il bavarde et n’a plus sommeil, c’est curieux : nous pensions qu’une fois la fièvre finie, il allait dormir profondément toutes les nuits.
J’ai peur que tu trouves que je garde la sœur trop longtemps à cause de la dépense mais c’est surtout pour les nuits que je ne me sens pas de force à passer. Si Maman devait rester jusqu’à notre départ de Brest, je crois que je lâcherais la sœur mai quand elle va me quitter, il ne me serait guère possible de rester seule jour et nuit. La convalescence est si fragile !

Ey puis il y a les deux petits dont il faut bien que je m’occupe depuis le temps qu’ils sont livrés à d’autres. Ce qui n’empêche que par moments, je voudrais rattraper l’argent dépensé car hélas, c’est mon voyage àVenise qui s’en va !

Dire que tout est une question de gros sous !

Je t’embrasse bien fort de tout cœur.

Geneviève

VIIIe  15 novembre 1904 – 8 h du soir

J’ai enfin reçu ce matin, ta 1ère lettre de La Horta, contenant ta photographie où tu fais une tête que j’aime. Je tombe de sommeil et j’ai froid, aussi maintenant que je t’ai embrassé d’une façon aussi peu réchauffante, je vais au lit essayer de dormir. A demain une plus longue causerie.

Mercredi 16 novembre – 6 h soir

C’est auprès de Robert que je t’écris. Il va très bien, il avale ses potages avec une satisfaction qui fait plaisir à voir et M. Pitou qui sort d’ici, est très content de son malade et permet demain un jaune d’œuf en plus des potages et 10 minutes de chaise-longue. J’ai parlé à M. Pitou de nos projets de départ. Il croit que le 20 ton fils fera quelques pas ; le 27, s’il fait beau, il fera une promenade en voiture, et il serait en état de partir le 1er décembre, avec des précautions contre le froid et la fatigue puisqu’il ne mangera pas encore de viande mais seulement œufs, cervelle, ris de veau.

Dans le cas où Pitou trouverait imprudent de le faire voyager, j’expédierais toujours mes deux petits et les meubles afin de ne pas redonner 125 fr. au proprio et je resterais quelques jours chez Me Tornegy qui insiste beaucoup pour nous avoir. Maman va aller incessamment faire son déménagement et viendra nous chercher. C’est la solution qui nous semble la plus pratique car je crois impossible de pouvoir garder nos 3 fils pour le déménagement. Je ne pourrai pas quitter Robert puisqu’il n’aura pas encore la permission de manger et il me faut quelqu’un pour le garder hors des courants d’air et loin de tout ce qui peut se manger Quant à la sœur, je pense que quand Maman reviendra, elle ne sera plus utile. C’est assommant que Robert ne reprenne pas son sommeil car c’est un surcroît de fatigue, pour lui et pour celle qui le veille.

– Pierre ne va pas très bien, il a encore vomi ce matin et nous pensons qu’il a peut-être des vers. On va lui donner des pastilles de chocolat, vermifuges pendant 3 jours puis nous le purgerons et verrons ce qui en sera.

Jeudi soir 17 9bre

Robert s’est très bien trouvé de son 1/4 d’heure de chaise-longue, de son œuf et de ses 4 potages. On lui a donné, pendant son lever, un biscuit trempé dans du champagne coupé d’eau. Il n’avait que 36°6 ce soir, c’est bien, espérons que tout va marcher sans anicroche.

J’ai commencé aujourd’hui à décrocher tous les rideaux avec Joséphine, les plier, les battre, faire des paquets des tringles, trier les rideaux et stores à laver, etc. J’ai sorti tes fils de 1 h à 3 h 1/2, Rosa était souffrante, je l’ai laissée à la maison. En rentrant, j’avais la soupe de Robert à faire, à la garde pendant la sortie de Maman, enfin, les journées passent sans que j’arrive à t’écrire et cependant tu ne quittes pas ma pensée une minute. partout, c’est devant toi que j’agis. 

Pierre n’est toujours pas bien, j’ai hâte de voie le résultat des pastilles vermifuges. Pourvu que ce petit ne soit pas réellement malade.

– J’ai reçu une lettre de Marie qui me dit que Georges L a toujours une fièvre lente. Quelle angoisse pour Fernande et que je la plains d’être loin de son mari malade. Au mins nous avons la santé.

Sur cette pensée, je vais me coucher car il est tard.

Vendredi 18

Ton fils a passé une excellente journée : 1/2 heure levé, 4 potages, 2 jaunes d’œuf, un biscuit. Il est ravi et reprend toute sa gaieté. J’ai essayé de le faire se tenir un instant sur ses jambes. Il m’a paru énorme mais il ne s’y tient pas et il est impossible de le mesurer avant qu’il soit plus solide.

– Je suis allée à la banque ce matin toucher 609 fr. d’Égypte Unifiée et de crédit foncier. J’ai signe en même temps, une demande de changement pour être payée à Paris au lieu de Brest, je n’aurai plus à retourner à la banque avant mon départ. J’ai parlé de la procuration, ils ne pourront pas me la rendre mais la feront parvenir à paris, rue Ventadour où l’on s’en servira en cas de besoin. Il me semble que tout est en règle comme cela et que je pourrai partir tranquille.

Restent les dettes à payer : Redingote 100 fr. 

Dr Guyot : 6 consultations à 10 fr. 60 fr.

Dr Bouquet : 18 visites à 3 fr. 54 fr.

Dr Pitou : 75 visites à 3 fr. 225 fr.

40 jours de religieuse à 3 fr. 120 fr.

1 mois de loyer 125 fr.

Déménagement et voyage 600 fr.

1284 fr.

Et j’ai en caisse 1450 fr. en tout. Il me f audra évidemment vendre le Russe car en dehors des dépenses que j’énumère, il nous faudra vivre et pouvoir couvrir l’imprévu.

Peut-être pourrai-je arriver juste quand même car j’ai 300 fr. dans ma caisse personnelle que je pourrais prendre en attendant, puis j’aurai en décembre la légion d’honneur 125 fr. et Maman, je crois, nous paiera une partie de la religieuse. Enfin, à chaque jour sa peine, ne te tourmente pas, nous arriverons au bout.

– Je t’écris au clair de lune, il fait un temps splendide, il est 11 h du soir, tout dort dans la maison, c’est l’heure de sommeil de Robert.

Ce clair de lune me rapproche de toi et me fait penser au 21 octobre 1896 et jours suivants où nous avions aussi un temps superbe. J’ai presque aussi froid aux pieds ce soir. Que n’es-tu là pour me les réchauffer ! Bonsoir, 11 heures sonnent et tes fils me réveillent à 6 heures demain matin.

Dimanche 20 novembre

J’ai fait des caisses toute la journée bibelots de vitrine, argenterie, etc. Je prépare le plus possible avant le départ de Maman.

– J’ai envie de vendre tous nos vieux rideaux passés et déchirés, nous aurons assez de ce qui nous reste et si avec le peu d’argent que j’en retire, je pouvais m’acheter une paire de rideaux propres pour ma chambre, j’en serais si contente, des rideaux de toile propre, simplement car je vois la difficulté d’avoir des rideaux d’étoffe pendant les maladies, ils s’empoussièrent et sont difficiles à nettoyer.

Pour le départ voici ce que nous décidons : Maman va emmener prochainement Jean et Rosa à Paris. Je ferai partir les meubles le 1er décembre pour laisser l’appartement vacant et j’irai chez Me Tornegy avec Robert et Pierre pendant quelques jours, Fine couchera chez elle et viendra près de nous du matin au soir m’aider à garder tes fils aîné et cadet puis dès que Pitou permettra, nous nous en irons par le train de 7 h du matin qui nous mettra à Paris à 6 h du soir. Robert trouvera un lit chaud et se couchera en arrivant. C’est la solution la meilleure que nous ayons trouvée.

– Robert s’est levé 1 heure, il ne se tient pas sur ses jambes qui fléchissent sous lui. Il faut attendre et ne pas vouloir aller trop vite sous peine de tout gâter.

Quant à Pierre il a été purgé et n’a pas de vers mais il a rendu des membranes et a tout simplement un peu d’entérite à force de manger à toute heure et n’importe quoi. Aussi Pitou le met-il à un régime sévère, lait, œufs, purée, très bien fait. Cela m’est facile de le mettre à la même cuisine que Robert qui pendant quelques temps encore aura besoin d’avoir l’intestin soigné. C’est moi-même qui fait leur popote sur une lampe à alcool dans la salle à manger. Robert a mangé aujourd’hui :

7 h du matin : café au lait avec biscuit ;

9 h 1/2 : Tapioca au bouillon, œuf à la coque ;

Midi : une tasse de bouillon, purée de lentilles, très claire ;

3 h : une crème à la vanille ;

7 h : Tapioca au lait, biscuit avec gelée de pommes.

Tu vois qu’il commence à se refaire et les forces reviendront vite j’espère car c’est pitié de la voir debout actuellement, on le soutient sous les deux bras et ses jambes plient comme des arceaux ; il ne sait plus marcher, j’ai dû lui faire faire le mouvement avec chaque pied mais quand je l’ai vu si faible, nous n’avons pas insisté. Nous avons pris la température avant et après le lever : 36°7 et 35°7. Tu vois combien tout le fatigue, un rien de trop pourrait le tuer et cependant il va très bien pour un enfant qui était à peu près perdu il y a un mois. Jamais je n’oublierai ces journées des 14, 15 et 17 octobre ; la nuit du 17 au 18 ou la sour et moi étions chacune d’un côté du lit à tenir le pouls.. et le premier bain, quelle maigreur et quelle impression ! je me demande si c’est bien moi qui ai vécu ces jours-là ; quand je vois qu’il a repris maintenant ses bons yeux, son sourire et que je me reporte aux jours où il avait la peau tendue, terreuse et luisante, qui ne fonctionnait plus ! Enfin, ces mauvais jours sont passés. 

J’ai hâte d’avoir tes lettres retour des miennes pour savoir si tu n’as pas trop souffert et comment tu es.

– Moi, pour l’instant, j’ai mes af. et ne técrirai pas ce soir car je me coucherai, bien contente d’étendre mes reins.

Lundi soir 21

Je suis de fort mauvaise humeur parce que j’ai manqué l’occasion de t’écrire une lettre supplémentaire ! Me Nielly m’a déposé dans la boîte aux lettres hier, un mot m’informant qu’il y a un paquebot anglais qui part le 23 de Southampton, pour arriver le 6 aux Saintes (elle a envoyé une lettre), tandis que ma lettre ne va partir que par le paquebot français du 25 de Bordeaux et n’arrivera que le 9 décembre aux Saintes. Pour profiter de ce paquebot anglais, il eût fallu faire partir une lettre de Brest ce matin de bonne heure, par le train de 7 h et moi, je n’ai eu le mot de Me Nielly qu’à 10 h en envoyant chercher les lettres. J’enrage de penser que tu aurais de la peine si tu vois des camarades avoir des nouvelles 3 jours plus tôt. Et puis pour comble, j’enrage aussi parce que j’ai peur que Pitou fasse une bêtise pour ton fils. Il veut lui donner demain du filet de bœuf pour son déjeuner, sans la transition habituelle de la cervelle, ris de veau, poulet, entre les œufs et la viande rouge… alors j’ai la frousse et ne sais que faire. Il trouve Robert faible évidemment puisque depuis 5 jours qu’il se lève, cet enfant ne se tient pas sur ses jambes. Il dit qu’alors, il faut y aller carrément, des biftecks et du Bordeaux, mais n’est-ce pas imprudent quand on a vu le degré d’empoisonnement de ce petit, sa longueur de fièvre ; i n’y a que 14 jours qu’il n’a plus de fièvre et que 10 jours qu’on le nourrit de potages et d’œufs.

Si je n’obéis pas à Pitou et que ton fils faiblisse, il sera mécontent, comme c’est difficile. En tous cas, je donnerai plutôt moins que plus de la quantité indiquée, 20 gr. pour le 1er jour.

Mardi soir

Il a fait un temps de chien toute la journée. Ce matin, j’ai fait mes visites de pauvres ; tantôt j’ai trié et consolidé toutes les petites caisses avec le frère de Joséphine, aussi ce soir suis-je fatiguée. Je sors de table, je t’embrasse et je vais au lit.

Robert est encore resté aux œufs par prudence aujourd’hui. Demain, nous risquons le filet de bœuf avec une biscotte en guise de pain. Ton fils est resté levé 3 heures aujourd’hui. Il a marché en s’appuyant sur moi à deux reprises différentes, nous avons fait le tour de la chambre mais il ne se tient pas encore tout seul, ni même appuyé sur une chaise. Il faut que je le tienne sous les 2 bras absolument comme un bébé qui apprend à marcher. Il y a progrès tous les jours et ses jambes fléchissent moins.

Jeudi matin 24 novembre 04

Ton fils a fait 3 pas tout seul hier et a mangé son petit bifteck qui a bien passé ! Ouf ! quel soulagement.

Je ne suis pas venue t’écrire hier soir car j’avais l’esprit et les mains gelés. Nous avons un froid de canard, neige, etc. et ton petit bureau dans lequel j’aime à rester est si glacial que j’y suis figée. Que n’es-tu là pour m’offrir ton ventre comme chaufferette ! nous n’avons plus de rideaux nulle part, l’air passe de tous les côtés, c’est horrible. Il n’y a que la chambre de Robert qui soit tiède et quand on y va, on a encore plus froid ensuite. C’est un moment de froid qui ne durera pas et j’espère vivement que le temps s’adoucira pour la 1ère sortie de Robert.

Maintenant je vais te dire quels sont mes projets de départ :

– Maman partira demain vendredi avec Jean et Rosa. Elle fera aussitôt son déménagement en 2 jours pendant les quels je vais demander à ta sœur Marie de prendre Jean toute la journée ; Rosa aidera Maman. Quant à nous, Robert, Pierre et moi, et Fine, Robert va être baigné, tondu et désinfecté lundi prochain 28 ; les deux lits seront emportés à l’étuve municipale (hospice civil) puis on viendra désinfecter la chambre avec des vapeurs de sublimé ou de formol, je ne sais pas trop.

Le mardi 29, Robert fera une promenade en voiture si le temps le permet puis je pense faire le déménagement le vendredi 2 ou le samedi 3, rester 3 ou 4 jours chez les Tornegy, et partir pour Paris le mardi 6 ou peut-être même le lundi. Tout cela dépendra du temps et des forces de Robert, qui reviennent mais lentement.

Maman va prendre une femme de chambre qu’elle a trouvé ici et qui m’attendra pour faire le voyage avec Robert et Pierre. Tu vois donc que tout a l’air de s’arranger maintenant et qu’après la quinzaine ennuyeuse qui nous attend, nous aurons des jours meilleurs.

Si tu savais combien tu me manques et combien j’aurais besoin de ton appui dans toutes ces circonstances. Enfin, je ne pense plus qu’à une seule chose, c’est au mois d’avril, le séjour à Toulon, je voudrais pouvoir y aller mais je ne crois pas que Maman soit très disposée à me garder les enfants surtout les deux petits. Elle est plus occupée que jamais de Lucie, de ses affaires d’argent ; elle est assommée de son déménagement et tout me retombe sur le dos actuellement, enfin, que veux-tu ? Il faut y mettre chacun du sien mais combien tout est difficile à concilier. Pour m’encourager, Maman me dit que je mène une vie impossible, qu’on ne peut pas élever des enfants en les trimballant tout le temps et enfin, que ce n’est pas la peine d’aller à Toulon si tu es pris par ton service et que nous soyons à l’hôtel et toi à ton bord ! Tout cela s’arrangera et sois sûr que je ferai tout au monde pour être le plus possible près de toi.

En relisant le commencement de ma lettre, je m’aperçois que je t’ai tenu au courant des projets de Pitou, projets qui ne se sont pas réalisés puisqu’il a avancé le bifteck et reculé la sortie de ton fils.

Je compte, pendant les quelques jours que je passerai chez Me Tornegy mettre des cartes cornées chez toutes nos relations de Brest pour les remercier de l’intérêt qu’elles m’ont témoigné pendant la maladie de ton fils.

Brest est en grève, tous les ouvriers du port se promènent dans les rues, drapeau rouge en tête bien que ce soit défendu. Le ministre a fait dire que tout ouvrier qui n’aurait pas repris le travail demain matin, serait congédié. Qu’en sortira-t-il ?

Nous avons mesuré Robert, il n’aurait grandi que d’un centimètre.

Je t’aime et t’embrasse de tout cœur,

Geneviève

IXe  Vendredi 25 novembre 04

Mon chéri,

Maman m’a quittée ce matin, emmenant Jean, Rosa et le serin par le train de 7 h et en nous recommandant Robert comme la prunelle de ses yeux, comme si nous n’étions pas la sœur et moi les deux premières intéressées à voir cet enfant guérir et debout ! il me coût d’être séparée du diable de Jean, la maison paraît vide et ce petit me manque. J’ai écrit à Marie Lachelier pour lui demander de le garder chez elle le jour du déménagement. j’ai pensé lui faire plaisir car on aurait pu le mettre chez Lucie qui est la porte à côté.

– J’ai reçu une lettre du notaire, M. Vincent qui m’envoie un bon pour pouvoir à signer « C. Mouchez » en me priant d’y mettre une date entre le 8 août, mort de Mlle Faivre et le 10 octobre, ton départ, alors j’ai mis 9 octobre, et ce papier timbré me permettra, d’après sa lettre, de toucher les 2000 francs dans une huitaine de jours. Je lui ai dit de les garder pour éviter des frais d’envoi et j’irai les prendre à l’étude à mon arrivée.

Que faudra-t-il faire de cet argent ? Comment trouves-tu qu’il faudra le placer ?

8 h 1/2 soir

Je reprends ma lettre après un frugal repas. Soupe aux pommes de terre, salade de lentilles, pruneaux. J’ai jeûné depuis ce matin pour le jubilé. Tu sais ou tu ne sais pas que le nouveau pape Pie X a fait un jubilé qui consiste en un jour de jeûne (sans lait ni poisson ni beurre ni fromage ni œufs) ; 3 visites dans une église, confession et communion. Ce doit être fait entre le 8 septembre le 8 décembre. Il est temps que je le fasse comme tu vois. J’ai choisi un vendredi pour m’éviter un jour maigre de plus. J’étais morte de faim depuis ce matin, levée à 6 h pour accompagner Jean à la gare par le froid et la brume, et j’ai eu peine à attendre le déjeuner à 11 h 1/2.

– Je viens de recevoir une dépêche de Maman « Bon voyage ». « Jean sage ». Petit chou !, cela me coûte de penser qu’il va rester 10 ou 12 jours sans moi car il est difficile et il faut savoir le prendre.

– Robert a mieux marché aujourd’hui, il est allé de son lit à la porte de la salle à manger sans s’arrêter mais en trébuchant à droite et à gauche comme un homme ivre ; ses jambes ne plient plus sous lui, c’est déjà beaucoup. Sera-t-il en état de sortir mardi même en voiture ? J’en doute. Il n’est pas assez solide.

– Je t’écris dans sa chambre après le dîner. Il dort, la sœur est couchée dans notre grand lit de cuivre car elle est fatiguée et m’a demandé à se mettre au lit en sortant de table.

– Je ne peux te dire l’effet que cela me fait de voir autre chose que toi dans ce grand lit ! J’ai un chagrin fou de ne pas t’avoir. Je donnerais tout pour t’embrasser seulement une fois, pour me rassasier. C’est horrible de penser que nous avons encore tant de temps à rester séparés. Je ferai tout au monde pour aller à Venise car jamais je ne pourrai attendre jusqu’à Toulon, c’est trop long…

Je vais m’occuper dès mon arrivée à Paris de savoir quelles seront les billets les plus économiques. Je bouquinerai les indicateurs pour passer le temps.

À propos de billets : j’ai fait séparer les deux billets de Robert et de Jean puisque Robert doit payer 1/2 place pour place entière, tandis que Jean paye 1/4 de place pour 1/2 place. Cela n’a fait aucune difficulté.

Mais on a refusé de séparer en deux le billet de Me Mouchez et sa nourrice et j’ai dû le faire servir pour Maman et Rosa qui partaient ensemble, et moi je voyagerai avec le retour du billet de bains de mer de Maman qui est valable jusqu’au 20 décembre. C’était le seul moyen de tourner la difficulté et le chef de gare de Brest m’y a autorisée.

– Les ouvriers des arsenaux ont repris le travail ce matin. Pelletan a montré les dents. Melchior a fait afficher un ordre du jour pour féliciter les ouvriers de l’arsenal de Lorient d’avoir su résister à la poussée révolutionnaire, Vibert et Cie.

– Je relis tes lettres, elles font mon bonheur et je n’en ai encore reçu que 5. Pourquoi détonnes-tu auprès de tes camarades gais ? C’est un tort et il faut rire, c’est le moyen de ne pas trop penser et d’être heureux. C’est facile avec des étrangers qui n’ont pas les mêmes raisons que vous vous être tristes. Ici, la présence de la sœur m’est d’une grande ressource, elle est très gai, pas bégueule du tout, on peut tout dire devant elle et elle me secoue en me faisant rire. Je regrette que tu ne l’ai pas connue : elle est d’origine très supérieure à la sœur de Landerneau que nous avons eu en premier. C’est une femme du monde, instruite, ayant beaucoup lu, vu et entendu. Elle t’aurait beaucoup plu, je suis sûre. Je pense qu’elle va rester jusqu’au 1er décembre c’est-à-dire jusqu’à la 1ère sortie de Robert. Maman doit nous donner 200 fr. pour la payer.

Dimanche soir 27

Après une journée passée à remplir mes caisses de linge te de bibelots..

– Robert continue à aller très bien, il trotte tout à fait seul et est venu aujourd’hui dans la salle à manger où nous avions fait un grand feu de charbon. Il y avait du soleil, c’était une serre. Je me suis entendue hier avec Lebeurier pour le déménagement. Ce sera pour le 5 et le 6 décembre ; emballage le 5 et chargement des cadres le 6. Dans le cas ou un locataire voudrait notre appartement immédiatement, j’avancerais de quelques jours.

– J’ai reçu une lettre de Maman qui me dit que Jean va bien et est sage. Elle déménage, ce sera fini mardi 29 et elle couchera le soir rue Madame. 

– Le frère de Joséphine est venu hier démonter notre lit de cuivre que je ne veux pas laisser dans la chambre pour la désinfection, de crainte qu’il ne soit abîmé.

– M. Amiet est très aimable, il est venu voir Robert et lui a apporté un livre. Il m’envoie tous les soirs l’Écho de Pari qu’il achète à mon intention en même temps que son journal. Il m’a répété qu’il était tout à ma disposition pour le déménagement.

Lundi 28 novembre

Je viens t’embrasser après une journée bien remplie, ton fils est lavé, nettoyé sur toutes les coutures ; sa literie est étuvée par l’hospice, sa chambre désinfectée aux vapeurs de phormol par le teinturier de la place du champ de bataille et demain nous ferons une courte promenade en voiture (une heure).

– J’ai reçu ce matin une bonne nouvelle : Paul m’écrit au sujet du grillage que je l’ai prié de faire poser à mon balcon, et m’annonce qu’une de nos obligations foncières de 1879 est remboursée à 1000 fr. C’est une des 3 obligations que nous avons achetées en 1901 à 475 fr. avec l’argent de la Tunisie. Le petit bénéfice ne peut que nous être agréable en ce moment. Je m’occuperai dès mon arrivée à Paris de voir à la banque comment on me remboursera et ce que je devrai faire des 1000 fr. Ne serais-tu pas d’avis de racheter de nouvelles obligations foncières puisque cela nous porte chance ? Réponds-moi à ce sujet et en même temps pour l’argent de Robert.

– Le déménagement se fera probablement vendredi 2 et samedi 3, car Pitou venu aujourd’hui trouve que Robert est tout à fait en état de supporter le voyage. Alors pourquoi rester quelques jours de plus ?L’appartement est sens dessus dessous, glacial, sans rideaux ni tapis.

– Paul me propose de venir passer 2 ou 3 jours à Brest pour m’aider au déménagement mais cela me semble bien déraisonnable et pas obligatoire car enfin une fois les caisses remplies (et il n’y a guère qu’une femme qui puisse le faire), ce n’est plus que l’affaire des déménageurs. Il faut surveiller et c’est tout. Néanmoins c’est très gentil à Paul de s’offrir.

Bonsoir je vais me coucher et auparavant jeter un coup d’œil sur le journal.

Madame Albaret est morte. Elle était tuberculeuse paraît-il.

Mercredi 30 novembre – 10 h soir

Décidément, le déménagement se fera après demain vendredi 2 et samedi 3. Il y a un locataire en pourparlers pour l’appartement et je veux le laisser vacant le plus tôt possible puisque régulièrement j’aurais du le quitter le 1er décembre.

Nous sommes dans la poussière, presque toutes les caisses sont pleines et il ne reste plus que les vêtements et les tiroirs du bureau. Le linge, l’argenterie, etc., tout est fini et je laisse les gros bibelots et le reste au déménageur.

– Hier tu as dû recevoir ma dépêche envoyée le matin : Robert promène – appétit- 6. C’est à dire, nous partirons dans 6 jours. En effet, je compte prendre le train mardi prochain 6 et comme c’est jour de courrier pour toi, je mettrai cette lettre en arrivant à Paris et tu auras ainsi des nouvelles du voyage.

– Ce matin m’arrivait ta dépêche en réponse à la mienne « Tous bien ». C’est peu mais il faut savoir s’en contenter. Je l’ai envoyée à Me Nielly puis à Me Delaby qui déjeunaient chez Me Rodiwald.

– Robert continue à bien aller, il a mangé ce matin du jambon et de la purée de lentilles, il est encore aux biscottes, le pain ne sera permis que beaucoup plus tard. La promenade d’hier lui a fait plaisir mais il était fatigué en revenant et n’avait que 35°2. Nous avions emporté un biscuit et du champagne pour lui faire prendre en route. Ton fils ne marche pas encore très droit, il faut qu’il s’appuie sur quelqu’un ou bien lorsqu’il fait quelques pas seul, il faut qu’il aille droit devant lui. S’il veut reculer ou tourner, il s’assied par terre et tourne à 4 pattes comme un enfant d’un an .C’est très long à revenir mais Pitou dit que c’est déjà beaucoup de l’avoir vu reprendre aussi vite. Robert a bonne mine, il a la figure très mince mais rosée. On ne voit que ses yeux et ses oreilles qui sont énormes. Il a beaucoup élargi d’épaules et de ceinture. Ses bras et ses jambes sont encore très maigres et ankylosés. C’est malheureux de le voir se relever dans la mauvaise saison car il n’y aurait que le grand air et le soleil qui le remettraient. Par ce sale temps froid et noir on ne peut pas songer à le faire asseoir dehors et une promenade en voiture fermée ne lui donne pas beaucoup d’air.

Aujourd’hui nous ne l’avons pas sorti, il a été purgé. Demain il refera une heure de voiture. Bien entendu je le porte pour descendre et monter les escaliers. Il est léger comme une plume, pauvre petit, on voudrait le voir plus fort et pourtant c’est déjà beaucoup de le voir debout après l’avoir vu si mal.
Quand je repense à ces jours, c’est atroce. Pendant tant de jours que Pitou,à notre question : « Est-il mieux ? » répondait : « Il n’est pas plus mal et nous gagnons tous les jours du temps ».

Pitou a voulu que je mette des bas de laine épaisse à mon fils et des caleçons et gilet de laine, une casquette de chauffeur à oreilles rabattues, etc. Et comme je lui disais que cela me semblait exagéré : « Savez-vous me dit-il que s’il n’a pas eu une congestion pulmonaire développée, il l’a frisée et qu’au moindre coup de froid, il la passerait. » Quant au cœur, il ne croit pas que le souffle lui laissera de traces mais c’est un enfant qu’il faudra surveiller de très près pendant longtemps et Pitou tient à ce que je demande à notre médecin de venir le voir dès notre arrivée. Je prierai donc Gabalda de venir puisque je n’en connais pas d’autre. Le dr Pitou recommande le Dr Rosny, interne des hôpitaux qui habite rue de la Victoire. Mais je n’ai pas de raison pour m’adresser à lui puisque Gabalda s’intéresse à nous. Ne trouves-tu pas? Il n’y a que le changement de médecine si on homéopathise notre fils. Enfin nous verrons.

– J’ai la tête si pleine de cet enfant que j’y reviens.

– Ta dépêche de ce matin m’a causé une bien grosse joie car depuis le 28 octobre que je ne savais rien de toi c’était long. J’espère avoir prochainement une lettre de la Trinidad. Depuis le 10, il y a largement le temps. C’est vraiment un dur métier que le tien ; et pour toi c’est pire encore : Je ne devrais pas me plaindre car j’ai mes petits près de moi. Mais qu’est-ce à côté de la place que tu tiens en moi ? Je t’aime trop, voilà le malheur… ou le bonheur…

Jeudi 1er décembre – 11 h du matin

J’ai reçu ta 7e lettre mon chéri, ce matin. Bonne surprise car je n’y comptais que pour demain.

– J’ai payé un mois de loyer, le proprio ne nous fait grâce de rien et a joint aux 125 fr. du mois de loyer, le 1/2 de l’eau, impôt, etc.

– Et j’ai payé ta redingote 104,50 fr.

– J’ai payé Fine et lui ai donné ses étrennes.

Samedi soir 3 décembre

C’est de chez les Tornegy que je t’écris. Le déménagement est fini, les meubles partiront demain matin. Hier, on était venu faire les caisses de vaisselle, de batteries de cuisine, démonter les armoires etc. puis, ce matin à 8 h, huit déménageurs arrivaient avec un wagon capitonné et tout partait à la gare à 3 h 1/2. Je les ai accompagnés avec le fondé de pouvoir de M. Amiet qui m’a rendu grand service et on pense que le wagon arrivera à Paris mercredi ou jeudi.

– J’ai eu une petite difficulté avec Lebeurier car il était convenu qu’il nous donnerait 2 cadres capitonnés ; Au lieu de cela, je vois arriver un énorme wagon capitonné.

– Ils me disent que ce sera le même prix que c’est tout avantage pour nous puisque au lieu de 2 cadres de 12 m³ chacun, il donne un wagon de 30 m³, c’est bon. Et voilà qu’à 2 h, ils viennent dire que le wagon capitonné est plein et qu’il reste encore beaucoup de choses. Je demande qu’on m’ajoute un cadre : ils ne veulent pas. M. Amiet vient avec moi chez Lebeurier pour m’appuyer. Enfin ils me persuadent qu’ils vont charger tous ce qui reste sur un camion et que ce sera transbordé à la gare sur le truc qui supportera le wagon capitonné, et que le tout sera recouvert d’une grande bâche. En effet, ils l’ont fait mais je ne suis pas rassurée du tout de penser que mes meubles vont rouler à l’air comme cela. Il restait justement le berceau d’enfant, des lits de fer, la table à jeu, etc. 20 caisses, 15 paniers, l’échelle, bien des petites caisses que je crains de voir s’égarer. Enfin, je n’ai pas pu me débrouiller autrement.

– Maintenant que je t’ai dit le plus gros, je vais me coucher car j’ai hâte de me laver après cette journée écœurante de poussière.

La sœur m’a quittée avant le dîner pour aller dîner et coucher au couvent. Elle viendra donner le lavement de Robert demain matin et nous mettre dans le train lundi.

Je t’aime et t’embrasse fort. Les Gaby sont bien gentils et bien complaisants. Tes 2 fils dorment, je vais les rejoindre.

9 h 1/2

Les Tornegy viennent de partir au poker et moi bien contente d’avoir un instant pour toi.

Ma journée d’aujourd’hui a encore été mouvementée : Je l’ai commencée par la messe de 9 h, puis je suis allée chez Lebeurier qui a oublié le casier à bouteilles dans la cave et qui va l’expédier à ses frais par petite vitesse. De là, à l’appartement ou une revendeuse devait me chercher toutes les saletés que je n’ai pas données à Fine, concierge, Marianne, etc. Elle m’a acheté pour 17 fr. y compris le petit fourneau qui va être repris par Madame Tornegy. 

Puis j’ai payé les voitures dues, corné des cartes chez les personnes qui m’ont témoigné le plus de sympathie e(Me Tornegy déposera le reste dans les boite). J’ai conduit Pierre dire au revoir à la sœur St Basile qui l’a reçu à sa naissance. Je suis allée remercier Pitou qui m’a donné le règlement de vie de Robert pour 3 mois. J’ai remercié Bouquet qui nous a porté beaucoup d’intérêt, et d’affection je dirais même. J’ai corné simplement des cartes chez le Dr Guyot.

– Il faut absolument que tu écrives à Pitou pour le remercier si ce n’est déjà fait car il a été excellent pour ton fils. Il avait les larmes aux yeux en lui disant au revoir hier et le petit pleurait. Ils se sont embrassés plusieurs fois et il a dit en riant à Robert :  » Vous pouvez-vous vanter d’avoir eu une fièvre typhoïde aussi grave qu’elle peut être grave, mais en vous voyant guéri, j’oublie les nuits blanches passées. » Il m’a répété encore combien il te plaignait d’avoir tant souffert de l’éloignement et il sera très sensible à une lettre de toi.

– C’est le dernier mot que je t’écris de Brest : je t’aime, je veux te le répéter une dernière fois.

Seule dans l’appartement tantôt, je me suis mise à rêvasser dans ton petit bureau vide et en le voyant si nu et si glacial, je repensais à certains soirs… auxquels il est terrible de penser quand on est seul…….

– Nous prenons donc demain matin le train de 7 h du matin. Je te donnerai des nouvelles du voyage en détails. Robert va aussi bien que possible mais il se fatigue pour rien et je crains qu’une journée de chemin de fer ne soit pénible pour lui. J’aurai du champagne, de l’eau de vie et du café pour le remonter et il sera étendu. 

– Joséphine est allée passer la nuit chez Me Aubry qui est souffrante mais elle viendra demain matin à 5 h 1/2 avec la sœur pour m’aider à habiller les enfants, faire la soupe de Robert, etc. La sœur est une perle, affectueuse, attachante au possible. C’est tout à fait une femme du monde : elle a dîné avec nous ce soir, M. et Me Tornegy avaient insisté pour qu’elle reste et on voyait que c’était une joie pour elle de passer la dernière soirée avec moi. Moi-même j’en étais ravie car je me suis attachée démesurément à elle qui a contribué par des soins intelligents à sauver mon fils en prévoyant et prévenant le danger. Elle m’a soutenue toujours, était d’une délicatesse énorme avec moi, ne dormant pas un soir, ne prenant pas une fois la température sans me le dire ; elle ne montrait toutes les selles et tenait en tout à être approuvée par moi.

Après ça, elle ne cesse de répéter à Robert qu’il doit m’aimer doublement et qu’il a été guéri par moi, etc., toutes choses qui ne peuvent qu’avoir une bonne influence sur l’esprit en transformation de Robert.

– Cette fois je te laisse car il me faut me lever demain matin.

– Joséphine est dans un désespoir qui fait peine. Son petit Pierrot !!! 

Une dernière fois de Brest, je t’aime.

Mardi 6 décembre 04 – Paris 10, rue Madame

Nous sommes arrivés hier soir. Robert n’a pas été fatigué du voyage, il est resté sagement étendu une grande partie du temps. Nous étions en seconde mais pas au complet, heureusement.

– J’ai retrouvé Jean avec enchantement ; lui aussi m’a embrassée de bon cœur.

– L’appartement m’a semblé petit en comparaison de notre grande caserne de Brest mais il respire l’air et la propreté. Les papiers sont clairs et gais. Je vais prendre des mesures pour voir si je m’installerai dans la pièce du milieu ou dans la chambre commandée car cette dernière sera bien petite quand mon lit il sera. Il me faut mes petits sous ma coupe directe. Robert aura besoin d’être surveillé la nuit pendant longtemps.

Xe  Paris, vendredi soir 9 décembre 04

Mon chéri,

Voilà 2 jours que je ne suis venue à toi. Je n’avais ni table, ni encre et j’étais prise par mes gosses qui tous les trois ne veulent être gardés par d’autres que moi. Les meubles sont arrivés hier et ont été emménagés aujourd’hui. Je suis allée les chercher à la gare avec Paul, tout s’est bien passé. J’ai payé le prix convenu, sans les pourboires et il m’a fallu donner 8 fr. de plus par homme, ils étaient 5. C’est cher mais ils se sont donné du mal pour monter au cinquième et descendre une quantité de choses à la cave qui est à deux étages au-dessous du sol. C’était commencé à midi et 1/2 et fini à 5 h. A l’heure qu’il est tous les gros meubles sont en place mais le reste est par terre pêle-mêle, on ne trouve rien de ce qu’on cherche. Paul et René sont venus de 6 h à 7 h caler les armoires et m’aider à ranger le plus gros. Georges m’a défait des caisses.

– Je voudrais t’écrire plus longuement pour que tu saches mieux ce qui se passe, mais je suis trop en l’air depuis 8 jours et je tombe de sommeil ce soir.

Lundi soir à 10 h 1/2

Voilà encore 3 jours que je ne suis venue à toi. Depuis vendredi, je ne cesse de clouer, ranger, caler des meubles etc. Paul est venu passer toute la journée de dimanche à poser une glace ici, un verrou là, déplacer un meuble ailleurs, ouvrir les caisses de la cave etc. J’ai laissé à la cave une douzaine de grandes caisses afin de ne pas trop encombrer l’appartement, et comme j’ai eu le tort de ne pas présider à l’emballage des bibelots à Brest, nous ne pouvons rien trouver de ce que j’ai besoin. Nous avons ouvert 6 caisses sans trouver un bougeoir, ni un verre de lampe, j’avais les lampes ! heureusement que Maman n’est pas loin et on va lui demander ce qui manque mais il y a des choses indispensables comme les pivots des portes d’armoires, impossible de me rappeler où je les ai mis. Les armoires sont pleines et les battants restent debout à côté. Comme tout cela eut été plus facile, toi étant là. Quand je repense à notre installation à Brest, il me semble que je n’ai rien fait puisque j’étais enceinte et constamment étendue. C’est toi qui faisait tout.

Avec un peu de patience, nous arriverons tout de même mais au lieu d’y mettre 8 jours, ce sera un mois qu’il nous faudra.

Ce matin, sur une échelle en train de mettre un clou, lorsque Rosa m’apporte ta 11e lettre de La Havane, puis suis Maman qui en avait reçu une aussi, avec une petite lettre pour moi, 12e. J’ai abandonné marteau et le reste et me suis mise à lire tes nombreuses pages, merci. Puis est arrivée l’heure de la toilette de Robert, sa friction d’alcool, son lever, le bain des autres, la blanchisseuse, le déjeuner, puis il a fallu sortir. En rentrant, Rosa est malade, elle s’est couchée. Tu comprendras que dans ces conditions notre installation ne puisse aller vite. Peu importe. Ton grand Robert prend tous les jours des couleurs. Il est encore bien maigre et reste raide, il ne peut encore se baisser ni marcher droit tout seul. Cela reviendra peu à peu et il n’y a rien d’étonnant après 69 jours de lit dans 60 de fièvre. Je crois même qu’on l’a levé un peu tôt et qu’on aurait gagné à le nourrir au lit. Actuellement il mange beaucoup sans toutefois sortir du régime.

Le matin, 8 h : une bouillie ;

Avant le lever, 10 h : un biscuit dans du lait ou du champagne ;

11 h 1/2 : potage bouillon, un œuf, une côtelette ou bifteck ou poulet ou cervelle, une purée lentilles ou pommes de terre, dessert purée de pommes ou de pruneaux.

À 3 h : une crème contenant un œuf ;

À 6 h : soupe au lait, un œuf, dessert ;

Depuis avant-hier je lui donne du pain, une flûte sans mie.

Il boit du Bordeaux. J’ai même écrit à ta mère pour lui demander de m’en rapporter de Wissous.

– Je suis allée en promenant Jean jusqu’à l’étude de M. Vincent qui ne peut pas me payer avec le papier que j’ai signé. Il est obligatoire que ce soit toi qui signe. On t’enverra donc à Cadix vers le 10 janvier une procuration que tu voudras bien signer et faire approuver par le consul. Ensuite seulement je pourrais toucher 1700 fr. (il y a 300 fr. de frais qui ont déjà été payés par le notaire). Il ne faut donc pas que je compte sur cet argent pour couvrir les dépenses actuelles. Je vais tâcher d’avoir les 500 fr. de l’Obligation Foncière.

– Je n’ai pas payé le docteur Pitou qui a refusé de me donner sa note avant le 1er janvier. Il marquera sur sa note les honoraires à Bouquet et de Guyot.

Bonsoir il est tard, je vais relire ta lettre avant de te dormir et j’y répondrai demain.

– J’ai oublié de te dire que je t’ai envoyé une dépêche aux Saintes, samedi 10 décembre pour te dire que les meubles étaient en place. L’as-tu reçue ?

Jeudi soir 15

J’arrive à toi après une journée mouvementée, Rosa vient d’être malade, 2 jours au lit, grippe et fièvre. Aujourd’hui elle est mieux mais n’est pas sortie, elle s’est purgée.

– Après m’être levée de bonne heure (à la suite de la 1ère bonne nuit que Robert me donne depuis que je l’ai), j’ai vivement habillé Pierre, fait la toilette de Robert, friction, séance sur le vase, etc. Je suis partie à la banque avec Jean. Arrivée place Ventadour, j’ai dû y rester 1 h 1/2 pour formalités. Brest n’avait pas prévenu que je toucherais dorénavant à Paris puis, le tirage de notre obligation sortie à lots de 1000 fr. étant du 5 novembre, j’aurais dû m’en occuper à Brest. Enfin, on m’a renvoyée de guichet en guichet et bref, je suis rentrée sans argent que nos 120 fr. de rente russe.

J’ai demandé qu’on rachète une obligation foncière 1879 à 505 fr. environ pour remplacer l’amortie, et je prendrai la différence de 505 à 1000 fr. sur laquelle on retiendra je crois 4 %. Nous aurons donc un bénéfice de 450 fr. à peu près, mais je ne pourrai les toucher que dans 20 ou 25 jours d’ici.

– As-tu pensé à faire ton certificat de vie pour la Légion d’Honneur car j’aurais pu la toucher.

– Je reviens à ma journée. Nous sommes rentrés déjeuner en retard à Midi 1/4 et à peine sortis de table, nous voyons revenir Georges, tout ensanglanté. Il avait été renversé par une voiture place du théâtre Français. Il a reçu le pied du cheval sur l’œil, a eu la main et le genou écorchés. M. Gabalda lui a fait un pansement et croit que ce sera peu de choses ; ce soir, Georges et tout endolori, mal en train, a la moitié de la figure bleue et une partie à vif. Enfin, c’est une chance qu’il n’est pas eu davantage ! Nous avons eu peur au première abord de le voir rentrer dans cet état.

Maman a sorti Robert qui est allé à pied jusqu’au Luxembourg. C’est un très gros progrès et cela va me permettre de les sortir tous les trois ensemble avec Rosa.

– Et j’ai eu ensuite la visite de Georges Ferhenbach qui très obligeamment s’est offert pour m’aider. Il m’a posé la serrure de la porte d’entrée. Serrure à pompe que nous avions bd Latour-Maubourg et dont il n’y a plus qu’une clé. La bonne de Robert en ayant perdu une autrefois.

– C’est une chance pour moi d’avoir de gentils beaux-frères. René m’a vissé, raboté bien des choses mais comme il est très occupé de son installation et de sa femme, c’est Paul surtout qui m’a rendu service en me posant les tableaux, les glaces, un verrou à la cuisine, un grillage au balcon, etc. Il doit revenir encore pour accrocher le coucou et finir le salon.

– J’ai pris un homme qui, moyennant 3 fr., viendra demain m’aider à finir de défaire les caisses de la cave. Nous laisserons toute la vaisselle et la verrerie en caisse, mais comme tout a été mélangé à Brest, bougeoirs, vaisselle etc., il faut défaire pour refaire ensuite.

– Je vais me coucher et t’embrasse fort de tout cœur comme je t’aime.

– Ne te tourmente pas au sujet de notre budget, je suis très persuadée que nous arriverons. j’ai encore 250 fr. devant moi, plus l’argent des articles et des objets revendus à Brest (une centaine de fr.) et 300 fr. de ma caisse personnelle dans laquelle je puiserai si c’est nécessaire.

– Pour le loyer le 15 janvier, j’espère bien avoir touché auparavant les 450 fr. du lot du Crédit Foncier, sinon je demanderai à Maman, de m’avancer de 6 jours, le paiement de ma rente.

Vendredi soir 16 décembre

Jean a 4 ans aujourd’hui. Te rappelles-tu cette journée d’énervement que celle de sa naissance ? Jusqu’à 8 h du soir ?

– L’appartement s’arrange. Nous avons vidé, avec le frotteur, toutes les caisses de la cave, mis dans une même caisse tout le service de table bleu, dans d’autres les ustensiles de ménage dont je n’ai pas besoin et qui me serviront pour Wissous si nous nous y installons. Enfin, il ne me reste plus que la salon à déblayer et à ranger, les grands rideaux à refaire. Ce sera prêt pour Noël, je l’espère.

– M. Amiet vient d’être fait officier de la Légion d’honneur. J’ai écrit à sa femme pour le féliciter, les remercier de ce qu’ils ont fait pour nous, leur donner des nouvelles de Robert. Et c’est lui qui me répond en me chargeant d’embrasser mes enfants de sa part. Je crois décidément que cet homme est amoureux ! Songe qu’il est venu à la gare le 5 décembre à 6 h 1/2 du matin par un temps de chien, choisir notre wagon et nous y installer ! 

– J’ai eu la visite de Me Baëhme avant-hier, toujours très gentille.

– J’essaie d’écrire sur un seul côté de la feuille en serrant davantage. Je ne sais si tu me liras mieux. Ce papier avance et à partir d’Alger, ou même de Cadix, je ne t’écrirai plus que sur celui de l’hôtel de ville.

– N’oublie pas à Cadix de m’acheter une mantille blanche (pas plus de 20 fr.) ce serait même déjà cher pour notre bourse.

– J’ai repris Jean ce soir, il couchait jusqu’à présent chez Maman et maintenant Robert est assez bien pour avoir son frère à côté de lui la nuit.

Sur ce, je vais me geler dans mon grand lit. Que tu me manques ! Tu ne t’en doutes pas !

Samedi soir, au lit

J’ai ce que tu sais et viens de me coucher pour tâcher de moins sentir mes reins.

– Je ne crois pas t’avoir dit que Maimaine avait eu aussi la semaine dernière le grand déballage ! C’est un peu tôt, elle n’a que 12 ans. Elle a été très surprise d’apprendre qu’il n’y avait que les dames qui avaient cela. Ce n’est pas juste en effet

– Tu feras bien de faire des provisions d’allumettes. Toutes celles en réserve ont été usées pendant la maladie de Robert.

Bonsoir, ce n’est vraiment pas très commode d’écrire couchée.

Lundi soir 19 Xbre 04

Je t’expédie par colis postal en même temps que cette lettre une livre de chocolat praliné. Ce n’est pas du marquis mais il est aussi bon et beaucoup moins cher 4 fr. au lieu de 6,50. Dis-moi si tu l’as reçue et ce que tu en penses. Pour plus de sûreté, je l’adresse au Commandant de Gueydon qui te le fera remettre je pense.

– Comme je voudrais pouvoir me glisser dans la boîte à côté des chocolats !

– Ta mère est venue me voir avant-hier ; elle m’a montré une lettre de toi reçue le matin même et écrite de la Martinique. Je comptais donc en avoir une moi aussi hier ou aujourd’hui retour de Brest mais rien ! elle est perdue probablement ; c’est la 10e qui me manque.

– Robert reprend à vue d’œil, il engraisse, élargit. René m’a aimablement proposé de photographier ton fils aîné pour te l’envoyer. J’espère que ce sera prêt pour partir dans cette lettre jeudi prochain.

– Je ne t’ai jamais si peu écrit que depuis 15 jours : je suis écœurée de l’installation qui n’avance pas. Le salon n’est pas encore déblayé, les tableaux n’y sont pas et je ne sais pas encore comment je placerai les meubles. Toutes mes journées passent à s’occuper des enfants, Robert ne peut pas rester seul sans quoi il vole des pommes ou s’en va sur le balcon, ou mange les grains du serin, etc. Et on n’a pas la ressource de le faire lire ou dessiner. Il faut tout le temps jouer sans le contrarier ; c’est un moment à passer et je ne m’en fais pas des cheveux blancs.

J’ai donné les rideaux du salon et de ma chambre à arranger au tapissier. Je ferai ceux de la salle à manger et je n’en mettrai pas chez les enfants, ce sera plus simple. Rosa est travailleuse, elle m’aide beaucoup et sait très bien amuser les enfants ; je me mets à parler allemand avec elle, tous les jours avant le dîner pendant que les enfants jouent autour de nous. À force d’entendre, ils apprendront sans se fatiguer. Mais moi apprendrai-je jamais ? J’ai le cerveau bouché et j’oublie les mots aussitôt dits. Je t’embrasse fort et me couche.

Mercredi 21 décembre – 4 h

Je viens de rentrer de promener tes fils au Luxembourg et après les avoir installés avec le guignol dans la salle à manger, je m’installe à t’écrire espérant avoir un moment de tranquillité.

– J’ai reçu ce matin tes lettres n° X et XIII qui, adressées par toi à Brest, ont été renvoyées par la poste de Brest au numéro 22 de la rue Madame. Là inconnue, Me Mouchez ; on a renvoyé les lettres à Brest qui me les ont adressées enfin 10 Madame.

– Je t’ai expédié ce matin seulement un sac de chocolats à ton adresse à Dakar. Il prendra le 24 décembre un paquebot de Marseille à Dakar où tu l’auras vers le 4 ou 5 janvier.

Me Melchior a envoyé directement un paquet pour Maurice. J’avais été voir également hier Me Albigot pour lui demander si elle voulait joindre un paquet au mien mais elle avait déjà expédié quelque chose. Je vois que je suis la dernière et j’espère vivement que tu auras le paquet avant de quitter Dakar.

– J’ai dîné hier soir chez Lucie qui m’avait invitée à aller manger un lapin tué par René. Ils s’installent, c’est fort chic chez eux.

Tu trouveras ci-joint les photos de Robert faites par René hier matin à 10 h. Elles étaient tirées sur papier hier soir à 7 h. Ce n’est pas long. Comme il ne conservera par le cliché, il l’a peu lavé et séché
à l’alcool pour aller vite. Tu pourrais lui écrire un mot de remerciement 8, rue Madame.

– Tu me parlais des comptes. Je n’ai pas eu le temps de faire ceux de novembre et les ferai en même temps que ceux de fin d’année. Je te les enverrai.

– Il faudrait que tu envoies une carte de jour de l’an (carte de visite avec de bons souhaits respectueux, souvenirs) aux Binard 3, rue du Général Foy ; Delattre 64 rue de Miromesnil ; ma Tante Berthe et Jacques 73, boulevard Malesherbes. Quant à ta famille, tu sais à qui.

Quant au Dr Pitou, j’espère que tu as écrit 17, rue traverse Brest. Tornegy 51 Rampe. C’est tout.

J’ai reçu hier une petite brochure rédigée par Mlle Blimberg et imprimée à ses frais sur Mlle Faivre.

« A la mémoire de Marie Faivre »

« Souvenir de ses élèves et de ses amis »

Il y a une dizaine de pages racontant la vie de Mlle Faivre. C’est très gentil de la part de Mlle Blimberg. J’irai la remercier.

– Ta mère a loué l’ancien appartement de Marie 28, avenue de l’Observatoire et elle va transporter ce qu’elle enlèvera de Wissous paraît-il. Je te parlerai un de ces jours de Wissous. Nous allons régler la question de séparation après le jour de l’an. Mais auparavant, je consulterai Gabalda (en dehors de Maman) pour savoir ce qui devra être fait comme désinfection de la maison et de la fosse d’aisance car à entendre Sophie (ceci entre nous), ta mère et Fernande n’ont fait qu’une désinfection de surface. J’irai voir Zobel et prendrai rendez-vous pour aller avec lui, Guillaume et Sophie à Wissous, passer une journée. Je te raconterai à mesure ce que nous ferons. Quel dommage que tu ne sois pas là !

– Georges va bien, sa figure s’arrange mais les croûtes ne sont pas tombées.

Je t’envoie 14 timbres demandés, un calendrier pour ton porte-carte, des photos de Robert, le plan de nos chambres, le salon reste à faire.

– Ton petit Pierrick est de plus en plus amour. Il appelle Robert et se met à dire beaucoup de mots. Il appelle Jean « Klin » qui veut dire petit en allemand. Il dit Ya – Nein.

Quant à Jean, c’est un bon cœur, toujours très franc mais diable ! Quand je repense à ta crainte à Mers d’avoir des fils efféminés, ce n’est pas le cas et j’avoue que j’aimerais mieux plus de calme. J’ai peur d’avoir une fille qui sera garçon.

Je clos cette lettre est en récrirai une demain qui rattrapera le courrier.

Mais pour plus de sûreté je sépare,

Mille baisers,

Geneviève

Paris, 21 décembre 1904 (10 rue Madame)

Mon cher Charles,

Enfin, me voilà tout à fait installée dans mon nouvel appartement avec Georges. Inutile de vous dire que mon déménagement a été assez considérable, et faire tenir beaucoup de choses dans des pièces plus petites et moins nombreuses a été difficile. Bien des souvenirs si précieux pour moi resteront rue de l’Université où j’ai passé tant d’années si heureuses avec mon mari !!!! Mais parlons du présent : Geneviève est dans la même maison que moi ; par conséquent je peux lui rendre bien des services pendant votre absence ; elle se repose un peu après les moments si cruels qu’elle vient de traverser avec la maladie de Robert ; n’en parlons plus car votre fils reprend chaque jour ; René vous a fait une photo pour vous montrer que Robert engraisse et il en avait grand besoin. Son appétit est excellent, il faut même le surveiller de près afin d’éviter de la délicatesse des intestins si fréquente après la fièvre typhoïde. Jean a une excellente santé à Paris, il a été mon fidèle compagnon pendant longtemps ; tandis que maintenant il est remonté chez sa mère. Pierre est toujours le gentil bébé que vous avez connu. Je me réjouis en voyant Robert jouer au sabot au Luxembourg, ses jambes prennent de la force ; bientôt, il pourra monter l’escalier seul. Georges a été renversé par une voiture place du théâtre Français, l’accident n’a pas été très grave ; il a repris ses occupations 4 jours après. Je veux vous offrir mes meilleurs vœux pour votre retour en France ainsi que mes affectueux souhaits pour 1905. Où serez-vous le 1er janvier ? N’importe, ma pensée sera avec vous et les vôtres. 

Je vous embrasse tendrement à tous, de cœur, mon cher Charles amitié de tous,

Me Th. Bonneau

10 rue Madame Paris – 23 décembre 04

Mon chéri,

Je t’envoie cette lettre par Marseille, je ne sais si elle te parviendra. Si oui, elle te dira que je t’aime bien, que nous allons tous bien et que nous aimerions bien t’embrasser. L’appartement se nettoie mais que de choses j’ai dû faire disparaître à la cave ou dans la mansarde faute de place… ce sera pour Wissous car je crois qu’il faudra prendre le parti d’y passer une partie de l’été pendant ton congé au moins. Nous allons faire le nécessaire, les Bigourdan et moi.

T’ai-je dit que la dernière fille de Francis Dubois, contemporaine de Robert, avait aussi la fièvre typhoïde et j’ai su depuis qu’on avait pris pour la soigne la religieuse qui quittait Robert. Je plains les malheureux, nombreux et sans le sou, ce sont des conditions terribles.

Robert reprend d’une façon surprenante, il monte à peu près seul l’escalier, commence à jouer de bon cœur ; enfin, Dieu merci, c’est fini. Il restera au régime pour la nourriture jusqu’au 1er février suivant l’avis du Dr Pitou auquel j’écris pour lui donner des nouvelles.

– Joséphine m’a écrit hier pour me dire de ne pas mettre de verge dans le soulier de Jean puisqu’elle ne serait pas là pour la brûler ! Quelle excellente femme.

Je suis retournée hier chez M. Vincent. Impossible de se servir de la procuration de Grignon. Le cas n’était pas prévu. Il faudra à Cadix que tu fasses copier sur papier timbré par le consul, le modèle de procuration sur papier libre que je t’enverrai dès que je l’aurai.

Je te laisse pour essayer de trouver Me Melchior place des Ternes, Maman gardera les enfants en mon absence.

Ta mère s’installe 28, avenue de l’Observatoire dans l’ancien appartement de Marie.

Mille baisers

Geneviève

XIIe  Vendredi soir 23 Xbre 04

Mon chéri,

Je t’ai fait partir tantôt au petit bonheur, une lettre sur papier de deuil que j’ai oubliée de numéroter mais qui devrait avoir le n°XI. Elle a dû prendre un paquebot partant de Marseille. Arrivera-t-elle ?

J’ai vu Me Melchior chez elle, ses parents bien âgés, fatigués, elle toujours aussi affectueuse. Elle t’était très reconnaissante de ce que tu fais pour Maurice. J’ai vu les photos de l’amiral et de sa femme prises à Brest le 8 octobre dernier. Celle de l’amiral est excellente, celle de Madame moins bonne. Je me les suis fait donner puisqu’ils nous les promettaient depuis longtemps. Me Melchior fait des acquisitions de cotillons pour le bal qu’ils donneront à Lorient le 28 janvier.

– Sais-tu que Noël a été nommé second de je ne sais quel bateau en Chine. Il a cherché vainement un permutant puis a demandé un sursis de départ de 15 jours. Bref, il doit être parti actuellement à moins qu’il n’est lâché tout.

– La liste de l’école supérieure a parue. Lancelin y vient, puis, du Duguay Trouin, il n’y a que Rabat et Le Vavasseur. Je serai contente de les revoir. Les Loyer doivent être furieux car ils comptaient absolument venir.

Samedi soir 24 Xbre – 11 h

En attendant la messe de minuit. Je viens de trotter pour remplir les souliers de tes fils et je suis toute triste à la pensée que tu ne seras pas là demain matin pour voir leur joie.

Tantôt nous sommes allés, Jean et moi jusque chez ta mère 28, avenue Observatoire ; elle n’est pas encore emménagée contrairement à ce que m’avait dit Margot avant-hier. Fernande est partie hier pour Leyzin passer une quinzaine avec Georges et elle voulait que ses fils soient gardés par ta mère à Paris et non pas à Wissous.

– De là, rue Cassini pas trouvé Sophie, chez Marie pas trouvée non plus.

– Je suis revenue à la mairie du 6e qui m’avait envoyé un avis en me priant d’aller chercher ton certificat de vie. On me l’a donné et il ne reste plus qu’à aller toucher les 125 fr. au ministère des finances.

Robert s’est plaint aujourd’hui d’avoir mal à la hanche et comme il lui reste beaucoup de raideur dans les articulations et que ses reins et ses genoux ne se plient pas encore, j’ai peur et me suis fait des idées noires que tu aurais eu vite fait de me dissiper. Que n’es-tu là !

– J’ai manqué la visite de l’amiral Melchior. Maman l’a reçu ; il a vu Robert, il a reçu ce matin une lettre du Cdt Baëhme qui me donne l’espoir d’en avoir une de toi demain matin. Sur ce, je file à la messe, où es-tu ce soir ? Ma pensée est bien plus en plein Atlantique qu’à Saint-Sulpice. 

Je t’aime de tout cœur et ai besoin de te le dire.

Dimanche soir Noël 25 Xbre 04

Les Guilhem et Trannoy ont dîné chez Maman et c’est en sortant de table que je monte t’écrire en gardant tes fils pendant le dîner de Rosa.

– La messe de minuit s’est bien passée, je n’y ai pas trop dormi. En sortant de l’église, René est venu me chercher pour aller réveillonner avec eux. Une terrine de foie gras et une bouteille de champagne, ce fut tout et je montais dans mon lit à 2 h mais là, impossible de dormir. J’étais glacée et tu n’étais pas là pour me réchauffer ! Enfin, j’ai fini par m’endormir mais à 4 h, Robert m’a réveillée en me demandant l’heure, et me dit qu’il sait ce qu’il a dans ses souliers car il s’est levé pendant que j’étais à la messe. Je le gronde, l’oblige à se rendormir mais à 6 h du matin, les trois fils étaient réveillés et commençaient leur promenade en chemise de nuit et envahissaient mon lit. Je n’avais pas fait grandes dépenses pour les souliers : des foulards, des gants pour chacun, un porte-crayon pour Robert, une pipe en chocolat pour Jean, des balles et des pastilles de chocolat pour Pierre. Maman y avait joint une crèche pour les trois. Ils ont été ravis et Robert trouve que le petit Jésus a très bien fait d’apporter des foulards et des gants pour m’éviter d’en acheter.

Ce sont de bons garçons que tes fils, ils sont gentils pour moi et m’embrassent souvent de ta part.

Après l’heure du petit déjeuner est arrivé, nous l’avons pris au lit puis on m’a apporté ta XIVe lettre écrite entre La Havane et les Saintes du 5 au 8 décembre. Je l’ai lue difficilement au milieu des trois gosses mais je l’ai relue depuis et elle me fait du bien car je vois que tu m’aimes bien.

Ensuite, nous nous sommes levés, avons été à la messe de 11 h Robert, Jean et moi ; les petits Guilhem sont venus déjeuner ; promenade au Luxembourg avant le dîner ; visite de Louise Calmettes avec son fils Georges.

– Enfin notre chez nous est déblayé et propre, rien ne traîne plus. Il y a encore les grands rideaux à poser, la vitrine, le bureau à ranger mais les parquets sont cirés, les carreaux et les cuivres nettoyés, c’est le principal. Je voudrais trouver une femme de ménage qui viendrait une fois par semaine me faire les plus gros nettoyages des cuivres, etc. car Rosa ne peut pas arriver à tout faire, je tiens surtout à ce qu’elle lave, repasse le linge des enfants, etc. Et je me suis éreintée les mains en faisant avec elle des nettoyages que je voulais avoir fini cette semaine. J’ai des crevasses aux doigts, qui me font mal. Je ne pense pas que ce soit bien cher d’avoir quelqu’un 3 heures (un matin par semaine).

Mardi soir 27 décembre 04

Les enfants sont venus tantôt avec moi jusqu’à la porte du ministère des finances où l’on m’a payé 125 Fr. de la Légion d’honneur. Nous avons fait les deux courses en voiture à cause de Robert, il faisait un temps superbe qui nous a permis de rester aux Tuileries jusqu’à 3 h 1/2.

– Les cochers ont adopté un nouveau système, avantageux pour les petites courses. La voiture est munie d’un taximètre et le tarif est de 0,75 c. le km. J’ai payé 0,85 c. pour aller de la rue Madame à la rue de Rivoli. C’est moins cher que l’omnibus puisque nous étions 4 et 0,95 c. pour revenir des Tuileries à la rue Madame. On ne donne pas de pourboire.

– Le notaire Vincent m’a envoyé le modèle de procuration que tu auras à faire rédiger sur papier timbré par le consul de France à Cadix. J’espère qu’après je pourrai entrer en possession des 1700 Fr. moins 13 Fr. de procuration que tu auras à payer à Cadix. Que faudrait-il faire de cet argent à Robert ?Le clerc de notaire me disait l’autre jour (si j’ai bien compris) que toi, administrateur des biens de ton fils, était obligé de lui placer en rente française nominative ?

– Il reprend toujours ton Robert, les couleurs de ses joues reviennent, il ne se plaint plus de sa hanche mais ses jambes restent raides, il marche comme un vieillard ou un automate.

– Ta mère m’a écrit hier, elle emménage jeudi ; on dîne chez Sophie le 1er janvier, j’irai bien entendu et doublement puisque tu ne seras pas là. Maman restant chez elle, veillera sur les enfants. J’ai refusé le dîner chez ma Tante Berthe le 31 décembre puisque Maman y va, je tiens à ne pas quitter tes fils.

– Lucie est venue nous voir avant le dîner, elle est énorme et a encore 3 mois 1/2 devant elle. Nous la voyons assez peu, j’en suis même étonnée, Maman ne la voit pas tous les jours. Lucie passe son temps à courir les rues avec son mari qui n’a pas encore repris ses occupations. Il n’ira au laboratoire qu’à partir du 1er janvier.

Mercredi soir 28 Xbre 04

On apprend tous les jours du nouveau. Tu sais que ta mère a loué l’ancien appartement de Marie 28, avenue de l’Observatoire, qu’elle s’y installe, qu’elle abandonne Wissous, etc. Mais comme elle ne peut se détacher de Wissous (ce que je comprends), elle va s’y réserver un coin. Tu ne devineras jamais où ? Chez le jardinier c’est un comble. Et nous allons passer pour des enfants sans cœur qui auront mis leur mère à la porte, alors qu’il aurait été si facile pour elle de nous louer notre appart (le prix des impôts) au lieu de louer au jardinier qui lui-même est déjà locataire de Sophie !

Que penses-tu de cela ? Ce n’est pas banal de devenir la locataire de son jardinier. Tes sœurs sont furieuses mais comme il n’y a rien à faire, il faut laisser agir ta mère à sa guise.

– J’ai reçu une lettre de ta tante Louise m’évitant d’aller chez elle le 1er janvier car elle sera à Tours auprès des Patchy qui habitent 13 rue Saint-Michel à Tours ; Les Louis Lafargue 4, rue Chaptal.

– Corrige-les sur ton livre d’adresses.

– Je suis allée chez Marie ce matin lui porter des toiles à matelas que me demandait ta mère pour son déménagement.

– Avant le dîner, je suis allée chez Me Baëhme pendant que Maman gardait les mioches à la maison. Je l’ai trouvée au coin du feu dans un appartement meublé qui ressemble à tous les appartements meublés. Toujours très aimable, très gentille pour nous.

– J’ai liquidé ce matin la question de notre nouvelle assurance. La police est signée. Nous serons assurés pour la même somme puisque le mobilier n’ai pas changé mais nous aurons environ 20 Fr. de de prime de plus qu’à Brest à cause des risques locatifs qui sont plus grands puisque la maison ici a 10 locataires et un magasin alors qu’à Brest nous n’étions que 3 locataires. Et puis le % du prix du loyer est plus fort à Paris qu’à Brest. Enfin tout cela se traduit par 10 fr. de plus à payer par an à « La Nationale ». 

– Le gaz est posé et fonctionne, il est indispensable pour les bains, le repassage, une tasse de thé, etc.

– L’appartement se chauffe facilement, les murs sont attiédis par les feux des étages inférieurs. Robert a du feu dans sa chambre pour se lever le matin et c’est tout. Les jours où il fait très froid, on allume le poêle de la salle à manger qui chauffe tout en laissant les portes ouvertes. Dans la cuisine on allume le fourneau une fois par semaine, le lundi pour la lessive.

Dans ma chambre jamais de feu. Elle est petite et encaissée. Il n’y fait pas froid. Je commence à m’y habituer, mais toi tu auras de la peine à te retourner car c’est comme dans ta chambre de bord, il faut mettre une chaise sur le lit quand on veut de la place…

C’est l’opposé de notre grande caserne de Brest. Il serait difficile de mettre 4 lits ici ! Je me suis fait une toute petite table de toilette car j’aurais eu trop froid à me promener à la cuisine en cette saison fraîche.

J’ai écrit à ton oncle Frédéric pour lui envoyer mes vœux, lui donner des nouvelles de son filleul, et le charger de t’embrasser de ma part le 28 janvier. Cela ne te fera peut-être pas le même effet, mais ce sera moins dangereux. J’aurais aimé à ce que Robert lui écrivit mais le pauvre petit en est incapable. Il a voulu écrire à la sœur Marie de Nazareth hier et j’ai dû le faire cesser, il a de la peine à former ses lettres et pourtant on voit qu’il voudrait le faire. Il aura tout à réapprendre. Cependant il sait encore lire mais au bout de deux lignes, on voit que ça le fatigue, il pleure ou se fâche.

– Je lui ai mis dans son soulier un jeu de taquin, tu sais ce que c’est ? 16 numéros qu’on embrouille, on enlève un des numéros, il faut remettre les autres en ordre sans les soulever de la boîte. Eh bien, ce petit jeu a le don de l’amuser sans le fatiguer et j’ai été bien inspirée car c’est un problème de savoir prendre ton fils actuellement. Tout le fâche ou le fatigue. On ne peut pas le raisonner. Lui si facile auparavant, comme la maladie vous change ! Tout cela reviendra avec le beau temps qui lui donnera des forces. En attendant il faut s’armer de patience.

Jeudi soir 29 Xbre 04

Mon chéri,

Je viens d’envoyer des cartes aux nouveaux promus :

Vice-amiral Bugard ;

Contre-amiral Laget de la Jonchère, enfin !!

Contre-amiral Thomas ;

Contre-amiral de Marolles.

Le choix est bon il me semble. De Marolles n’a que 53 ans ! C’est la colonne Seymour qui lui vaut ça. Quant au capitaines de vaisseau et de frégate, je n’en connais pas.

– Il a fait un sale temps aujourd’hui, les enfants n’ont pu sortir : c’est le dégel noir dans toute son horreur, la neige fondue. C’est presque plus froid que la gelée sèche de ces derniers jours. J’ai donc passé ma journée à coudre à côté de Rosa qui baragouine un peu d’allemand pour m’apprendre. Elle paraît savoir bien sa langue d’après ce que je peux comparer dans la grammaire.

Avant le dîner, j’ai fait le défilé avec tes fils puis je me suis mise au piano pour leur jouer des marches militaires pendant qu’ils continuaient de défiler. Ils ont chacun un fusil : Jean en a reçu un de sa tante Marie et j’en ai acheté un de 0,50c à Pierre qui pleurait pour faire comme les autres. Pauvre Pierrick, il est méchant sais-tu ? Et je dois commencer à le gronder. Quand il se met dans la tête de bouder, soit pour ne pas manger ou ne pas se coucher, on ne peut l’en faire démordre qu’en employant les grands moyens, le fouet, des petites tapes sur les fesses. Il n’en est que plus doux ensuite. Comme c’est ennuyeux d’être toujours obligée de se fâcher.

– Je viens d’être interrompue par 3 déménageurs qui venant de Wissous, m’apportaient la pendule de ton bureau, une coupe en porcelaine de Sèvres et bronze, le socle de notre armoire à glace, 24 bouteilles de vin. J’ai fait mettre le vin à la cave, la pendule sur le bureau. Je craignais qu’elle ne soit trop grande pour la cheminée mais en remontant de la cave, il me semble qu’elle serait mieux sur la cheminée, nous verrons. Faut-il réellement chercher à la vendre ou bien la garder ? Nous n’avons pas une seule jolie pendule, c’est peut-être dommage de nous en défaire. Dis-moi ce que tu veux que je fasse.

Samedi soir 31 Xbre

Un beccot avant de finir l’année.

Il est 8 h 1/2, je suis seule. Maman et Georges sont au dîner annuel de ma tante Berthe.

J’ai vu hier M. Gabalda chez lui au sujet de la désinfection de Wissous. Il trouve qu’en faisant gratter les papiers, repeindre tout et laver meubles et parquets au sublimé c’est suffisant. Mais il m’a ajouté : A l’heure actuelle où la tuberculose inspire une vraie terreur, il faut savoir ménager l’opinion et au point de vue de votre famille qui ira vous voir, des amis que vous recevrez, etc, dans le cas d’une location à des étrangers, il faut que vous puissiez dire que la désinfection au formol a été faite. Il m’engage alors à m’entendre avec le bonhomme de la rue des Pyramides pour savoir ce que ça coûterait et à moins d’un chiffre exorbitant, il conseille de le faire.

Après cette désinfection au formel, il serait inutile de refaire les peintures, on pourrait seulement remettre des papiers pour la propreté. Il insiste sur ce qu’il faut que la fosse d’aisance soit vidée et qu’on y jette quelques désinfectants.

J’irai rue des Pyramides le jour où je serai appelée à la banque place Ventadour et te dirai ce que je crois devoir faire. Sophie est de mon avis et trouve que nous ne désinfecterons jamais trop mais il ne faut pas blesser Fernande ni ta mère.pierreQuant à M. Zobel, j’ai son adresse et ses jours de réception. C’est à côté de nous, 48 rue Madame, c’est assez commode et j’irai incessamment. Puis nous irons à Wissous avec Guillaume et Sophie. Guillaume, l’autre jour me disait que Sophie et moi pouvions y aller sans lui mais je ne suis pas de cet avis et je trouve qu’on homme ne sera pas de trop puisque tu n’es pas là.

– Hier soir après dîner, j’avais mal à la tête et suis allée comme but jusque chez Marg. C’est pourquoi je ne t’ai pas écrit.

– J’oublie de te dire qu’hier mati, j’avais reçu tes XVe et XVIe lettres ensemble, l’une des Saintes, l’autre de la Martinique, du 15 décembre.

Tu m’y parles justement du vin et de la pendule que j’avais reçus la veille au soir.

Tu y parles des Roux qui ont fait la noce à Constantinople et en même temps, je recevais une lettre de Me Regelsperger qui me dit :  » Les Roux sont à Pais, bien tristes, leur petit fille (6 ans) a une coxalgie. »

– Je t’ai dit que j’ai écrit à ton oncle Frédéric il y a 3 jours et je reçois ce matin une lettre de ta filleule Fernande, très gentille toujours. Elle se réjouit de te voir à Alger en janvier. Si tu as quelque argent à ce moment-là, tu pourras lui donner un petit souvenir dans des prix très doux car je ne lui ai rien envoyé pour le jour de l’an cette année. Je suis si près de mes sous en ce moment que je n’achète que l’indispensable. Si, au contraire, tu veux que j’achète quelque chose pour elle à Paris, je te l’adresserai à Alger et tu lui donneras toi-même.

– Je donne les étrennes comme tous les ans, 2fr. environ à chacun, 10 fr. aux filleuls. Pour le fils de Berthe, il avait été question que tu prennes un livret de caisse d’épargne et cela n’a pas été fait. Je vais tâcher d’obtenir ça de Berthe car l’enfant étant entièrement entretenu par leur père n’a besoin de rien et on ne sait pas où passe la pièce de 10 fr donnée à Berthe. Je sais que tu es de mon avis, n’est-ce pas ?

– Je n’ai guère que 200 fr. devant moi et je dois la nourriture à Maman, c’est te dire qu’il faut que j’aille doucement ; aussi je me demande si on ne pourrait pas (sans fâcher les mamans) ne donner que 5 fr. aux filleuls. Tes sœurs ne donnent que cela et même pas toujours car pour notre Pierre qui est le co-filleul de Margot, j’avais demandé une paire de guêtres qui coûte environ 6 fr. et Sophie, Margot et Marie se sont réunies pour les lui donner.

– Tu me dis de donner à tes fils un bibelot de ta part. Impossible de trouver le paquet de papier blanc que tu destines à Robert ; il doit être à la cave, dans une des 3 caisses de livres faites par toi pour ne pas être défaites. Alors, je lui ai acheté un porte-monnaie de 0,65c dont il avait envie, et à Jean aussi. A chacun un gros sou dedans et iles veulent t’écrire pour te dire merci. Quant à Pierre il n’a pas grande envie de rien mais comme il répète toujours : « Papa, bateau, l’eau », je voudrais lui trouver un petit bateau en bois pour que cela le frappe.

Je te laisse à présent pour me coucher de bonne heure, il est déjà 9 h 1/2.

Demain matin, 1er janvier, je commencerai par baigner tes fils, nous habiller, aller à la messe, chez ta mère avec eux trois ; de là, conduire Jean seul chez Sophie sa marraine, rentrer déjeuner ici avec les Guilhem et Trannoy. L’après-midi, j’irai chez mes tantes (ta tante Laffargue est àTours) et peut-être chez les cousines Calmettes et L. Laffargue si je sais les trouver chez elles. J’ai écrit à Me Melchior pour lui envoyer me vœux et m’excuser de ne pas aller jusqu’à elle.

J’ai écrit à Mes Tornegy, Deschard, Homo, Nielly, Delaby, Nivet, envoyé des cartes avec un mot aux Hudelist, etc. J’avais corné au moment de mon départ des cartes chez tout le monde.

Me Francis Dubois est très mal de la typhoïde. Elle en est à sa 11e hémorragie intestinale, tu vois d’ici la faiblesse. C’est la sœur qui a été chez nous qui la soigne. Francis doit-il en dire ! J’ai écrit et vais récrire.

– C’est à peu près prouvé que c’est Me Syveton, payée par les francs-maçons, qui a empoisonné son mari, vengeance de la gifle à André. Quelle canaille que cette femme, c’est une cause qui pourra compter comme célébrité.

J’avais encore mille choses à te dire mais il faut pourtant que je me couche. Bien que ce soit un jour comme les autres, c’est encore plus triste de ne pas t’embrasser pour finir l’année. Nous n’avions jusqu’ici passé qu’un jour de l’an séparés, celui de 1899.

– J’ai rencontré le brave M. de Cabanoux ; il m’a demandé de tes nouvelles, m’a dit que j’avais l’air fatigué, ce qui n’est pas vrai parce que tout le monde me trouve très bonne mine.

– Jean n’a pas eu un seul bouton depuis son départ de Brest, c’est curieux. il est un peu enrhumé et de suite sa figure se gerce mais ce n’est rien et il passe d’excellentes nuits. Voilà au moins une semaine que je ne me suis levée la nuit. Pierre attend que je sois levée le matin pour me demander pipi et le deux grands descendent seuls de leur lit. Tu vois que ce sont des amours d’enfants. Ils sont comblés d’étrennes, fusil, soldats, ma tante Berthe leur a donné une malle de jeux (loto, jonchet, solitaire, dames, marelle, roulette, etc.) C’est précieux les jours de pluie. J’ai demandé des objets utiles autant que possible et quelques jouets. Maman a donné pardessus et bonnets aux deux aînés.

A ce qu’il paraît que la coupe de porcelaine de Sèvres ovale sur pied de bronze que ta mère m’a envoyée, c’est pour nos étrennes. Je l’en remercierai demain.

Cette fois, je ne veux plus te dire un mot et je vais me coucher.

Je t’adore et voudrais bien t’embrasser.

Nous dînons demain soir chez Sophie.

1er janvier, minuit

Je rentre de dîner chez les Bigourdan. Albert Debled m’a ramenée. Pauvre garçon, il fait peine. On gèle, il y a moins 6°, aussi suis-je pressée de me mettre au lit. Quel dommage que tu ne sois pas là !

Lundi soir 2 janvier

Me Francis Dubois est morte hier. J’ai envoyé une dépêche à Francis et vais écrire à leur fille aînée. C’est une grippe infectieuse et non la typhoïde qui l’a emportée. Dans quel état doit être le pauvre Francis. Si tu as le temps, tu feras bien de lui écrire un mot : 5 rue du Château.

– J’ai vu dans le journal que l’Amiral Melchior était fait commandeur de la Légion d’honneur. J’ai écrit immédiatement un mot ne pouvant y aller.

– Une lettre de Me Delaby m’annonce qu’elle partira le 24 pour Alger, avec Me Joubert et Me Nivet. Et elle m’ajoute : « Je pense en rapporter un ou deux arabes. »

– J’ai eu tantôt la visite de tes sœurs avec leurs enfants. J’avais fait du thé. Il fait un froid de canard, moins 8° à notre fenêtre ; de plus je me suis couchée tard ces jours derniers et je veux me mettre au lit de bonne heure ce soir, aussi je t’embrasse vite et fort.

Mercredi soir

J’en ai par-dessus la tête des visites de jour de l’an. Hier, je suis partie aussitôt déjeuner, avec Jean et pierre par l’omnibus, à la gare du nord, chez Margot où j’ai passé 3 heures. Pour le retour, il faisait du verglas, Marie Lachelier est revenue avec moi en omnibus pour m’aider car j’avais Pierre dans les bras, Jean à la main et un paquet, c’était peu commode ; Rosa était restée à la maison avec Robert;

– Aujourd’hui j’ai fait Hélène Laffargue, ma tante Louise, Me Blanchard, Me Trannoy. Au retourn, j’ai eu la visite de Robert Calmettes et de Me Albigot ; elle me paraît un peu andouille.

Hier, on m’a fêté ma fête. Georges m’a donné des marrons glacés ; Marguerite une plante verte ; Lucie un bouquet de violettes ; Georgette un petit ouvrage, je n’ai jamais eu tant d’honneur !

– Je sais que tu es arrivé le 2 janvier à Dakar, par Me Baëhme, que j’ai rencontrée et qui avait été prévenue par le ministère. Enfin, le Duguay Trouin a repassé l’Atlantique, nous allons avoir des lettres plus fréquentes et plus récentes.

Jeudi soir

Encore une journée de plus passée loin de toi. Tu ne saurais croire combien tu me manques à chaque instant, il ferait si bon d’être ensemble !

Me Nivet m’a écrit qu’elle passerait par Paris en allant à Alger. C’est pour me faire venir l’eau à la bouche. Si tu me veux, j’irai, quand même je devrais manger du pain sec après ! Combien de jours resterez-vous à Alger ?

– J’ai agité aujourd’hui une grave question, celle de Wissous. Après avoir déposé Robert et Jean chez Maman, Pierre chez Lucie, je suis allée ce matin à 9 h 1/2 chez M. Zobel, architecte, 48 rue Madame. nous avons longuement causé mais il ne pourra décider les plans que sur place. Pour cela, nous irons à Wissous mercredi prochain 11 janvier par le train de 1 h. J’ai écrit à Charles Legros, le maçon pour lui demander d’être disponible et, croyant faire un très grand plaisir à ta mère, je suis montée jusque chez elle en sortant de chez Zobel pour lui demander de se joindre à nous mercredi. Sophie y sera également pour sa part.

Évidemment M. Zobel tient à faire bien les choses, aussi m’a-t-il parlé de deux mille francs pour l’escalier seul ; en tourelle comme il doit être fait. J’ai fait la grimace comme bien tu penses car nous ne pouvons pas dépasser les mille francs que ta mère nous donnera. Ta mère et Sophie et Fernande disent que Zobel effraie toujours avec son premier prix mais ensuite, qu’en étudiant soi-même son devis, avec la série des architectes en main, on arrive à diminuer pas mal. Il est bien malheureux que tu ne sois pas là pour présider à tout cela. Je ne vois même pas qui pourrait m’aider, Guillaume s’en désintéresse complètement et ne veut pas s’en occuper ; Georges Lachelier aurait pu surveiller puisqu’il vient d’acquérir de l’expérience en faisant construire sa chambre mais il n’est pas là. Henri n’y connaît rien. Georges Ferhenbach peut-être s’il veut s’en occuper, pourrait nous rendre ce service.

Si Charles Legros est arrangeant nous pourrons peut-être nous débrouiller avec 1000 fr. Il me semble qu’il faut tenir surtout à ce qu’on ne nous sacrifie aucune chambre, c’est à dire qu’il faut faire l’escalier en dehors et il faut encore que cet escalier soit d’une largeur suffisante. Zobel trouve que 1m40 est insuffisant.

– Autre question : nous n’avons pas de pieux pour faire la séparation du jardin et ta mère qui les a fournis aux autres, n’a pas l’air disposée à nous en fournir, d’après Sophie. J’éclaircirai cela mercredi.

– Ta mère est fatiguée, navrée d’avoir quitté Wissous ; elle a rapporté toutes ses affaires, le piano à queue, les divans, ses miroirs, le tableau du jugement dernier qui était dans le billard, ses meubles de chambre, à l’exception de la chaise-longue ; sa vaisselle, etc.

Pourquoi n’y est-elle pas restée ? Il est certain que c’est incompréhensible.

– Quant à nous, irons-nous seulement à Wissous ? Cette année, n’ayant pas de cuisinière à moi, comment m’organiser ? Et les années suivantes avec les collèges et seulement 2 mois de vacances que tes fils préféreront vite passer au bord de la mer. Enfin, qui vivra verra.

– Maman m’a demandé pour la pension (tout compris nourriture, bois, pétrole, frais de maison), 208 fr. c’est à dire 8 fr. par jour. Elle m’a demandé si je trouvais cela trop cher ! Je ne le crois pas étant donné que nous brûlons beaucoup de bois ; que Robert par son régime, a besoin d’aliments chers, œufs frais, biftecks, etc. La seule chose que je paierai personnellement en plus, c’est le gaz pour les bains, le repassage, etc.

– Ce mois-ci je vais regarder les comptes et si je vois possible de ne donner que 200 fr. par mois à Maman, je le ferai ; cela ferait 6 par personne, les trois enfants comptant pour deux.

Là dessus je vais me coucher car il est 10 h 40 et j’ai sommeil.

– Dis-moi exactement ce que tu as touché de solde au départ. Je vois en recette sur le livre de caisse 790 fr. Combien as-tu gardé ? Est-ce bien 200 fr et as-tu touche depuis tes 60 fr par mois de supplément car tu ne me l’as pas dit en m’envoyant tes comptes.

Vendredi soir 6 janvier

Il est 11 h 05. je viens de faire une partie des comptes de l’année. Je n’attends plus finir que de recevoir tes comptes du mois de Xbre. T’ai-je dit que Maman m’avait donné une pièce de 100 fr. d’or pour nos étrennes ?

– J’ai couru Paris cet après-midi, en omnibus chez Louise Calmettes ; de là, en métro chez Me Melchior qui repart pour Lorient demain matin, et rentrée à la maison par le train électrique de l’Étoile à Montparnasse, tout cela pour 0,75 c. mais j’ai été absente 3 heures ! et j’avais hâte de retrouver mes petits. J’avais laissé Pierre chez Lucie, il y est très sage quand il y est seul. Je n’ose pas le laisser à la maison avec Rosa car elle n’y fait pas attention, elle le trouve trop petit et laisse Jean taper dessus avec un bâton ou lui écorcher la figure avec le chemin de fer. Pauvre Nounou, si elle était là, elle en pleurerait.

– A ce qu’il paraît que le pauvre Francis Dubois est dans un état lamentable, c’est une vraie catastrophe pour eux.

– Bonsoir, je vais me coucher.

Samedi soir 7

Sale journée !je me suis disputée avec tes fils, avec Rosa qui me boit une litre et 1/2 de bière par jour et qui s’occupe si peu de Pierre qu’encore aujourd’hui, il s’est entamé le front sur un escalier de pierre du Luxembourg. Quelle engeance que les domestiques ! où est ma douce et brave Fine ?

Jean est méchant comme un diable, il casse tous ses jeux, est entêté comme une mule pour apprendre à lire. je voudrais qu’il sache ses lettres rapidement mais il n’y a pas moyen, il fait exprès de les répéter tout de travers. Quant à Robert, sa maladie devient de l’histoire ancienne, quoiqu’il traîne encore un peu la jambe droite ; il engraisse, a bonne mine joyeuse ; ses cheveux tombent toujours, il es absolument pelé par derrière ; l’appétit est féroce, je le laisserai aux viandes grillées jusqu’au 1er février puis nous commencerons les sauces et les légumes autrement qu’en purées.

Pierrick, lui, va bien, mais il ne veut voir que moi car je suis la seule à le câliner et le protéger contre les grands ; Rosa est un enfant de plus qui joue avec Robert et Jean ; elle ne se doute pas que Pierre est plus délicat. Elle a bon cœur pourtant et est désolée quand elle lui fait mal mais ça ne l’empêche pas de recommencer à lui donner un coup de fouet dans l’œil qui lui laisse le blanc de l’œil rouge pendant 2 jours.

– J’ai bien de la peine à obtenir qu’elle parle allemand et pourtant il me semble que je fais ce que je peux. Il y a évidemment des moments où, pour aller plus vite et plus clairement, nous parlons français. Je me décourage et c’est un tort. Après Rosa, une autre et nous arriverons avec tes fils à ne plus parler qu’allemand dans quelques années.

– Hier, en métro, j’ai rencontré Le Vavasseur. Nous n’avons pu qu’échanger quelques mots à une station, ils habitent 29 rue Vaneau.

– J’ai vu aujourd’hui au Luxembourg Me Lancelin. Ils se sont installés avec leurs meubles au 5e rue Monsieur le Prince 49. C’est un drôle de quartier. Elle n’est ni plus chic ni plus avantageuse qu’à Brest et promène toujours ses enfants sans gants.

– Décidément, Noël doit être très bien avec Pelletan car après avoir été nommé second du « Sully » et cherché inutilement un permutant, il a réussi à faire annuler cette nomination et à de venir second du « Magenta » – Ce doit être l’escadre de réserve de Toulon ?

– Je te laisse pour me coucher de bonne heure car je suis levée depuis avant 7 h ce matin.quel- J’avais demandé à ta mère de m’attendre aujourd’hui chez elle après 4 h et je n’ai pu y aller, Robert était fatigué et Maman occupée, n’a pu mes les garder.

J’ai raté ma journée mais je t’aime bien et voudrais bien t’embrasser.

Dimanche soir 8 janvier

Je viens d’écrire des lettres à Germaine Dubois, à Me Delaby, à Me Regelsperger, à Frenande Mouchez qui m’avait écrit pour le jour de l’an.

– Je compte fermer cette lettre demain, elle t’attendra à Cadix puis je vais t’écrire à présent 3 ou 4 fois par semaine en consultant votre programme. Comme mes lettres seront toujours numérotées, tu sauras s’il t’en manque.

M. Nivet a un frère qui est interne des hôpitaux à St Joseph, avec Albert Trannoy. Il lui a parlé de toi. Ils viennent de perdre leur grand-père, j’ai reçu un billet de Me Nivet.

– Je t’envoie une lettre en allemand écrite par Robert, aidé par Rosa pour mon jour de l’an.

– J’ai envoyé Rosa aujourd’hui voir l’allemande de Me Baëhme mais au lieu d’aller rue d’Edimbourg, elle s’est trompée d’omnibus, elle est allée à Montmartre puis redescendue aux Halles puis remontée à la gare du nord où enfin un sergot lui a conseillé de prendre l’omnibus qui la ramenait au Bon Marché. Elle est rentrée désolée, à 7 heures passées ; ce n’est pas de chance.

Je vais me coucher car en me mettant au lit pas trop tard, j’arrive à me lever plus tôt et c’est mieux.

Je t’aime et t’embrasse fort.

Geneviève

Veux-tu que je donne à Me Delaby ton manteau d’hiver pour aller à Chabet ? Tu auras froid.