Bobillette

Derek Munn

Par Ariane Chalant

Publié le 26 octobre 2025

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous le contentement que j’ai éprouvé à la lecture récente d’un livre énigmatique. J’ai apprécié la délicatesse et la finesse de description de ce qui se passe à “l’intérieur“ d’un homme. Mais point de dithyrambe qui provoquerait l’éloignement du lecteur.

Derek MUNN en est l’auteur, le titre : « St Margaret’s Road ». L’Ire des marges est l’éditeur en 2024.

Les éléments sont d’abord juxtaposés, une patiente, la famille, la vie “d’avant“. Puis, peu à peu, ces éléments, personnages, événements, s’insèrent dans un récit qui prend vie en s’unifiant.

La patiente, Clare est la seule protagoniste avec laquelle le narrateur parle de choses essentielles, et existentielles : la vie, la mort, le bonheur… Elle sert de miroir à cette constellation intime que représente le personnage principal et ses proches à travers lui. Comme si cette démarche n’était possible qu’avec une étrangère qui ne le mettrait pas en danger de trahison. Avec Helen, sa femme récemment décédée, ses croyances allaient de soi ; avec ses enfants, sa relation est tout autre car ils sont surtout préoccupés de son état de jeune veuf.

Au tiers du récit, il y a une pause dans la progression de la relation entre la patiente et le narrateur. Les mots “vacuité“ ou “faille de la monotonie“ sont employés. Un tiers du livre plus tard, est lancée la bombe. Ce n’est une bombe que pour le lecteur. J’ai été saisie d’effroi à l’énoncé du secret de Clare, tout en sentant le narrateur préparé, à peine étonné, voire pas du tout, entré de longue date au fil des nuits successives, dans le monde de Clare. N’importe quoi pouvait survenir.

En fait, ce livre nous convie à assister à un huis-clos entre le narrateur et la patiente. Le narrateur, habité par sa femme récemment disparue (p. 27 “Les derniers jours, sa mort a pris place dans ma conscience, une présence calme, impensable, insidieuse“), a un environnement un peu insipide, prévisible, deux enfants, un fils sympa, une fille inquiète (p. 87 “La première chose qu’elle a fait, Gillian a été d’arroser les plantes d’intérieur, horrifiée par leur état, deux ou trois étaient déjà mortes, ce qu’elle a pris comme preuve que moi aussi, je souffrais de malnutrition“.)

L’essentiel de la vie du narrateur se passe lors de son travail de nuit qu’il avait pris pour s’occuper un peu ! Clare la patiente est seule sur scène, entourée de mystère. L’intrigue réside dans la remise des clefs de son mystère au narrateur.Celui-ci suit la trace du mystère qui le mène au secret par un chemin graduel qu’il suit pas à pas, la maison de St Margaret’s road, puis Paul qui devient son interlocuteur alors qu’on ignore la nature du lien qui le lie à Clare, lien qu’on pressent de proximité. La narrateur est disponible parce qu’il est flottant (p. 45 “J’ai l’impression de n’avoir jamais appris à penser, … je ne sais pas ce qui est important, … je m’accroche à certains objets, … mais il y a quelque chose d’étrange, là, que je n’arrive pas à identifier, puis, Clare remue tout, … je m’attends presque à la trouver dans nos anciens albums…

Sur la forme de l’écriture, j’ai apprécié les blancs qui jalonnent le livre. Je les ai appréhendés comme autant de suspensions de la voix du dialogue intérieur lorsque les choses ne sont plus dicibles. Les blancs sur la ligne comme un blanc dans la parole, un blanc dans la pensée ou un trop-plein de la pensée ? Dans la période qui suit le décès d’un très proche, il est si difficile de s’exprimer au plus juste. Il faut du temps, beaucoup de temps pour formaliser situation et sentiments. P. 35 “seul, je ne savais pas comment être, … difficile de savoir ce que je ressentais réellement. Et p. 159 “puis je me suis mis à attendre devant la fenêtre, impatient de montrer ça à Helen.“

Une autre caractéristique de cette écriture est l’art de traduire en mots un état psychique sans le nommer. Par exemple, pp 161, 163 et 167, les dernier chapitres commencent par la répétition : “J’ai déposé le carton dans le congélateur et je me suis assis dans la cuisine.“ Y a-t-il plus belle façon de décrire ce qu’est la sidération ? Le narrateur est bloqué. Il répète inlassablement en attendant de sortir de la boucle. On voit les jours passer et la sidération céder. On arrive à la conclusion qui pourrait s’intituler :  » La dernière semaine. » Les choses se font naturellement. La décision comme la plupart du temps s’est pris de façon inconsciente. La vie peut reprendre le dessus, symbolisée par les plantes mise en place prêtes à la croissance. La dernière page invite à penser qu’il fera savoir à Clare que tout va bien.

Une histoire extraordinaire, truffée de banalités, inscrite dans un récit noir explicite de légèreté et de délicatesse.