Bobillette

La joyeuse répétition

Par Ariane Chalant

Publié le 30 avril 2026

J’observe ce bébé de quelques mois. Il se tient bien, assis mais préfère être à plat ventre. Il avance aisément en rampant. Il attrape un brin d’herbe. Il tente de le prendre avec ses petits doigts malhabiles. Mais le brin d’herbe lui échappe, qu’il voudrait porter à sa bouche, en vain. Il tente de le rattraper mais le brin s’est fondu parmi les autres. Alors il tente d’en attraper un autre, qui glisse entre ses doigts. Il recommence encore et encore inlassablement, me regarde et rit. Il baisse la tête et dirige sa main vers l’herbe. Il attrape un brin d’herbe, tire dessus et veut le porter à sa bouche, mais le brin lui échappe. Il me regarde et rit. Et recommence. Il attrape un brin d’herbe qu’il tente d’arracher, mais le brin d’herbe lui échappe. Il approche sa bouche du brin d’herbe, il a du mal à l’attraper. Il se recule, regarde ce qu’il a dans la main, un brin d’herbe qui ne veut pas se détacher du sol. Il me regarde puis regarde l’herbe comme un mystère. Il tend à nouveau la main vers un brin d’herbe, qui lui échappe. Inlassablement le bébé tend la main, inlassablement il tente de porter à sa bouche un brin d’herbe. Inlassablement le bébé répète le même geste. Il veut comprendre ce qui se passe, pourquoi ce brin d’herbe échappe à sa bouche. Il apprend comment faire, et il s’amuse car il me prend à témoin de son jeu.

Et puis, tout à coup, à la nième tentative, une herbe est dans sa main ! Tout son corps se fige. L’étonnement se lit sur son visage qui fixe le contenu de sa paume. Il me regarde d’abord interrogatif, un dixième de seconde, puis rit avant de porter son précieux butin à sa bouche et de faire une grimace. 

Explorer, tâtonner, appréhender, recommencer, re commencer et encore et encore. Tous les apprentissages ne sont-ils pas sur ce même modèle ? Jusqu’à comprendre le minimum nécessaire pour obtenir le résultat escompté. Mais où dans cette répétition se trouve l’amusement, le jeu, la joie ?

Lors de mon dernier apprentissage en date, j’ai expérimenté quelque chose de cet ordre. J’ai commencé à apprendre à jouer au ping-pong, il y a juste deux ans. Au début, le jeu l’a emporté sur tout autre considération. Puis peu à peu est venu l’apprentissage : oublier les postures spontanées et autres réflexes d’autrefois, oublier en soi l’enfant qui jouait d’instinct. Apprendre à se positionner, jambes fléchies, écartées d’une largeur d’épaule. Et dans le mouvement du bras qui emporte la raquette sur laquelle va rebondir la balle, déplacer le poids du corps de façon à la fois technique, fluide, rapide et si possible élégante. Je répète ce geste du coup droit inlassablement pour qu’il soit juste, dix fois, cent fois, mille fois peut-être jusqu’à ce qu’il devienne un automatisme, comme une seconde nature. 

Et tout à coup, j’ignore absolument d’où cela surgit et de quoi ça procède, de l’intérieur de cette répétition à la table, une joie émerge, le côté ludique de l’exercice prend le dessus, qui donne envie de sourire, peut-être prendre quelqu’un à témoin, et de poursuivre encore et encore jusqu’au geste tout à fait satisfaisant. Je me prends au jeu de vouloir “y arriver“, à quoi ,? Je ne sais pas. Le corps se balance, épaules, bras, bassin, jambes fléchies. Le bassin entraîne le mouvement, ou le torse, ou les épaules, je ne sais plus parce qu’à ce moment je pense plus, le corps joue sa partie et c’est très amusant, un corps autonome qui se balance, un poids qui pivote et le bras s’enroule et se déroule comme une écharpe qui s’envole autour de mon cou puis se déroule pour accueillir la balle suivante.

La première fois que j’ai éprouvé ce sentiment, il n’y a pas si longtemps, j’ai été surprise. Je retrouvais une âme d’enfant, hors de toute contingence et de tout environnement, une émotion archaïque, ingénue et pure. La première idée qui m’est venue était que cet apprentissage était bien long et bien lent pour arriver à une telle régression. Puis, aussitôt après, j’ai ressenti que j’étais enfin arrivée sur la ligne de départ.

Une croyance en est née : dur comme fer, je crois que mon apprentissage progressera de cette façon. Je m’ingénie maintenant à retrouver ce sentiment, et s’il surgit, je m’appuie dessus comme sur un bloc de départ, pour accomplir ces répétitions de gestes, coups droits ou revers, selon une chorégraphie qui me drape dans une sorte de dignité guillerette. 

Et j’ignore toujours d’où provient cette sensation.