Bobillette

Une canne à la main

Par Ariane Chalant

Publié le 8 mai 2026

J’ai fait une expérience extrêmement intéressante.

Depuis quelques jours, j’essaie de marcher avec une canne. Non pas que j’en aie vraiment besoin mais il se trouve que j’ai remarqué que lorsqu’une personne se déplace s’appuyant sur une canne, autour d’elle s’installe un climat de respect en quelque sorte de considération, de protection peut-être, en tout cas d’attention. Je voulais expérimenter ce phénomène “de l’intérieur“. 

Par ailleurs, dans les transports en commun parisiens, les bousculades ne sont pas rares. Des jeunes, et des moins jeunes, tracent leur route, le pas assuré, et dans une proportion non négligeable l’œil vissé sur leur portable. Ils savent très exactement où ils vont. Ils ne dévient pas de leur trajectoire quand bien même ils rencontrent un obstacle sur celle-ci et quand bien même cet obstacle serait un être humain ! Le plus souvent, ils sont pressés ou se comportent comme tels. C’est comme si le moyen de locomotion emprunté était exclu de leur vie et que leur objectif était donc d’en sortir le plus rapidement possible pour retrouver leur vraie vie !

Notre projet est de l’ordre de la promenade, aller visiter pour la nième fois pour certains, pour la première fois pour d’autres, et toujours pour le plaisir, une partie du Louvre. Nous nous mettons en route tous les trois. L’effet est quasiment immédiat, voire magique. Je reste saisie dès mes premiers déplacements. Au fur et à mesure que j’avance, dans la rue, le métro, j’ai la sensation d’être recouverte d’une sorte de carapace lumineuse. C’est incroyable. Les gens s’écartent, même de façon infime, pour me laisser passer. Dans le métro, immédiatement quelqu’un me propose de m’asseoir. Je n’en reviens pas et mes compagnons observent le phénomène d’un air amusé. 

Lorsque nous entrons au Louvre, la scène se répète, encore et encore. Mes démarches sont facilitées à chaque étape. Je m’arrange à chaque fois pour que mes “complices“ passent avec moi, bénéficiant des mêmes facilités qui me sont octroyées. Nous nous dirigeons tranquillement vers les peintures françaises.

Et voilà que nous arrivons dans la salle où est exposée “La Joconde“, minuscule tableau face au monumental “Noces de Cana“. Une foule compacte se presse. La circulation est activée par je ne sais quel mécanisme mais nous constatons que cette foule avance peu à peu, entrant par une porte et sortant par l’autre. Cela me fait penser à la visite de Notre-Dame, au début de sa réouverture. Un flot lent et dense un peu cérémoniel. Au moment où notre trio atteint le premier rang, une des gardes placée à l’intérieur de la double barrière qui sépare le public du tableau s’avance vers moi, ouvrant la barrière et, je n’en crois pas mes oreilles, me dit : “Entrez, voulez-vous que je vous prenne en photo devant La Joconde ?“. Je suis quand même un peu troublée. Toutes les personnes qui se pressent autour détournent leur regard de La Joconde pour m’observer. Je n’hésite guère. Je fais signe à mes deux comparses de s’approcher et je confie mon téléphone à la gardienne. Clic, clac. Nous ressortons de l’enceinte, la gardienne referme la barrière. Nous quittons la salle en ayant à peine eu le temps de regarder le précieux portrait ! Je jette un coup d’œil sur la photo prise. Il y en a deux, je garde la meilleure.

Nous sommes seuls au monde avec La Joconde !