Bobillette

Cataractes à la chaîne

Par Ariane Chalant

Publié le 10 mai 2026

Le matin, je passe chez l’opticien faire changer le verre de lunettes de mon œil à opérer contre un verre blanc. Compte tenu des gouttes à mettre qui rendent la vision légèrement trouble, et de mon rhume latent, je prends un Uber pour me rendre à la clinique où opère mon ophtalmologiste à l’autre bout de Paris. Pendant que je suis en route, la secrétaire du cabinet m’appelle pour répondre à mes questions préalables auxquelles elle ne sait pas répondre ! Je dois voir avec le médecin. Pour ce qui est du second œil, nous convenons d’une date sur le champ, dans quinze jours. Elle me donnera le dossier à remplir demain au cabinet lors de la consultation post-opératoire de l’œil opéré aujourd’hui.

J’arrive à la clinique avec un petit quart d’heure d’avance. Toutes les étapes s’enchaînent de façon huilée. Une secrétaire s’occupe des formalités d’admission. Parmi les rubriques, je dois justifier que je serai raccompagnée chez moi ce soir par quelqu’un qui passera la première nuit avec moi, au cas où ! J’ai demandé à une de mes petites-filles qui a répondu positivement, si elle voulait bien remplir cette mission. Je suis amenée ensuite dans un box. Celui-ci est en dur si j’ose dire, une vraie pièce, sans fenêtre tout de même mais dotée d’une armoire. L’entrée du box est un rideau rigide accordéon. 

Entre une infirmière mal en point, elle tousse, éternue abondamment, s’excuse ! charmante au demeurant : “On manque de personnel ! “ dit-elle en guise d’explication de sa présence dans cet état. Elle me pose les questions d’usage : Nom, prénom, date de naissance, douche bétadinée ? A jeun depuis ? Ni bijoux, ni vernis ni crème ?…). Elle m’explique en détail la suite des opérations, le déshabillage complet, les ustensiles à ma disposition, qu’elle me montre : une charlotte, une blouse, une culotte, une paire de chaussons, le tout en matière non tissée. Je dois déposer mes affaires personnelles dans l’armoire dont la clef est gardée dans le bureau des infirmières pendant l’intervention… Je suis essoufflée à sa place et ai bien envie de l’autoriser à respirer. Elle prend ensuite ma tension et énonce la suite des étapes sur le même ton d’une fable mille fois répétée à la virgule près : Quelqu’un viendra vous chercher pour vous amener au bloc où vous verrez l’anesthésiste pour la pose du cathéter et des patchs de surveillance par électrocardiogramme. Puis ce sera l’intervention et après un moment en salle de réveil, quelqu’un vous ramènera au box où on vous servira une collation.

Tout se passe comme annoncé. Je m’étonne à la vue du fauteuil roulant qu’un agent des services hospitaliers avance pour que je m’y assoie. Mon étonnement croit lorsque je franchis, en fauteuil, la porte de la salle qui précède le couloir menant aux blocs opératoires. J’y vois alignés huit ou dix brancards, occupés ! chaque patient couvert d’une de ces petites couvertures de survie dorée. Une double impression me saute au visage : celle d’être dans une usine, à l’abattage, et je ne peux m’empêcher de dire : C’est une usine ! – Oui, un peu me répond le brancardier en souriant. Dans le même temps, il me fait passer de la position assise dans le  fauteuil à la position allongée sur un brancard. Il me couvre de la paillette dorée. L’impression jumelle de celle ressentie un instant plus tôt redouble : Suis-je une sardine brillante ? ou un bonbon au chocolat papilloté ? Il insère le brancard sur lequel je suis, entre deux autres. Je salue mon transporteur et le remercie. Il me répond que nous nous reverrons et s’éloigne.

Mes voisin de droite et voisine de gauche sont visités par leur anesthésiste réciproque. Bientôt, “mon“ anesthésiste s’approche et se présente. Je lui dis que je ne la reconnais guère sous ses caches, masque et bonnet qui laissent juste voir les yeux. Je vois quand même qu’elle sourit. Elle prend ma tension, pose les patchs, le cathéter. Quelques minutes plus tard, une autre infirmière vient à nouveau me mettre des gouttes dans l’œil. Un des produits pique et brûle de façon désagréable, même un peu douloureuse. J’ignore si c’est le désinfectant, l’anesthésiant ou le dilatateur de pupille. Finalement, ce sera le seul moment vraiment désagréable qui ne dure guère, une à deux minutes tout au plus, deux minutes pénibles néanmoins. 

Mes voisins ont disparu. Mon brancard a été rapproché du couloir des blocs. Nous sommes à la queue leu-leu, prêts à entrer en scène. “Mon“ ophtalmo, je le reconnais tout de même malgré masque et bonnet de chirurgien, passe me voir en coup de vent, me demande : Comment ça va ? Que puis-je répondre ? Très bien, Docteur, et vous ? Il a déjà disparu. J’ignore combien il y a de blocs mais mon brancard avance assez vite. Bientôt, quelqu’un d’autre fait entrer mon brancard dans un bloc. Du fait de la position allongée, je n’ai pas de vision d’ensemble des différents espaces. Je suis surtout éblouie par le scialytique. Et puis …

Je ne me souviens pas qu’on m’ait injecté l’anesthésique de confort prévu ni quoi que ce soit d’autre. Je n’ai rien senti, ne me suis rendue compte de rien et j’ai entendu le médecin dire : Voilà, c’est fini, ça s’est très bien passé. 

Je suis en salle de réveil. Il n’y a pas grand monde, trois brancards tout au plus. Le temps me paraît long car je me sens bien et j’ai même envie de me lever mais je suis raisonnable. J’attends. Une infirmière finit par arriver. C’est le retour vers le box sur le brancard par mon accompagnateur de l’aller, à travers des couloirs en sous-sol et des ascenseurs. Je me rhabille, on m’apporte une collation. Je vois trouble de l’œil opéré mais rien de douloureux.

Avec l’impression de sortir de ma boîte de sardines, je me dirige vers l’entrée pour attendre ma petite-fille à l’air libre. Je tangue un peu mais je me sens bien, contente que ce soit derrière moi. Bientôt arrive ma grande petite-fille, jeune femme secourable. Bien sûr, j’aurais pu faire sans mais alors, je me serais privée, non seulement d’une sécurité, mais encore du plaisir de l’avoir là à mes côtés, prévenante et affectueuse.